Karl Marx und Friedrich Engels: LE CAPITAL de Karl Marx
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Première Section: Marchandise et monnaie Chapitre I: La Marchandise
1. Les deux facteurs de la marchandise: valeur d'usage et valeur (substance de valeur, grandeur de valeur).
2. Le caractère double du travail représenté dans les marchandises.
3. La forme-valeur ou valeur d'échange. A) La forme-valeur simple, singulière ou accidentelle. 1. Les deux pôles de l'expression de valeur: forme-valeur relative et forme-équivalent. 2. La forme-valeur relative. a) Teneur de la forme-valeur relative. b) Détermination quantitative de la forme-valeur relative 3. La forme-équivalent. 4. L'ensemble de la forme-valeur simple B) La forme-valeur totale ou développée 1. La forme-valeur relative développée 2. La forme-équivalent particulière 3. Défauts de la forme-valeur totale ou développée C) La forme-valeur universelle 1. Caractère modifié de la forme-valeur 2. Rapport entre forme-valeur relative et forme-équivalent du point de vue de leur développement 3. Transition de la forme-valeur universelle à la forme-monnaie D) La forme-monnaie
4. Le caractère-fétiche de la marchandise et son secret Notes Source
Première Section
Marchandise et monnaie
CHAPITRE I
La Marchandise [top] [content] [next]
1. Les deux facteurs de la marchandise: valeur d'usage et valeur (substance de valeur, grandeur de valeur). [prev.] [content] [next]
[49] La richesse des sociétés dans lesquelles règne le mode de production capitaliste apparaît comme un «gigantesque amoncellement de marchandises» (1), la marchandise individuelle comme sa forme élémentaire. C'est pourquoi notre recherche commence par l'analyse de la marchandise.
La marchandise est d'abord un objet extérieur, une chose, qui satisfait, grâce à ses qualités propres, des besoins humains d'une espèce quelconque. La nature de ces besoins, qu'ils surgissent dans l'estomac ou dans l'imagination, ne change rien à l'affaire (2). Pas plus qu'il n'importe de savoir comment la chose en question satisfait ce besoin humain, si c'est immédiatement en tant que moyen de subsistance, c'est-à-dire comme objet de jouissance, ou par un détour, comme moyen de production.
Toute chose utile, le fer, le papier, etc., doit être considérée sous un double point de vue, selon sa qualité et selon sa quantité. Chaque chose de ce type est un ensemble de caractéristiques multiples et peut donc être utile sous différents aspects. La découverte de ces différents aspects et donc des multiples modes d'utilisation des choses est un fait de nature historique (3). [50] Il en va ainsi de l'invention d'unités de mesure sociales se rapportant à la quantité des choses utiles. La diversité des mesures de marchandises tire son origine pour une part de la nature diverse des objets à mesurer, et, pour une autre part, de conventions.
Le caractère utile d'une chose en fait une valeur d'usage (4). Mais cette utilité ne flotte pas dans les airs. Ayant pour condition les propriétés du corps-marchandise, elle n'existe pas sans celui-ci. C'est donc le corps même de la marchandise, fer, blé, diamant, etc., qui est une valeur d'usage ou un bien. Et ce caractère-là ne dépend pas de la quantité de travail plus ou moins grande que coûte à l'homme l'appropriation de ses qualités utiles. Quand on considère les valeurs d'usage, on présuppose constamment leur détermination quantitative, la douzaine de montres, l'aune de toile, la tonne de fer, etc. Les valeurs d'usage des marchandises fournissent la matière d'une discipline particulière, le savoir commercial (5) La valeur d'usage ne se réalise effectivement que dans l'usage ou la consommation. Les valeurs d'usage constituent le contenu matériel de la richesse, quelle que soit par ailleurs sa forme sociale. Dans la forme sociale que nous avons à examiner, elles constituent en même temps les supports matériels de la valeur - de la valeur d'échange.
La valeur d'échange apparaît d'abord comme le rapport quantitatif, comme la proportion dans laquelle des valeurs d'usage d'une espèce donnée s'échangent contre des valeurs d'usage d'une autre espèce (6), rapport qui varie constamment selon le lieu et l'époque. C'est pourquoi la valeur d'échange semble être quelque chose d'accidentel et de purement relatif, tandis que l'idée d'une valeur d'échange interne, immanente à la marchandise (valeur intrinsèque) semble en conséquence une contradictio in adjecto (7). [51] Voyons cela de plus près.
Une marchandise donnée, un quarter de blé par exemple, s'échange contre une quantité x de cirage, y de soie, z d'or, etc., bref contre d'autres marchandises selon des proportions extrêmement diverses. Le blé a donc non pas une seule, mais de multiples valeurs d'échange. Mais comme une quantité x de cirage, y de soie, aussi bien qu'une quantité z d'or, etc., sont la valeur d'échange d'un quarter de blé, il faut donc que les quantités x de cirage, y de soie, z d'or, etc. soient des valeurs d'échange substituables l'une à l'autre, ou encore de grandeur égale. Il s'ensuit premièrement: que les valeurs d'échange reconnues de la même marchandise expriment un quelque chose d'identique. Mais aussi, deuxièmement: que la valeur d'échange ne peut être en tout état de cause que le mode d'expression, la «forme-manifestation" (7*) d'un contenu dissociable d'elle.
Prenons encore deux marchandises, disons du blé et du fer. Quel que soit leur rapport d'échange, il peut toujours être représenté par une équation où un quantum donné de blé est posé égal à un quantum quelconque de fer, par exemple 1 quarter de blé = a quintaux de fer. Que dit cette équation? Qu'il existe un quelque chose de commun et de même grandeur dans deux choses différentes, dans 1 quarter de blé tout comme dans a quintaux de fer. Les deux choses sont donc égales à une troisième, qui n'est en soi ni l'une ni l'autre. Chacune des deux, dans la mesure où elle est valeur d'échange, doit donc être réductible à cette troisième.
Illustrons cela par un exemple géométrique simple. Pour déterminer et comparer la surface de toutes les figures rectilignes, on les décompose en triangles. Puis on ramène le triangle lui-même à une expression totalement différente de sa configuration visible: le demi-produit de sa base par sa hauteur. De la même façon, il faut réduire les valeurs d'échange des marchandises à un quelque chose de commun dont elles représentent une quantité plus ou moins grande.
Ce quelque chose de commun ne peut être une propriété naturelle de ces marchandises, géométrique, physique, chimique ou autre. Leurs propriétés en tant que corps n'entrent en ligne de compte que dans la mesure où elles les rendent utilisables, faisant donc d'elles des valeurs d'usage. Mais d'un autre côté, c'est précisément le fait qu'on fasse abstraction de leurs valeurs d'usage qui caractérise manifestement le rapport d'échange des marchandises: [52] en lui toutes les valeurs d'usage se valent, quelles qu'elles soient, pourvu qu'elles soient présentes en proportion adéquate. Ou encore, comme dit le vieux Barbon:
«Une sorte de marchandise en vaut une autre, si la valeur est égale. Il n'existe alors pas de différence, ni de distinction possible entre deux choses de valeur d'échange égale. (8)»
En tant que valeurs d'usage, les marchandises sont principalement de qualité différente, en tant que valeurs d'échange elles ne peuvent être que de quantité différente, et ne contiennent donc pas un atome de valeur d'usage.
Si l'on fait maintenant abstraction de la valeur d'usage du corps physique des marchandises, il ne leur reste plus qu'une seule propriété: celle d'être des produits du travail. Mais voilà que le produit du travail lui-même s'est transformé entre nos mains. En faisant abstraction de sa valeur d'usage, nous faisons du même coup abstraction des éléments et des formes physiques qui en font une valeur d'usage. Il cesse d'être table, maison ou fil, ou quelque autre chose utile que ce soit. Tous ses caractères sensibles sont effacés. Il cesse également d'être le produit du travail du menuisier, du maçon, du fileur, bref, d'un quelconque travail productif déterminé. En même temps que le caractère utile des produits du travail disparaît celui des travaux représentés en eux, disparaissent donc également les différentes formes concrètes de ces travaux qui cessent de se distinguer les uns des autres, étant tous ramenés à du travail humain identique, du travail humain abstrait.
Considérons maintenant ce résidu des produits du travail. Il n'en subsiste rien d'autre que la même choséité fantomatique, un simple coagulat (8*) de travail humain indifférencié, c'est-à-dire une simple dépense de force de travail humaine sans égard à la forme sous laquelle elle est dépensée. Tout ce dont ces choses font encore état, c'est que, dans leur production, de la force de travail humaine est dépensée, du travail humain est amassé. C'est en tant que cristaux de cette substance sociale, qui leur est commune, qu'elles sont des valeurs: des valeurs-marchandises.
[53] Dans le rapport d'échange proprement dit des marchandises, leur valeur d'échange nous est apparue comme quelque chose de tout à fait indépendant de leurs valeurs d'usage. Si maintenant on fait réellement abstraction de la valeur d'usage des produits du travail, on obtient leur valeur, telle que nous venons de la déterminer. Le quelque chose de commun qui s'expose dans le rapport d'échange, dans la valeur d'échange de la marchandise, c'est donc la valeur de cette marchandise. Toute la suite de notre recherche nous ramènera à la valeur d'échange comme mode d'expression, c'est-à-dire comme forme-manifestation nécessaire de la valeur, laquelle doit cependant être d'abord considérée indépendamment de cette forme.
Une valeur d'usage, une denrée, n'a donc une valeur que parce qu'en elle est réifié, matérialisé du travail humain abstrait. Comment alors mesurer la grandeur de sa valeur? Par le quantum de «substance formatrice de valeur» qu'elle contient, par le quantum de travail. La quantité de travail elle-même se mesure à sa durée et le temps de travail possède à son tour son étalon, en l'occurrence des fractions déterminées du temps: l'heure, la journée, etc.
Il semblerait que, puisque la valeur d'une marchandise est déterminée par le quantum de travail dépensé au cours de sa production, plus un homme sera paresseux ou malhabile, plus sa marchandise aura de valeur, étant donné qu'il lui faudra d'autant plus de temps pour la fabriquer. Mais en réalité, le travail qui forme la substance des valeurs est du travail humain identique, dépense de la même force de travail humaine. La force de travail globale de la société, qui est représentée dans les valeurs du monde des marchandises, est considérée ici comme une seule et même force de travail humaine, bien qu'elle soit constituée d'innombrables forces de travail individuelles. Chacune de ces forces de travail individuelles est une force de travail identique aux autres dans la mesure où elle a le caractère d'une force de travail sociale moyenne, opère en tant que telle et ne requiert donc dans la production d'une marchandise que le temps de travail nécessaire en moyenne, ou temps de travail socialement nécessaire. Le temps de travail socialement nécessaire est le temps de travail qu'il faut pour produire (8**) une valeur d'usage quelconque dans les conditions de production normales d'une société donnée et avec le degré social moyen d'habileté et d'intensité du travail. Après l'introduction du métier à tisser à vapeur, en Angleterre, il ne fallait peut-être plus que moitié moins de travail pour transformer un quantum donné de fil en tissu. En fait, le tisserand anglais avait toujours besoin du même temps de travail qu'avant pour effectuer cette transformation, mais le produit de son heure de travail individuelle ne représentait plus désormais qu'une demi-heure de travail social et tombait du même coup à la moitié de sa valeur antérieure.
[54] C'est donc seulement le quantum de travail socialement nécessaire, c'est-à-dire le temps de travail socialement nécessaire à la fabrication d'une valeur d'usage, qui détermine la grandeur de valeur de celle-ci. (9) La marchandise singulière est prise ici, en tout état de cause, comme échantillon moyen de son espèce. (10) Des marchandises qui contiennent des quanta de travail égaux, ou qui peuvent être fabriquées dans le même temps de travail, ont donc même grandeur de valeur. La valeur d'une marchandise se rapporte à la valeur de toute autre comme le temps de travail nécessaire pour produire l'une au temps de travail nécessaire pour produire l'autre. «En tant que valeurs, toutes les marchandises ne sont que des mesures déterminées de temps de travail coagulé". (11)
La grandeur de valeur d'une marchandise demeurerait donc constante, si le temps de travail requis pour la produire était constant. Or ce dernier change dès qu'il y a un changement dans la force productive du travail. La force productive du travail est déterminée par de multiples circonstances, entre autres par le degré moyen d'habileté des ouvriers, le stade de développement atteint par la science et par ses possibilités d'application technique, l'articulation sociale du procès de production, le volume et l'efficacité des moyens de production, ainsi que par des conditions naturelles. Par exemple, le même quantum de travail se présentera sous les espèces de 8 boisseaux de blé en saison favorable, et de 4 seulement en saison défavorable. Le même quantum de travail fournit plus de métaux dans les gisements riches que dans les gisements pauvres, etc. Les diamants sont rares dans les couches géologiques supérieures, si bien que pour les trouver il faut dépenser en moyenne beaucoup de temps de travail. En conséquence, ils représentent beaucoup de travail sous un faible volume. Jacob doute que l'or ait jamais payé intégralement sa valeur (11a) [55] Ceci est encore plus vrai du diamant. Selon Eschwege, en 1823, le butin global de quatre-vingts années d'exploitation des gisements diamantifères du Brésil n'avait pas encore atteint le prix d'un an et demi duproduit moyen des plantations brésiliennes de canne à sucre ou de café, bien que représentant beaucoup plus de travail et donc plus de valeur. Si les gisements étaient plus riches, le même quantum de travail se présenterait sous les espèces de davantage de diamants, et leur valeur baisserait. Que l'on réussisse à transformer avec peu detravail du charbon en diamant, et sa valeur tombera en dessous de celle des briques. De manière générale: plus la force productive du travail est grande, plus est réduit le temps de travail requis pour la fabrication d'un article, plus est petite la quantité de travail cristallisée en lui et plus est faible sa valeur. Et inversement: plus la force productive du travail est faible, plus est important le temps de travail nécessaire à la fabrication d'un article et plus est grande sa valeur. La grandeur de valeur d'une marchandise varie donc de façon directement proportionnelle au quantum de travail et inversement proportionnelle à la force productive du travail qui se réalise en elle.
Une chose peut être une valeur d'usage, sans être une valeur. C'est le cas quand l'homme n'a pas besoin de la médiation du travail pour en faire usage. Par exemple: l'air, les terres vierges, les prairies naturelles, les bois poussant librement, etc. Une chose peut être utile et être le produit du travail humain, sans être une marchandise. Celui qui satisfait ses besoins par le produit de son travail crée certes de la valeur d'usage, mais pas de marchandise. Pour produire une marchandise, il faut non seulement qu'il produise une valeur d'usage, mais une valeur d'usage pour d'autres, une valeur d'usage sociale (11b). Enfin, aucune chose ne peut être valeur sans être objet d'usage. Si elle n'a pas d'utilité, c'est que le travail qu'elle contient est sans utilité, ne compte pas comme travail et ne forme donc pas de valeur.
[56] 2. Le caractère double du travail représenté dans les marchandises [prev.] [content] [next]
La marchandise nous est apparue à l'origine comme une chose à double face: valeur d'usage et valeur d'échange. Nous avons vu par la suite que le travail aussi, dans la mesure où il s'exprime dans la valeur, n'a plus les caractères qui sont les siens en tant que créateur de valeurs d'usage. J'ai été le premier à démontrer par la méthode critique cette nature double du travail contenu dans la marchandise (12). Comme c'est sur ce point crucial que se joue la compréhension de l'économie politique, il convient de l'éclairer un peu plus ici.
Prenons deux marchandises, par exemple un habit et 10 aunes de toile. Posons que le premier ait une valeur double de celle de la toile, en sorte que si 10 aunes de toile = V, l'habit = 2V.
L'habit est une valeur d'usage qui satisfait un besoin particulier. Pour le faire, il faut une espèce déterminée d'activité productive. Celle-ci est déterminée par sa finalité, sa façon d'opérer, son objet, ses moyens et son résultat. Le travail dont le caractère utile s'exhibe ainsi dans la valeur d'usage de ce qu'il a produit, ou dans le fait que son produit est une valeur d'usage, nous l'appellerons tout simplement travail utile. De ce point de vue, il est toujours considéré par référence à son effet utile.
De la même façon que l'habit et la toile sont des valeurs d'usage qualitativement différentes, les travaux par la médiation desquels l'un et l'autre accèdent à l'existence - le travail du tailleur et celui du tisserand - sont qualitativement différents. Si ces choses n'étaient pas des valeurs d'usage qualitativement différentes et donc les produits de travaux utiles qualitativement différents, il leur serait absolument impossible de se faire face comme marchandises. Un habit ne s'échange pas contre un habit, une valeur d'usage contre la même valeur d'usage.
Dans l'ensemble des différentes valeurs d'usage ou corps de marchandises, c'est un ensemble tout aussi varié de travaux utiles, distingués en genres, espèces, familles, sous-espèces et variétés, qui se manifeste: une division sociale du travail. Cette division est une condition d'existence de la production marchande, bien qu'à l'inverse la production marchande ne soit pas la condition d'existence d'une division sociale du travail. Dans la vieille commune indienne, il y a division sociale du travail, sans que les produits deviennent marchandises. Ou encore, pour prendre un exemple plus proche de nous: dans toute usine, il existe une division systématique du travail, mais celle-ci n'a pas pour médiation l'échange par les ouvriers de leurs produits individuels. [57] Ne peuvent se faire face comme marchandises que les produits de travaux privés autonomes et indépendants les uns des autres.
Nous avons donc vu que la valeur d'usage de toute marchandise recèle une activité productive déterminée et adaptée à une fin: du travail utile. Des valeurs d'usage ne peuvent se faire face comme marchandises si elles ne recèlent pas en elles des travaux utiles qualitativement distincts. Dans une société dont les produits prennent généralement la forme de marchandise, c'est-à-dire dans une société de producteurs de marchandises, cette différence qualitative entre les travaux utiles qui sont effectués indépendamment les uns des autres comme autant d'affaires privées de producteurs autonomes, se développe en un système articulé, en une division sociale du travail.
Au reste, il est indifférent à l'habit d'être porté par le tailleur ou par son client. Dans les deux cas, il fonctionne comme valeur d'usage. De la même façon, le rapport entre l'habit et le travail qui le produit n'est pas le moins du monde modifié en lui-même par le fait que ce travail de tailleur devienne une profession particulière, un élément autonome de la division sociale du travail. Là où le besoin de se vêtir l'y a contraint, l'homme a taillé des habits bien des millénaires avant qu'un homme se fasse tailleur. Mais l'existence de l'habit, de la toile et de tout élément de la richesse matérielle non présent dans la nature, devait toujours passer par la médiation d'une activité productive spécifique et appropriée qui adapte des matériaux naturels particuliers à des besoins humains particuliers. C'est pourquoi le travail en tant que créateur de valeurs d'usage, le travail utile, est pour l'homme une condition d'existence indépendante de toutes les formes de société, une nécessité naturelle éternelle, médiation indispensable au métabolisme entre l'homme et la nature, et donc à la vie humaine.
Les valeurs d'usage habit, toile, etc. bref, les corps de marchandises, sont des combinaisons de deux éléments: matériau naturel et travail. Si l'on soustrait l'ensemble des divers travaux utiles que recèlent l'habit, la toile, etc., il reste toujours un substrat matériel qui est donné naturellement, sans que l'homme y soit pour rien. Dans son activité productive, l'homme ne peut procéder qu'à l'instar de la nature elle-même: en ne modifiant que la forme des matériaux (13). Mais il y a plus. Dans ce travail de mise en forme, il est en permanence secondé par des forces naturelles. [58] Le travail n'est donc pas la source unique des valeurs d'usage qu'il produit, de la richesse matérielle. Comme le dit Petty, celle-ci a pour père le travail et pour mère la terre (13*).
Passons maintenant de la marchandise en tant qu'objet d'usage à la valeur-marchandise.
Dans notre hypothèse, l'habit a une valeur double de celle de la toile. Mais c'est là une simple différence quantitative qui ne nous intéresse pas pour l'instant. C'est pourquoi nous rappelons que si la valeur d'un habit est deux fois plus grande que celle de 10 aunes de toile, 20 aunes de toile auront la même grandeur de valeur qu'un habit.En tant que valeurs, l'habit et la toile sont des choses de même substance, des expressions objectives de la même espèce de travail. Mais le travail du tailleur et celui du tisserand sont des travaux qualitativement différents. Il existe cependant des états de société où c'est le même homme qui, alternativement, fait le tailleur et le tisserand, et où donc les deux types distincts de travaux ne sont que des modes de travail du même individu et ne sont pas encore des fonctions particulières et stables d'individus distincts, de la même façon que l'habit confectionné par notre tailleur aujourd'hui et le pantalon qu'il fera demain n'impliquent que des variantes du même travail individuel. Il suffit en outre d'ouvrir les yeux pour voir que dans notre société capitaliste, en fonction des orientations changeantes de la demande de travail, une portion donnée de travail humain est alternativement fournie sous la forme du tissage ou sous celle de la confection. Certes, il se peut que ce changement de forme n'aille pas sans friction, mais il faut bien qu'il ait lieu. Si l'on fait abstraction du caractère déterminé de l'activité productive et donc du caractère utile du travail, il reste qu'elle est une dépense de force de travail humaine. La confection et le tissage, bien qu'étant des activités productives qualitativement distinctes, sont l'une et l'autre une dépense productive de matière grise, de muscles, de nerfs, de mains, etc. et sont donc, en ce sens, l'une et l'autre, du travail humain. [59] Ce ne sont que deux formes distinctes de dépense de la force de travail humaine. Il est vrai que la force de travail humaine doit être elle-même plus ou moins développée pour être dépensée sous telle ou telle forme. Mais la valeur de la marchandise représente du travail humain tout court, une dépense de travail humain en général. Et il en va du travail humain comme de l'homme dans la société bourgeoise, où un général, un banquier, jouent un rôle important, alors que l'homme tout court n'y joue qu'un rôle très misérable (14). Il est dépense de la force de travail simple que tout homme ordinaire possède en moyenne dans son organisme physique, sans développement particulier. Certes, le caractère de ce travail moyen simple varie selon les pays et les civilisations, mais dans toute société il est donné. Le travail plus complexe est pris seulement comme élévation à la puissance ou plutôt multiple du travail simple, de sorte qu'un quantum moindre de travail complexe sera égal à un quantum plus grand de travail simple. Que cette réduction se produise en permanence, c'est ce que montre l'expérience. Une marchandise aura beau être le produit du travail le plus complexe, sa valeur la met à parité avec le produit d'un travail simple; elle ne représente donc elle-même qu'un quantum déterminé de travail simple (15).
Quant aux différentes proportions selon lesquelles différents types de travail se trouvent réduits à du travail simple comme à leur unité de mesure, elles sont établies au terme d'un processus social qui se déroule dans le dos des producteurs, si bien qu'elles leur apparaissent comme un legs de la tradition. Par la suite, pour simplifier,nous tiendrons immédiatement pour force de travail simple toute espèce de force de travail: cela nous évitera tout simplement la peine d'opérer cette réduction.
De la même façon, donc, que dans les valeurs «habit» et «toile», on fait abstraction de la différence entre leurs valeurs d'usage, on fait abstraction, dans les travaux représentés en ces valeurs, de la différence entre leurs formes utiles, confection et tissage. De même que les valeurs d'usage «habit» et «toile» sont des combinaisons d'étoffe, de fil et d'activités productives déterminées par leur fin, alors que les valeurs «habit» et «toile» sont un simple coagulat de travail identique, de même les travaux contenus dans ces valeurs ne sont pas pris en compte eu égard au rapport qu'ils entretiennent, dans la production, avec l'étoffe et le fil, mais seulement en tant que dépenses de force de travail humaine. Confection et tissage sont les éléments créateurs des valeurs d'usage «habit» et «toile» du fait précisément de leurs qualités différentes; [60] mais ils ne sont substance de la valeur-habit et de la valeur-toile que pour autant qu'on fasse abstraction de leur qualité particulière, l'un et l'autre possédant une qualité identique, celle de travail humain.
Mais l'habit et la toile ne sont pas seulement des valeurs en général; ce sont aussi des valeurs d'une grandeur déterminée et, dans notre hypothèse, l'habit a une valeur double de celle de 10 aunes de toile. D'où vient donc cette différence dans leur grandeur de valeur? Elle vient de ce que la toile contient deux fois moins de travail que l'habit, de sorte qu'il faut dépenser deux fois plus de temps pour produire ce dernier qu'il n'en faut pour la première.
Si donc, quant à la valeur d'usage, on ne prend le travail contenu dans la marchandise que qualitativement, on ne le prend, quant à la grandeur de valeur, que quantitativement, une fois réduit à du travail humain sans autre qualité. Dans le premier cas, il s'agit du «quoi» et du «comment» du travail, dans le second, il s'agit du «combien», de sa durée. Comme la grandeur de valeur d'une marchandise ne représente que le quantum de travail contenu en elle, les marchandises doivent toujours, dans certaines proportions, être des valeurs de même grandeur.
Si, par exemple, la force productive de tous les travaux utiles requis pour la production d'un habit demeure inchangée, la grandeur de valeur des habits croîtra avec la quantité de ceux-ci. Si un habit représente x journées de travail, 2 habits en représentent 2x, etc. Mais supposons maintenant que le temps de travail nécessaire à la production d'un habit double ou, au contraire, baisse de moitié. Dans le premier cas, un habit aura autant de valeur que deux auparavant, dans le second cas, deux habits n'auront plus que la valeur d'un seul auparavant, bien que dans les deux cas un habit rende toujours les mêmes services, et que le travail utile contenu en lui soit toujours de la même qualité. Mais le quantum de travail dépensé à sa production a changé.
Un plus grand quantum de valeur d'usage constitue en soi une plus grande richesse matérielle, deux habits une plus grande richesse matérielle qu'un seul. Avec deux habits, on peut vêtir deux personnes, avec un seul, on ne peut en vêtir qu'une, etc. Pourtant, à la masse croissante de la richesse matérielle peut correspondre une chute simultanée de sa grandeur de valeur. Ce mouvement contradictoire naît du caractère double du travail. Naturellement, la force productive est toujours force productive du travail utile et concret, et ne détermine, en vérité, que le degré d'efficience d'une activité productive adéquate dans un temps donné. Le travail utile devient donc une sourcede produits plus ou moins abondante, en proportion directe de la hausse ou de la baisse de sa force productive. En revanche, un changement dans la force productive, en lui-même, n'affecte pas du tout le travail représenté dans la valeur. [61] Comme la force productive relève de la forme utile concrète du travail, elle ne peut évidemment plus concerner le travail dès lors qu'on fait abstraction de la forme utile concrète de celui-ci. C'est pourquoi, dans les mêmes laps de temps, le même travail donne toujours la même grandeur de valeur, quelles que soient les variations de la force productive. Mais dans le même laps de temps, il fournit des quanta différents de valeurs d'usage, plus quand la force productive croît, moins quand elle baisse. La même variation dans la force productive, qui accroît la fécondité du travail et du même coup la masse de valeurs d'usage qu'il fournit, diminue donc la grandeur de valeur de cette masse globale accrue lorsqu'elle raccourcit le temps de travail total nécessaire à sa production. Et inversement.
Tout travail est, d(une part, dépense de force de travail humaine au sens physiologique, et c'est en cette qualité de travail humain identique, ou encore de travail humain abstrait, qu'il forme la valeur-marchandise. Tout travail est, d'autre part, dépense de force de travail humaine sous une forme particulière appropriée, et c'est en cette qualité de travail utile concret qu'il produit des valeurs d'usage (16).
[62]3. La forme-valeur ou valeur d'échange. [prev.] [content] [next]
Les marchandises viennent au monde sous la forme de valeurs d'usage ou corps de marchandises tels que le fer, la toile, le blé, etc. C'est là leur forme physique prosaïque. Mais si elles sont marchandises, c'est seulement parce qu'elles sont des êtres doubles, à la fois objets d'usage et porte-valeur. Elles n'apparaissent donc comme marchandises, ou ne possèdent la forme de marchandises que dans la mesure où elles possèdent une forme double: forme physique et forme-valeur.
La choséité-valeur (16*) des marchandises se distingue en ceci de la veuve Quickly qu'on ne sait par où la prendre (16**). A l'opposé de la choséité sensible et grossière propre aux corps de marchandises, il n'entre pas le moindre atome de matière dans leur choséité-valeur. On aura donc beau tourner et retourner autant qu'on voudra une marchandise singulière, elle demeurera insaisissable en tant que chose-valeur. Mais si l'on se souvient que les marchandises n'ont de choséité-valeur que dans la mesure où elles sont les expressions d'une même unité sociale, le travail humain, et que donc cette choséité-valeur est de nature purement sociale, il va dès lors également de soi que celle-ci ne peut apparaître que dans le rapport social de marchandise à marchandise. Nous sommes en effet parti de la valeur d'échange, du rapport d'échange des marchandises, pour retrouver la trace de leur valeur dissimulée dans ce rapport. Il nous faut maintenant revenir à cette forme-manifestation de la valeur.
Chacun sait, quand bien même il ne saurait rien par ailleurs, que les marchandises possèdent une forme-valeur commune qui contraste de manière extrêmement frappante avec la très grande bigarrure des formes physiques de leurs valeurs d'usage: la forme-monnaie. Mais ce qu'il s'agit de faire ici et qui n'a même pas été tenté par l'économie bourgeoise, c'est d'exposer, à la manière d'une démonstration, la genèse de cette forme-monnaie, et donc de suivre le développement de l'expression de valeur contenue dans le rapport de valeur des marchandises, depuis sa figure la plus terne et la plus simple jusqu'à son aveuglante forme-monnaie. Du même coup sera levée l'énigme de la monnaie.
Le rapport de valeur le plus simple est manifestement celui d'une marchandise à une autre marchandise unique d'espèce différente, quelle qu'elle soit. C'est donc le rapport de valeur de deux marchandises qui fournit l'expression de valeur la plus simple d'une marchandise.
[63] A) La forme-valeur simple, singulière ou accidentelle. [prev.] [content] [next]
x marchandise A = y marchandise B, ou encore: x marchandise A vaut y marchandise B. (20 aunes de toile = 1 habit, ou encore: 20 aunes de toile valent 1 habit).
1. Les deux pôles de l'expression de valeur: forme-valeur relative et forme-équivalent. [prev.] [content] [next]
Le secret de toute forme-valeur réside dans cette forme-valeur simple. C'est donc l'analyse de cette forme simple qui présente la véritable difficulté.
Deux marchandises d'espèce différente A et B, la toile et l'habit dans notre exemple, jouent ici manifestement deux rôles différents. La toile exprime sa valeur dans l'habit, l'habit sert de matériau à cette expression de valeur. La première marchandise joue un rôle actif, la seconde un rôle passif. La valeur de la première marchandise est exposée comme valeur relative, ou encore, cette marchandise se trouve sous la forme-valeur relative. La seconde marchandise fonctionne comme équivalent, ou encore, elle se trouve sous la forme-équivalent.
Forme-valeur relative et forme-équivalent sont deux moments indissociables, qui font partie l'un de l'autre et se conditionnent mutuellement; mais ce sont en même temps des extrêmes, des termes opposés qui s'excluent: des pôles de la même expression de valeur; elles se répartissent toujours sur les différentes marchandises que l'expression de valeur met en rapport les unes avec les autres. Je ne puis, par exemple, exprimer en toile la valeur de la toile. «20 aunes de toile = 20 aunes de toile» n'est pas une expression de valeur. Au contraire, cette équation dit, à l'inverse: 20 aunes de toile ne sont rien d'autre que 20 aunes de toile, quantum déterminé de l'objet d'usage «toile». La valeur de la toile ne peut donc être exprimée que de manière relative, c'est-à-dire dans une marchandise autre. La forme-valeur relative de la toile implique donc que se trouve face à elle une autre marchandise quelconque sous la forme-équivalent. Et par ailleurs, cette autre marchandise qui figure comme équivalent ne peut pas se trouver en même temps sous la forme-valeur relative. Ce n'est pas elle qui exprime sa valeur. Elle ne fait que fournir le matériau à l'expression de valeur d'une autre marchandise.
Il est vrai que l'expression «20 aunes de toile = 1 habit», ou «20 aunes de toile valent 1 habit», implique aussi les relations réciproques «1 habit = 20 aunes de toile» ou «1 habit vaut 20 aunes de toile». Mais alors il faut quand même que je retourne l'équation pour exprimer la valeur de l'habit de manière relative, et dès lors c'est la toile qui devient équivalent à la place de l'habit. La même marchandise ne peut donc pas entrer simultanément sous les deux formes dans la même expression de valeur. Celles-ci au contraire s'excluent à la façon de deux pôles.
[64] Quant à savoir maintenant si une marchandise se trouve sous la forme-valeur relative ou sous la forme opposée d'équivalent, cela dépend exclusivement de la place qu'elle occupe chaque fois dans l'expression de valeur, selon qu'elle est la marchandise dont on exprime la valeur, ou au contraire celle dans laquelle de la valeur est exprimée.
2. La forme-valeur relative. [prev.] [content] [next]
a) Teneur de la forme-valeur relative.
Si l'on veut découvrir comment le rapport de valeur de deux marchandises recèle l'expression de valeur simple d'une marchandise, il faut d'abord considérer ce rapport de façon tout à fait indépendante de son aspect quantitatif. La plupart du temps on procède de manière exactement inverse en ne voyant dans le rapport de valeur que la proportion dans laquelle des quanta déterminés de deux sortes de marchandises s'équivalent. On néglige le fait que les grandeurs de choses différentes ne deviennent quantitativement comparables qu'une fois réduites à la même unité. C'est seulement en tant qu'expressions de la même unité qu'elles sont des grandeurs de même nom, donc commensurables (17).
Que 20 aunes de toile = 1 habit, ou 20 ou x habits, c'est-à-dire, qu'un quantum donné de toile vaille un grand ou un petit nombre d'habits, toutes ces proportions sous-entendent toujours que la toile et les habits sont, en tant que grandeurs de valeur, des expressions de la même unité, des choses de même nature. La base de l'équation c'est: toile = habit.
Mais ces deux marchandises mises à parité qualitative ne jouent pas le même rôle. Seule est exprimée la valeur de la toile. Et comment? par sa relation à l'habit, considéré comme son «équivalent» ou comme «échangeable» avec elle. Dans ce rapport, l'habit est pris comme forme d'existence de la valeur, chose-valeur, car c'est seulement entant que telle qu'il est la même chose que la toile. D'un autre côté, l'être-valeur propre de la toile vient à paraître ou acquiert une expression autonome, puisque c'est seulement en tant que valeur qu'elle peut se rapporter à l'habit comme à quelque chose de même valeur ou d'échangeable avec elle. De la même façon, l'acide butyrique est un corps différent du formiate de propyle. L'un et l'autre sont pourtant composés des mêmes substances chimiques - carbone (C), hydrogène (H) et oxygène (O) - et sont en outre combinés selon des pourcentages identiques: C4H8O2. [65] Or si l'on posait comme identiques le formiate de propyle et l'acide butyrique, premièrement le formiate de propyle ne serait pris, sous ce rapport, que comme forme d'existence de C4H8O2, et deuxièmement cela voudrait dire que l'acide butyrique aussi est fait de C4H8O2. En posant l'identité du formiate de propyle et de l'acide butyrique, on exprimerait donc leur substance chimique de façon distincte de leur forme en tant que corps.
Quand nous disons que les marchandises, en tant que valeurs, sont un simple coagulat de travail humain, notre analyse les réduit à l'abstraction-valeur, mais ne leur donne pas une forme-valeur distincte de leur forme physique. Il en va tout autrement dans le rapport de valeur d'une marchandise à une autre. C'est sa relation à l'autre marchandise qui fait alors ressortir son caractère-valeur.
En posant par exemple l'habit, en tant que chose-valeur, identique à la toile, on pose le travail qui est en lui identique au travail qui est en elle. Il est vrai que le travail du tailleur qui confectionne l'habit est un travail concret d'une autre espèce que celui du tisserand qui fabrique la toile. Mais d'être posé comme identique à la confection réduit réellement le tissage à ce qu'il y a d'effectivement identique dans les deux travaux, à leur caractère commun de travail humain. On dit alors par ce détour que le tissage aussi, dans la mesure où il tisse de la valeur, ne possède pas de caractère distinctif qui le différencie du travail du tailleur, qu'il est donc du travail humain abstrait. C'est seulement l'expression d'équivalence de marchandises d'espèce différente qui met en évidence le caractère spécifique du travail formateur de valeur, en réduisant réellement les différentes sortes de travail enfouies dans les différentes sortes de marchandises à un quelque chose qui leur est commun, à du travail humain en général (17a).
Il ne suffit cependant pas d'exprimer le caractère spécifique du travail dont est constituée la valeur de la toile. La force de travail humaine à l'état fluide, le travail humain, crée de la valeur, mais n'est pas elle-même valeur. Elle le devient à l'état coagulé, sous forme objectale (17*). [66] Pour l'exprimer comme travail humain, il faut que la valeur de la toile s'exprime comme «choséité» matériellement distincte de la toile tout en lui étant identique ainsi qu'aux autres marchandises. Problème déjà résolu.
Dans le rapport de valeur de la toile, l'habit est pris comme l'égal qualitatif de celle-ci, comme chose de la même nature, parce qu'il est une valeur. Il est donc pris ici comme une chose dans laquelle de la valeur apparaît, ou qui, dans sa forme physique palpable, fait état de valeur. Il est vrai que cet habit, corps de la marchandise «habit», est une simple valeur d'usage. Un habit exprime aussi peu de valeur que le premier morceau de toile venu. Mais cela montre simplement qu'il signifie beaucoup plus à l'intérieur de son rapport de valeur à la toile qu'à l'extérieur de ce rapport, de la même façon que maints individus signifient davantage dans un habit galonné que sans lui.
Dans la production de l'habit, il y a eu effectivement dépense de force de travail humaine sous forme de confection. Il y a donc, concentré en lui, du travail humain. Sous cet aspect, l'habit est «porteur de valeur», bien que cette propriété qui est la sienne ne se laisse pas entrevoir, serait-il usé jusqu'à la trame. Et dans le rapport de valeur de la toile, il n'est pris que sous cet aspect: comme valeur incarnée, comme corps-valeur. Derrière cette apparence réservée, la toile a reconnu l'âme sœur, l'âme-valeur dans toute sa splendeur. L'habit cependant ne peut faire état de valeur, face à la toile, sans que pour cette dernière la valeur ne prenne en même temps la forme d'un habit. C'est ainsi que l'individu A ne peut se rapporter à l'individu B comme à Sa Majesté sans que la Majesté ne prenne en même temps pour A la forme corporelle de B, et ne change donc de traits, de chevelure et de bien d'autres choses encore à chaque changement de souverain.
Ainsi donc, dans le rapport de valeur où l'habit constitue l'équivalent de la toile, la forme «habit» est prise comme forme-valeur. La valeur de la marchandise «toile» s'exprime donc dans le corps de la marchandise «habit», la valeur d'une marchandise dans la valeur d'usage de l'autre. En tant que valeur d'usage, la toile est, pour les sens, une chose différente de l'habit, en tant que valeur elle est de l'"identique à l'habit» et ressemble donc à un habit. Ainsi acquiert-elle une forme-valeur différente de sa forme physique. Son être-valeur se manifeste dans son identité à l'habit, tout comme la nature moutonnière du chrétien se manifeste dans son identité à l'Agneau de Dieu.
On voit donc que tout ce que nous avait appris antérieurement l'analyse de la valeur de la marchandise, la toile nous le dit elle-même dès qu'elle se met à fréquenter une autre marchandise, l'habit. Simplement, elle ne livre ses pensées que dans la seule langue qu'elle parle couramment, la langue des marchandises. Pour dire que le travail, en sa qualité abstraite de travail humain, constitue sa valeur à elle, elle dit que l'habit, dans la mesure où il lui équivaut, et donc où il est valeur, est fait du même travail que la toile. [67] Pour dire que sa sublime choséité-valeur est différente de son corps de toile empesée, elle dit que la valeur a l'aspect d'un habit et que, du coup, elle-même, en tant que chose-valeur, est aussi semblable à l'habit qu'un oeuf l'est à un autre. Remarquons au passage que la langue des marchandises possède encore, outre l'hébreu, de nombreux autres dialectes plus ou moins approximatifs. L'allemand «Wertsein», par exemple, exprime de manière beaucoup moins frappante que le roman valere, valer, valoir le fait que la mise à égalité de la marchandise B avec la marchandise A est l'expression de valeur propre à la marchandise A. Paris vaut bien une messe!
Par l'entremise du rapport de valeur, la forme physique de la marchandise B devient donc la forme-valeur de la marchandise A, ou encore, le corps de la marchandise B devient le miroir de valeur de la marchandise A (18). En se rapportant à la marchandise B comme à un corps de valeur, comme à une concrétion (18*) de travail humain, la marchandise A fait de la valeur d'usage B le matériau de sa propre expression de valeur. La valeur de la marchandise A, ainsi exprimée dans la valeur d'usage de la marchandise B, a la forme-valeur relative.
b) Détermination quantitative de la forme-valeur relative
Toute marchandise dont il s'agit d'exprimer la valeur est un objet d'usage d'une quantité donnée: 15 boisseaux de blé, 100 livres de café, etc. Ce quantum donné de marchandise contient un quantum déterminé de travail humain. La forme-valeur n'a donc pas seulement à exprimer de la valeur en général, mais de la valeur déterminée quantitativement, de la grandeur de valeur. Dans le rapport de valeur de la marchandise A à la marchandise B, de la toile à l'habit, non seulement l'espèce habit, en tant que corps-valeur, est mise à parité qualitative avec la toile, mais aussi un quantum déterminé du corps de valeur, de l'équivalent, par exemple 1 habit, avec un quantum déterminé de toile, 20 aunes par exemple.
L'équation «20 aunes de toile = 1 habit», ou «20 aunes de toile valent 1 habit», présuppose qu'il y ait exactement autant de substance de valeur dans un habit que dans 20 aunes de toile, que les deux quanta de marchandises coûtent donc chacun autant de travail, c'est-à-dire un temps de travail égal. [68] Or ce temps de travail nécessaire à la production de 20 aunes de toile ou d'un habit varie à chaque changement dans la force productive du tissage ou de la confection. Il faut donc examiner de plus près l'influence de ces changements sur l'expression relative de la grandeur de valeur.
I. Admettons que la valeur de la toile varie (19) tandis que la valeur-habit reste constante. Si le temps de travail nécessaire à la production de la toile double, à la suite par exemple de l'infertilité accrue des linières, sa valeur va doubler. Au lieu d'avoir 20 aunes de toile = 1 habit, nous aurions 20 aunes de toile = 2 habits, étant donné qu'un habit contient maintenant moitié moins de temps de travail que 20 aunes de toile. Si en revanche le temps de travail nécessaire à la production de la toile diminue de moitié, par exemple à la suite d'un perfectionnement des métiers à tisser, la valeur de la toile va baisser de moitié. En fonction de quoi on a maintenant: 20 aunes de toile = 1/2 habit. A valeur constante de la marchandise B, la valeur relative de la marchandise A, c'est-à-dire sa valeur exprimée dans la marchandise B, s'élève ou diminue donc en raison directe de sa valeur.
II. Admettons que la valeur de la toile reste constante, tandis que la valeur-habit varie. Si le temps de travail nécessaire, dans ces conditions, à la production de l'habit vient à doubler, à la suite d'une mauvaise tonte par exemple, nous aurons maintenant, au lieu de 20 aunes de toile = 1 habit, 20 aunes de toile = 1/2 habit. Si, par contre, c'est la valeur de l'habit qui diminue de moitié, nous aurons: 20 aunes de toile = 2 habits. A valeur constante de la marchandise A, sa valeur relative exprimée dans la marchandise B s'élève ou baisse en raison inverse des variations de valeur de B.
Si l'on compare les différents cas repris sous I et II, il s'avère que la même variation dans la grandeur de la valeur relative peut provenir de causes tout à fait opposées. C'est ainsi que «20 aunes de toile = 1 habit» peut donner 1) l'équation 20 aunes de toile = 2 habits, soit parce que la valeur de la toile a doublé, soit parce que celle des habits a baissé de moitié et 2) l'équation 20 aunes de toile = 1/2 habit, soit parce que la valeur de la toile a baissé de moitié, soit parce que celle de l'habit a doublé.
III. Les quanta de travail nécessaires à la production de la toile et de l'habit peuvent varier simultanément, dans le même sens et les mêmes proportions. Dans ce cas, on a toujours 20 aunes de toile = 1 habit, quelles que soient les modifications intervenues dans leurs valeurs. [69] On découvre la variation de leur valeur dès qu'on les compare à une troisième marchandise dont la valeur est restée constante. Si les valeurs de toutes les marchandises s'élevaient ou baissaient simultanément dans les mêmes proportions, leurs valeurs relatives resteraient inchangées. On remarquerait la variation effective de leur valeur au fait que désormais le même temps de travail fourniraiten général un quantum de marchandises plus grand ou plus petit qu'auparavant.
IV. Les temps de travail respectivement nécessaires à la production de toile et d'habit, donc leurs valeurs, peuvent varier simultanément dans le même sens, mais à des degrés divers, ou encore dans des sens opposés, etc. L'influence de toutes les combinaisons possibles de ce type sur la valeur relative d'une marchandise découle simplement de l'application des cas I, II et III.
Les variations réelles de la grandeur de valeur ne se reflètent donc de manière ni univoque, ni exhaustive dans leur expression relative ou dans la grandeur de la valeur relative: la valeur relative d'une marchandise peut varier alors que sa valeur reste constante; sa valeur relative peut rester constante alors que sa valeur varie; enfin, des variations simultanées dans leur grandeur de valeur et dans l'expression relative de cette grandeur de valeur (20) ne coïncident pas nécessairement.
[70] 3. La forme-équivalent. [prev.] [content] [next]
Nous avons vu qu'en exprimant sa valeur dans la valeur d'usage d'une marchandise d'espèce différente B (l'habit), la marchandise A (la toile) imprime à celle-ci une forme-valeur propre, celle d'équivalent. La marchandise «toile» met en évidence son être-valeur par le fait que l'habit, sans revêtir une forme-valeur distincte de sa forme physique, lui équivaut. La toile exprime donc bien son être-valeur en ce que l'habit est immédiatement échangeable contre elle. De sorte que la forme-équivalent d'une marchandise est la forme de son échangeabilité immédiate contre une autre marchandise.
Qu'une sorte de marchandise, par exemple les habits, serve d'équivalent à une autre sorte de marchandise, la toile, et que donc les habits acquièrent la propriété caractéristique de se trouver sous une forme immédiatement échangeable contre de la toile, ne nous dit absolument rien des proportions selon lesquelles les habits et la toile sont échangeables. Celles-ci dépendent de la grandeur de valeur des habits, celle de la toile étant donnée. Que l'habit soit exprimé comme équivalent et la toile comme valeur relative, ou qu'à l'inverse la toile soit exprimée comme équivalent, et l'habit comme valeur relative, la grandeur de valeur de l'habit reste toujours déterminée par le temps de travail nécessaire à sa production, indépendamment donc de sa forme-valeur.
Mais dès que la marchandise «habit» occupe dans l'expression de valeur la place de l'équivalent, sa grandeur de valeur n'est plus exprimée en tant que telle. La marchandise B ne figure au contraire dans l'équation de valeur que comme quantum déterminé d'une chose quelconque.
Par exemple: 40 aunes de toile «valent»... quoi? 2 habits. La marchandise habit jouant ici le rôle d'équivalent, et la valeur d'usage habit étant prise, vis-à-vis de la toile, comme corps de valeur, il suffit également d'un quantum déterminé d'habits pour exprimer un quantum déterminé de valeur-toile. Deux habits peuvent donc exprimer la grandeur de valeur de 40 aunes de toile, mais ils ne peuvent jamais exprimer leur propre grandeur de valeur, celle des habits. C'est parce qu'il concevait de manière superficielle ce fait que, dans l'équation de valeur, l'équivalent revêt toujours et uniquement la forme de simple quantum d'une chose, d'une valeur d'usage, que Bailey, comme nombre de ses prédécesseurs et de ses successeurs, a été amené à ne voir dans l'expression de valeur qu'un rapport quantitatif. Au contraire, la forme-équivalent d'une marchandise ne contient aucune détermination quantitative de valeur.
La première caractéristique qui saute aux yeux à l'examen de la forme-équivalent, est la suivante: de la valeur d'usage se transforme en manifestation de son contraire, la valeur.
[71] La forme physique de la marchandise se mue en forme-valeur. Mais, nota bene, ce quiproquo ne se produit, pour une marchandise B (habit, blé, fer, etc.), que dans le rapport de valeur où une autre marchandise quelconque A (toile, etc.) se présente à elle, et uniquement dans cette relation. Comme une marchandise ne peut se rapporter à elle-même en tant qu'équivalent, ni, non plus, faire de sa propre enveloppe charnelle l'expression de sa valeur propre, il faut qu'elle se rapporte à une autre comme à son équivalent, ou fasse de l'enveloppe charnelle d'une autre marchandise sa propre forme-valeur.
L'exemple d'une mesure s'appliquant aux corps de marchandises en tant que tels, c'est-à-dire en tant que valeurs d'usage, nous fera saisir cela. Etant un corps physique, un pain de sucre est pesant et a donc un poids, mais ce poids ne peut être perçu ni à la vue ni au toucher. Nous prenons alors différents morceaux de fer dont le poids est déterminé à l'avance. La forme-corps du fer, prise pour elle-même, n'est pas plus la forme-manifestation de la pesanteur que ne l'est celle du pain de sucre. Cependant, pour exprimer le pain de sucre en tant que pesanteur, nous le mettons dans un rapport de poids avec le fer. Dans ce rapport, le fer est pris comme un corps qui ne fait état de rien d'autre que de pesanteur. Des quanta de fer servent donc de mesure de poids pour le sucre et ne représentent (20*) vis-à-vis du corps «sucre» qu'une figure de la pesanteur, une forme-manifestation de celle-ci. Ce rôle, le fer ne le joue que dans le rapport où le sucre ou un quelconque autre corps dont le poids doit être trouvé, se présente à lui. Si ni l'une ni l'autre de ces choses n'était pesante, elles ne pourraient pas entrer dans ce rapport, et l'une ne pourrait donc servir à l'expression de la pesanteur de l'autre. Posons-les toutes deux sur une balance, et nous verrons qu'en effet elles sont, en tant que corps pesants, la même chose, et donc, dans une proportion déterminée, de même poids. De même que, vis-à-vis du pain de sucre, le corps physique «fer», en tant que mesure de poids, ne fait état (20**) que de pesanteur, de même dans notre expression de valeur, le corps physique «habit» ne fait état, vis-à-vis de la toile, que de valeur.
Ici s'arrête toutefois l'analogie. Dans l'expression de poids du pain de sucre, le fer fait état d'une propriété naturelle commune aux deux corps, leur pesanteur, alors que dans l'expression de valeur de la toile, l'habit fait état d'une propriété supranaturelle de ces deux choses: leur valeur, quelque chose de purement social.
La forme-valeur relative d'une marchandise, la toile par exemple, exprimant son être-valeur comme quelque chose d'absolument différent de son corps et de ses qualités propres, par exemple comme de l'identique à l'habit, cet acte d'expression même donne à entendre qu'il cache un rapport social. Avec la forme-équivalent, c'est l'inverse. [72] Celle-ci consiste précisément en ceci qu'un corps de marchandise, comme l'habit tel qu'en lui-même, exprime de la valeur, possède donc par nature la forme-valeur. Certes, ceci ne vaut que dans le rapport de valeur où la marchandise «toile» est rapportée à la marchandise «habit» comme à son équivalent (21). Mais comme les propriétés d'une chose ne naissent pas de son rapport à d'autres choses, et ne font au contraire que s'actualiser dans ce genre de rapport, l'habit semble tout autant tenir de la nature sa forme-équivalent, sa propriété d'échangeabilité immédiate, que par ailleurs sa propriété d'être pesant ou de tenir chaud. D'où le caractère énigmatique de la forme-équivalent, qui ne frappe la très sommaire perspicacité bourgeoise des messieurs de l'économie politique que lorsque cette forme se présente à eux à l'état achevé, dans la monnaie. Ils cherchent alors à éluder le caractère mystique de l'or et de l'argent en leur substituant des marchandises moins éblouissantes et en récitant, avec un plaisir toujours renouvelé, la litanie complète des marchandises de basse extraction qui, en leur temps, ont joué le rôle de marchandise-équivalent. Ils ne se doutent pas que la plus simple des expressions de valeur, du genre 20 aunes de toile = 1 habit, donne déjà la clé de l'énigme de la forme-équivalent.
Le corps de la marchandise qui sert d'équivalent est toujours pris comme incarnation du travail humain abstrait tout en étant le produit d'un travail concret et utile déterminé. Ce travail concret se mue donc en expression du travail humain abstrait. Si l'habit, par exemple, est pris comme simple réalisation du travail humain abstrait, le travail du tailleur, qui se réalise effectivement en lui, sera pris comme simple forme de réalisation de ce même travail humain abstrait. Dans l'expression de valeur de la toile, le caractère utile de la confection ne consiste pas en ce qu'elle produit des vêtements, et donc aussi des hommes, mais un corps physique dont on voit bien qu'il est valeur, coagulat de travail qui ne se distingue en aucune façon du travail réifié en valeur-toile. Pour fabriquer un tel miroir de valeur, il faut que la confection elle-même ne reflète rien d'autre que sa qualité abstraite de travail humain.
Que ce soit sous la forme de la confection ou sous celle du tissage, il y a dépense de force de travail humaine. L'une et l'autre possèdent donc cette qualité universelle de travail humain et peuvent en conséquence, dans certains cas, par exemple à l'occasion de la production de valeur, n'être pris en considération que sous cet aspect. Rien de tout cela n'est mystérieux. En revanche, dans l'expression de valeur de la marchandise, une déformation se produit. [73] Pour exprimer par exemple que ce n'est pas sous sa forme concrète de tissage, mais en sa qualité universelle de travail humain, que le tissage constitue la valeur de la toile, on lui oppose la confection - travail concret qui produit l'équivalent de la toile - comme forme tangible de réalisation du travail humain abstrait.
Il y a donc une deuxième caractéristique de la forme-équivalent: du travail concret se transforme en manifestation de son contraire, le travail humain abstrait.
Mais, en étant pris comme simple expression du travail humain indifférencié, ce travail concret qu'est la confection revêt la forme de l'identité à un autre travail, celui qui se trouve dans la toile, et de ce fait, bien qu'étant du travail privé comme tout autre travail producteur de marchandises, il est aussi travail sous forme immédiatement sociale. C'est bien la raison pour laquelle il s'exhibe en un produit immédiatement échangeable contre toute autre marchandise. Il y a donc une troisième caractéristique de la forme-équivalent: du travail privé se transforme en son contraire, en travail sous forme immédiatement sociale.
Ces deux dernières caractéristiques de la forme-équivalent sont encore plus faciles à comprendre si nous revenons au grand savant qui analysa le premier la forme-valeur, ainsi que tant de formes de la pensée, de la société et de la nature: Aristote.
Aristote exprime d'abord clairement ce fait que la forme-monnaie de la marchandise n'est que la figure développée de la forme-valeur simple, c'est-à-dire de l'expression de la valeur d'une marchandise dans une autre marchandise quelconque; il dit en effet que
«5 lits = 1 maison» (Klinaï penté anti oïkias)
«ne diffère pas» de
«5 lits = tant d'argent» (Klinaï penté anti... ossou aï penté klinaï)
Il voit bien par ailleurs que, de son côté, le rapport de valeur qui recèle cette expression de valeur est la condition pour que la maison soit posée à parité qualitative avec le lit, et que, sans une telle identité d'essence, ces choses différentes à la perception ne pourraient être rapportées les unes aux autres à titre de grandeurs commensurables. [74] «L'échange, dit-il, ne peut avoir lieu sans identité, ni l'identité sans commensurabilité» (out' issotès mè oussès summetrias). Mais, ici, il bute et renonce à pousser plus avant l'analyse de la forme-valeur. «Mais il est impossible en vérité (tè men oun alètheia adunaton) que des choses si dissemblables soient commensurables entre elles» c'est-à-dire qualitativement égales. Cette mise à parité ne peut être qu'étrangère à la vraie nature des choses, et donc qu'un «expédient pour le besoin pratique» (21*).
Aristote nous dit donc lui-même ce sur quoi échoue la poursuite de son analyse: le concept de valeur lui fait défaut. Qu'est donc cet identique, c'est-à-dire la substance communautaire (21**) qu'exhibe (21***), pour le lit, la maison dans l'expression de valeur de ce dernier? Pareille chose, dit Aristote, «ne peut en vérité exister». Pourquoi? La maison exhibe, face au lit, un quelque chose d'identique dans la mesure où elle exhibe de l'effectivement identique dans le lit et dans la maison. Et ce quelque chose, c'est du travail humain.
Mais que, sous la forme des valeurs-marchandises, tous les travaux soient exprimés comme travail humain identique et donc comme s'équivalant, Aristote ne pouvait pas le tirer de la forme-valeur elle-même car la société grecque reposait sur le travail esclave, l'inégalité des hommes et de leurs forces de travail étant son fondement naturel. Le secret de l'expression de valeur, l'égalité et l'égale validité (21****) de tous les travaux parce que et pour autant qu'ils sont du travail humain en général, ne peut être déchiffré que lorsque la notion d'égalité entre les hommes a déjà acquis le caractère indéracinable d'un préjugé populaire. Or ceci n'est possible que dans une société où la forme-marchandise est la forme universelle du produit du travail, et où donc aussi le rapport mutuel des hommes en tant que possesseurs de marchandises est le rapport social dominant. Le génie d'Aristote éclate précisément dans sa découverte d'un rapport d'identité dans l'expression de valeur des marchandises. Seules leslimites historiques de la société dans laquelle il vécut l'empêchent de trouver en quoi consiste «en vérité» ce rapport d'identité.
4. L'ensemble de la forme-valeur simple [prev.] [content] [next]
La forme-valeur simple d'une marchandise est incluse dans son rapport de valeur à une marchandise d'espèce différente, ou encore dans son rapport d'échange à celle-ci. La valeur de la marchandise A est exprimée qualitativement par l'échangeabilité immédiate de la marchandise B contre la marchandise A. Elle est exprimée quantitativement par l'échangeabilité d'un quantum déterminé de marchandise B contre un quantum donné de marchandise A. [75] En d'autres termes, la valeur d'une marchandise est exprimée de façon autonome par son exposition comme «valeur d'échange». A proprement parler, il est faux de dire à la manière courante, comme nous l'avons fait au début de ce chapitre, que la marchandise est valeur d'usage et valeur d'échange. La marchandise est valeur d'usage, ou objet d'usage, et «valeur». Elle se présente comme cette entité double qu'elle est dès lors que sa valeur possède une forme-manifestation propre, distincte de sa forme physique, celle de valeur d'échange, et elle ne la possède jamais à la considérer isolément, mais uniquement dans son rapport de valeur ou d'échange à une deuxième marchandise d'espèce différente. Mais enfin, une fois qu'on est averti, cette façon de parler ne nuit pas et sert de raccourci.
Notre analyse a démontré que la forme-valeur, ou l'expression de valeur de la marchandise, découle de la nature de la valeur-marchandise, et non, inversement, la valeur et la grandeur de valeur de leur mode d'expression en tant que valeur d'échange. C'est là pourtant l'illusion dans laquelle tombent aussi bien les mercantilistes et leurs modernes ressasseurs, les Ferrier, Ganilh, etc. (22) qu'aux antipodes de ceux-ci les modernes commis voyageurs du libre-échange, tels que Bastiat et consorts. Les mercantilistes mettent l'accent sur le côté qualitatif de l'expression de valeur, donc sur la forme-équivalent de la marchandise, laquelle possède dans la monnaie sa figure achevée, les modernes colporteurs du libre-échange, par contre, qui doivent liquider leur marchandise à n'importe quel prix, le mettent sur le côté quantitatif de la forme-valeur relative. Pour ces derniers il n'existe par conséquent ni valeur ni grandeur de valeur de la marchandise si ce n'est dans l'expression donnée par le rapport d'échange, et donc sur la seule étiquette du prix courant au jour le jour. Avec l'Ecossais Macleod, dont la fonction est d'habiller d'un luxe d'érudition les conceptions confuses de Lombardstreet, on a la synthèse réussie de la superstition mercantiliste et des Lumières du libre-échange.
L'examen plus attentif de l'expression de valeur de la marchandise A comprise dans le rapport de valeur à la marchandise B, a montré que, dans ce dernier, la forme physique de la marchandise A est prise exclusivement comme figure de valeur d'usage, tandis que la forme physique de la marchandise B est prise exclusivement comme forme-valeur, ou encore figure de valeur. L'opposition interne entre valeur d'usage et valeur, enfouie dans la marchandise, se présente donc sous les dehors d(une opposition externe, c'est-à-dire d'un rapport entre deux marchandises [76] dans lequel la marchandise dont la valeur doit être exprimée n'est prise de façon immédiate que comme valeur d'usage, tandis que l'autre marchandise, celle en laquelle de la valeur est exprimée, n'est prise de façon immédiate que comme valeur d'échange. La forme-valeur simple d'une marchandise est donc la forme-manifestation simple de l'opposition contenue en elle entre valeur d'usage et valeur.
Dans tous les états de société, le produit du travail est un objet d'usage, mais une seule époque de développement historiquement déterminée, celle qui présente le travail dépensé dans la production d'un objet d'usage comme sa propriété «objectale» (22*) c'est-à-dire comme sa valeur, transforme le produit du travail en marchandise. Il s'ensuit que la forme-valeur simple de la marchandise est en même temps la forme-marchandise simple du produit du travail, et que donc l'extension de la forme-marchandise coïncide aussi avec le développement de la forme-valeur.
Les insuffisances de la forme-valeur simple, de cette forme germinale qui ne parvient à maturité, avec la forme-prix, qu'au terme de toute une série de métamorphoses, apparaît au premier coup d'œil.
Son expression en une marchandise quelconque B ne distingue la valeur de la marchandise A que de sa propre valeur d'usage, et ne la place donc dans un rapport d'échange qu'à une seule sorte de marchandise différente d'elle, au lieu de faire état de sa parité qualitative et de sa proportionnalité quantitative par rapport à toutes les autres marchandises. A la forme-valeur relative simple d'une marchandise correspond la forme-équivalent singulière d'une autre marchandise. C'est ainsi que l'habit, dans l'expression de valeur relative de la toile, ne possède la forme-équivalent, forme de l'échangeabilité immédiate, qu'au regard de l'espèce singulière «toile».
Cependant, la forme-valeur singulière passe d'elle-même en une forme plus complète. Il est vrai que, par la médiation de cette dernière, la valeur d'une marchandise A n'est exprimée que dans une seule marchandise d'une autre espèce. Mais l'espèce dont relève cette deuxième marchandise, qu'il s'agisse d'habit, de fer, de blé, etc. n'importe en aucune façon. Suivant donc qu'elle entre dans un rapport de valeur avec telle espèce de marchandise ou telle autre, s'en suivront différentes expressions de valeur simples d'une seule et même marchandise (22a). Le nombre de ses expressions de valeur possibles n'est limité que par le nombre d'espèces de marchandises différentes d'elle. Son expression de valeur isolée se transforme ainsi en la série constamment extensible de ses différentes expressions de valeur simples.
[77] B) La forme-valeur totale ou développée [prev.] [content] [next]
z marchandise A = u marchandise B, ou = v marchandise C, ou = w marchandise D, ou = x marchandise E, ou = etc.
(20 aunes de toile = 1 habit, ou = 10 livres de thé, ou = 40 livres de café, ou = 1 quarter de blé, ou = 2 onces d'or, ou = 1/2 tonne de fer, ou = etc.).
1. La forme-valeur relative développée [prev.] [content] [next]
La valeur d'une marchandise, celle de la toile par exemple, se trouve maintenant exprimée dans les autres éléments, innombrables, du monde des marchandises (23). Tout autre corps de marchandise se transforme en miroir de la valeur de la toile. C'est seulement alors que cette valeur apparaît véritablement comme coagulat de travail humain indifférencié. Alors, en effet, le travail qui la constitue se présente expressément comme un travail auquel équivaut n'importe quel autre travail humain, quelle que soit la forme physique qu'il revêt, qu'il se réifie donc sous la forme d'habit, de blé, de fer ou d'or, etc. Par sa forme-valeur, la toile se trouve donc maintenant en rapport social non plus seulement avec une autre espèce singulière de marchandise, mais avec le monde des marchandises. En tant que marchandise, elle est citoyenne de ce monde. Et en même temps, le fait que la valeur-marchandise soit indifférente à la forme particulière de la valeur d'usage sous laquelle elle se manifeste, se trouve impliqué dans la série infinie des expressions de la valeur- marchandise.
[78] Dans la première forme, 20 aunes de toile = 1 habit, ce peut être le fait du hasard que ces deux marchandises soient échangeables dans une proportion quantitative déterminée. Dans la seconde forme, en revanche, transparaît immédiatement un arrière-plan distinct dans son essence du phénomène contingent, et le déterminant. La valeur de la toile reste d'égale grandeur, qu'elle se présente sous les espèces de l'habit, du café, du fer, etc., ou d'innombrables marchandises différentes appartenant aux possesseurs les plus divers. Le rapport accidentel entre deux individus possesseurs de marchandises est supprimé: il devient manifeste que ce n'est pas l'échange qui règle la grandeur de valeur de la marchandise, mais inversement cette grandeur de valeur qui règle ses rapports d'échange.
2. La forme-équivalent particulière [prev.] [content] [next]
Dans l'expression de valeur de la toile, n'importe quelle marchandise - habit, blé, thé, fer, etc. - est prise comme équivalent et donc comme corps de valeur. La forme physique déterminée de chacune de ces marchandises est maintenant une forme-équivalent particulière parmi beaucoup d'autres. De la même façon, les multiples types concrets et déterminés de travail utile contenus dans les divers corps de marchandises sont pris maintenant comme autant de formes particulières de réalisation ou de manifestation du travail humain tout court.
3. Défauts de la forme-valeur totale ou développée [prev.] [content] [next]
Premièrement, l'expression de valeur relative de la marchandise est inachevée parce que la série où elle se présente n'est jamais close. La chaîne dans laquelle une équation de valeur s'articule à la suivante reste en permanence prolongeable à chaque nouvelle apparition d'une espèce de marchandises qui fournit le matériau d'une nouvelle expression de valeur. En second lieu, cette forme constitue une mosaïque bigarrée d'expressions de valeur disparates et hétérogènes. Enfin, si la valeur relative de chaque marchandise est exprimée sous cette forme développée, ce qui ne peut manquer d'arriver, la forme-valeur correspondante sera une série infinie d'expressions de valeur, différente de la forme-valeur relative de n'importe quelle autre marchandise.
Les défauts de la forme-valeur relative développée se reflètent dans la forme-équivalent qui lui correspond. La forme physique de chaque espèce singulière de marchandises étant ici une forme-équivalent particulière à côté d'innombrables autres formes-équivalents particulières, il ne peut exister que des formes-équivalents limitées dont chacune exclut l'autre. De la même façon, le type concret et déterminé de travail utile contenu dans chaque équivalent-marchandise particulier n'est que la forme particulière, et donc non exhaustive, sous laquelle se manifeste le travail humain. [79] Ce dernier a bien sa forme-manifestation complète, ou totale, dans l'ensemble de ces formes-manifestations particulières. Mais il n'a pas ainsi de forme-manifestation unitaire.
La forme-valeur relative développée ne consiste cependant qu'en une somme d'expressions de valeur relatives simples, c'est-à-dire d'équations de la première forme, du type:
20 aunes de toile = 1 habit 20 aunes de toile = 10 livres de thé, etc.
Mais chacune de ces équations comprend aussi, réciproquement, l'équation suivante, identique à la première:
1 habit = 20 aunes de toile 10 livres de thé = 20 aunes de toile, etc.
Et en effet: si un homme échange sa toile contre une multiplicité d'autres marchandises, exprimant ainsi sa valeur dans une série de marchandises autres, alors les nombreux autres possesseurs de marchandises doivent aussi, nécessairement, échanger leurs marchandises contre de la toile, exprimant ainsi les valeurs de leurs diverses marchandises dans la même tierce marchandise, dans de la toile. Si donc nous inversons la série
20 aunes de toile = 1 habit, ou = 10 livres de thé, ou = etc.,
c'est-à-dire, si nous exprimons la relation réciproque déjà comprise objectivement dans la série, nous obtenons alors:
C) La forme-valeur universelle [prev.] [content] [next]
(23*)
1. Caractère modifié de la forme-valeur [prev.] [content] [next]
Les marchandises exposent maintenant leur valeur de façon 1) simple, car elles le font dans une seule et unique marchandise, et 2) unitaire, car dans la même marchandise. Leur forme-valeur est simple et communautaire - donc universelle (23**).
[80] Les formes I et II en arrivaient toutes deux à n'exprimer la valeur d'une marchandise que comme quelque chose de distinct de sa propre valeur d'usage, c'est-à-dire de son corps de marchandise.
La première forme donnait des équations de valeur du type «1 habit = 20 aunes de toile», «10 livres de thé = 1/2 tonne de fer», etc. La valeur-habit s'exprime en tant qu'assimilé-toile, la valeur-thé en tant qu'assimilé-fer (23***), etc.; mais cet assimilé-toile, cet assimilé-fer, expressions de valeur de l'habit et du thé, sont tout aussi différents entre eux que le sont la toile et le fer. Il est manifeste que cette forme ne survient en pratique qu'au tout début, lorsque les produits du travail se transforment en marchandises en passant par un échange fortuit et occasionnel.
La seconde forme distingue, de manière plus complète que la première, la valeur d'une marchandise de sa valeur d'usage, étant donné que la valeur de l'habit, par exemple, se présente désormais, vis-à-vis de la forme physique de celui-ci, sous toutes les formes possibles: assimilé-toile, assimilé-fer, assimilé-thé, etc., assimilé à tout ce qu'on voudra sauf à l'habit. D'un autre côté, toute expression de valeur commune aux marchandises se trouve ici directement exclue, puisque désormais, dans l'expression de valeur de chacune, toutes les autres n'apparaissent que sous la forme d'équivalents. La forme-valeur développée ne survient en fait qu'à partir du moment où un produit du travail, le bétail par exemple, n'est plus échangé de manière exceptionnelle, mais déjà habituelle contre diverses autres marchandises.
La forme nouvellement acquise exprime les valeurs du monde des marchandises dans une seule et même espèce de marchandises dissociée de ce monde, par exemple dans de la toile, exposant ainsi les valeurs de toutes les marchandises par le biais de leur identité à la toile. En tant qu'assimilé-toile, la valeur de toute marchandise n'est plus seulement distinguée de sa valeur d'usage propre, mais aussi de toute valeur d'usage, et par cela même précisément, elle est exprimée comme ce qu'il y a en elle de commun à toutes les marchandises. Cette forme est la première à rapporter effectivement les marchandises les unes aux autres à titre de valeurs, c'est-à-dire à les faire apparaître les unes aux autres comme valeurs d'échange.
Les deux formes précédentes expriment la valeur d'une marchandise à la fois, soit dans une unique marchandise d'espèce différente, soit dans une série de plusieurs marchandises différentes d'elle. Les deux fois, c'est pour ainsi dire l'affaire privée de la marchandise singulière de se donner une forme-valeur, et elle s'en acquitte sans que les autres marchandises s'en mêlent. Celles-ci jouent vis-à-vis d'elle le rôle purement passif d'équivalent. La forme-valeur universelle au contraire ne naît que comme l'œuvre commune du monde des marchandises. Une marchandise n'acquiert d'expression de valeur universelle que parce que, dans le même temps, toutes les autres marchandises expriment leur valeur dans le même équivalent, et toute espèce de marchandise entrant en scène pour la première fois doit en faire autant. Il apparaît ainsi que la choséité-valeur des marchandises, étant le pur «être social» de ces choses, [81] ne peut être exprimée qu'à travers l'intégralité de leurs relations sociales, et que par conséquent leur forme-valeur doit être une forme socialement reconnue.
Sous la forme d'assimilés-toile, les marchandises apparaissent toutes désormais non seulement, quant à la qualité, comme des égales, des valeurs en général, mais en même temps comme des grandeurs de valeur comparables quant à la quantité. Comme elles reflètent leurs grandeurs de valeur dans un seul et même matériau, dans de la toile, ces grandeurs de valeur se reflètent mutuellement. Par exemple, 10 livres de thé = 20 aunes de toile, et 40 livres de café = 20 aunes de toile. D'où 10 livres de thé = 40 livres de café. Ou encore: dans une livre de café, la substance-valeur, le travail, n'est que le quart de celle contenue dans une livre de thé.
La forme-valeur relative universelle du monde des marchandises imprime à la marchandise-équivalent qu'elle a exclue, la toile, le caractère d'équivalent universel. Sa forme physique propre étant la figure de valeur commune à ce monde, la toile est immédiatement échangeable contre toutes les autres marchandises. Sa forme corporelle est prise comme l'incarnation visible, le cocon social universel de tout travail humain. Le tissage, ce travail privé qui produit de la toile, existe en même temps sous forme sociale universelle, la forme de l'identité à tous les autres types de travail. Les innombrables équations dont se compose la forme-valeur universelle mettent successivement à parité le travail réalisé dans la toile et chaque type de travail contenu dans une autre marchandise, faisant par là-même du tissage la forme-manifestation universelle du travail humain en général. Ainsi le travail réifié dans la valeur-marchandise n'est pas seulement représenté, négativement, comme travail dans lequel on fait abstraction de toutes les formes concrètes et propriétés utiles des travaux réels. Sa nature positive propre est mise expressément en relief. Il est la réduction de tous les travaux réels à leur caractère commun de travail humain, de dépense de force de travail humaine.
La forme-valeur universelle, qui présente les produits du travail comme de simples coagulats de travail humain indifférencié, montre par sa propre structure qu'elle est l'expression sociale du monde des marchandises. Elle révèle ainsi que dans ce monde, c'est le caractère humain universel du travail qui constitue son caractère spécifiquement social.
2. Rapport entre forme-valeur relative et forme-équivalent du point de vue de leur développement [prev.] [content] [next]
Au degré de développement de la forme-valeur relative correspond le degré de développement de la forme-équivalent. Mais, notons-le bien, le développement de la forme-équivalent n'est que l'expression et le résultat du développement de la forme-valeur relative.
[82] La forme-valeur simple, ou isolée, d'une marchandise fait d(une marchandise autre un équivalent singulier. La forme développée de la valeur relative, cette expression de la valeur d'une marchandise en toute marchandise autre, imprime à cette dernière la forme d'équivalent particulier d'espèce différente. Enfin, une espèce particulière de marchandises acquiert la forme-équivalent universel parce que toutes les marchandises en font le matériau de leur forme-valeur unitaire et universelle.
Or, dans la mesure même où se développe la forme-valeur en général, se développe également l'opposition entre ses deux pôles, entre la forme-valeur relative et la forme-équivalent.
La première forme - 20 aunes de toile = 1 habit - contient déjà cette opposition, mais elle ne la fixe pas. Selon qu'on lit cette équation dans un sens ou dans l'autre, chacun de ses deux membres, comme les marchandises toile et habit, se trouve alternativement dans la forme-valeur relative ou dans la forme-équivalent. A ce point, il faut encore faire un certain effort pour maintenir cette opposition dans sa polarité.
Dans la forme II, il n'y a jamais qu'une seule espèce de marchandises à la fois qui puisse développer totalement sa valeur relative, ou encore une espèce de marchandises ne possède elle-même de forme-valeur relative développée que parce que, et dans la mesure où, toutes les marchandises qui lui font face se trouvent sous la forme-équivalent. A ce point, il n'est plus possible d'intervertir les deux membres d'une équation de valeur - telle que 20 aunes de toile =1 habit, ou = 10 livres de thé, ou = 1 quarter de blé, etc. - sans modifier son caractère d'ensemble et sans la faire passer de la forme-valeur totale à la forme-valeur universelle.
La dernière forme enfin, la forme III, donne au monde des marchandises une forme-valeur relative sociale universelle parce que, et dans la mesure où, à une seule exception près, toutes les marchandises faisant partie de ce monde sont exclues de la forme-équivalent universel. Une marchandise, la toile, se trouve donc sous la forme d'échangeabilité immédiate contre toutes les autres marchandises, ou encore sous une forme immédiatement sociale, parce que, et dans la mesure où, ces dernières ne s'y trouvent pas (24).
[83] Inversement, la marchandise qui figure comme équivalent universel est exclue de la forme-valeur relative unitaire et donc universelle du monde des marchandises. Si la toile, c'est-à-dire une quelconque marchandise se trouvant sous la forme-équivalent universel, devait en même temps participer de la forme-valeur relative universelle, il faudrait qu'elle se serve elle-même d'équivalent. On obtiendrait alors 20 aunes de toile = 20 aunes de toile, tautologie où n'est exprimée ni valeur, ni grandeur de valeur. Pour exprimer la valeur relative de l'équivalent universel, il faut au contraire renverser la forme III. Cet équivalent n'a pas une forme-valeur relative qu'il détiendrait en commun avec les autres marchandises, mais sa valeur s'exprime relativement dans la série infinie de tous les autres corps de marchandises. C'est ainsi que la forme-valeur relative développée ou forme II apparaît comme la forme-valeur relative spécifique de la marchandise-équivalent.
3. Transition de la forme-valeur universelle à la forme-monnaie [prev.] [content] [next]
La forme-équivalent universel est, en tout état de cause, une forme de la valeur. Elle peut donc échoir à n'importe quelle marchandise. D'un autre côté, une marchandise ne se trouve sous la forme-équivalent universel (forme III) que parce que et dans la mesure où elle est, à titre d'équivalent, mise à l'écart par toutes les autres marchandises. Et c'est seulement à partir du moment où cette mise à l'écart se limite une fois pour toutes à une espèce particulière de marchandises, que la forme-valeur relative unitaire du monde des marchandises acquiert une consistance objective et une validité sociale universelle.
L'espèce particulière de marchandises dont la forme physique ne fait qu'un socialement avec la forme-équivalent, se mue alors en marchandise-monnaie, ou encore, fonctionne comme monnaie. Jouer le rôle d'équivalent universel dans le monde des marchandises devient sa fonction sociale spécifique, et partant son monopole social. [84] Cette place privilégiée parmi les marchandises qui figurent dans la forme II comme équivalents particuliers de la toile, et qui dans la forme III expriment en commun leur valeur relative dans la toile, une marchandise déterminée l'a conquise historiquement: l'or. Si donc, dans la forme III, nous mettons la marchandise-or à la place de la marchandise-toile, nous obtenons:
D) La forme-monnaie [prev.] [content] [next]
| 20 aunes de toile | = | |
| 1 habit | = | |
| 10 livres de thé | = | |
| 40 livres de café | = | 2 onces d'or |
| 1 quarter de blé | = | |
| 0,5 tonne de fer | = | |
| x marchandise A | = |
Dans le passage de la forme I à la forme II, et de la forme II à la forme III, des modifications essentielles se produisent. En revanche, la forme IV ne se distingue en rien de la forme III, à ceci près que désormais, au lieu de la toile, c'est l'or qui détient la forme-équivalent universel. L'or reste dans la forme IV ce que la toile était dans la forme III: équivalent universel. Le progrès consiste seulement en ceci que désormais la forme d'échangeabilité immédiatement universelle, c'est-à-dire la forme-équivalent universel, ne fait définitivement plus qu'une, par accoutumance sociale, avec la forme physique spécifique de la marchandise-or.
L'or ne fait face aux autres marchandises comme monnaie que parce qu'antérieurement il leur faisait face comme marchandise. A l'instar de toutes les autres marchandises, il fonctionnait également comme équivalent, que ce soit comme équivalent singulier dans des actes d'échange isolés ou comme équivalent particulier à côté d'autres équivalents-marchandises. Progressivement, il s'est mis à fonctionner dans des sphères plus ou moins larges comme équivalent universel. Dès l'instant où il a conquis le monopole de cette position dans l'expression de valeur du monde des marchandises, il devient marchandise-monnaie; et ce n'est qu'à partir du moment où il est devenu marchandise-monnaie que la forme IV se différencie de la forme III, ou encore, que la forme-valeur universelle se trouve changée en forme-monnaie.
L'expression de valeur relative simple d'une marchandise, de la toile par exemple, dans la marchandise fonctionnant déjà comme marchandise-monnaie, l'or par exemple, est la forme-prix. La «forme-prix» de la toile est donc:
20 aunes de toile = 2 onces d'or
ou encore, si le nom en numéraire de 2 onces d'or est 2 £:
20 aunes de toile = 2 £.
[85] Dans le concept de la forme-monnaie, la difficulté se limite à comprendre la forme-équivalent universel, donc la forme-valeur universelle en général, la forme III. La forme III se résout en retour dans la forme II, la forme-valeur développée, et son élément constitutif est la forme I: 20 aunes de toile = 1 habit, ou x marchandise A = y marchandise B. La forme-marchandise simple est donc le germe de la forme-monnaie.
4. Le caractère-fétiche de la marchandise et son secret [prev.] [content] [next]
Une marchandise, à première vue, paraît un objet trivial et allant de soi. Son analyse montre que c'est une chose extrêmement embrouillée, pleine de subtilités métaphysiques et d'arguties théologiques. Pour autant qu'elle est valeur d'usage, il n'y a rien de mystérieux en elle, soit que je la considère du point de vue selon lequel elle satisfait, par ses propriétés, des besoins humains, ou du point de vue selon lequel elle n'acquiert ces propriétés qu'en tant qu'elle est le produit du travail humain. Il tombe sous les sens que l'homme modifie par son activité les formes des matériaux naturels de façon à les rendre utiles. La forme du bois, par exemple, est modifiée quand on en fait une table. La table n'en reste pas moins du bois, chose sensible ordinaire. Mais aussitôt entrée en scène comme marchandise, elle se transforme en chose sensible-suprasensible. Elle ne se tient pas seulement debout, les pieds sur le sol, mais elle se dresse sur la tête face à toutes les autres marchandises et fait surgir de sa tête de bois des élucubrations plus étonnantes encore que si elle se mettait d'elle-même à tourner (25).
Le caractère mystique de la marchandise ne provient donc pas de sa valeur d'usage. Il ne provient pas davantage du contenu des déterminations de valeur. En effet, premièrement, quelque différents que puissent être les travaux utiles, les activités productives, c'est une vérité physiologique qu'il s'agit de fonctions de l'organisme humain et que chacune de ces fonctions, quels que soient son contenu et sa forme, est essentiellement dépense de matière grise, dépense nerveuse, musculaire, sensorielle, etc. Deuxièmement, quant à ce qui fonde la détermination de la grandeur de valeur, à savoir la durée de cette dépense, autrement dit la quantité de travail, la différence entre cette quantité et le caractère qualitatif du travail est même tangible. Dans tous les états de société, le temps de travail que coûte la production des moyens de subsistance a intéressé les hommes, quoique de façon inégale aux différents stades de développement (26). [86] Enfin, dès lors que les hommes travaillent les uns pour les autres d'une façon ou d'une autre, leur travail revêt aussi une forme sociale.
D'où provient donc le caractère énigmatique du produit du travail, dès qu'il prend la forme-marchandise? Manifestement de cette forme même. L'identité des travaux humains revêt la forme réifiée de choséité-valeur identique des produits du travail, la mesure de la dépense de force de travail humaine par sa durée revêt la forme de grandeur de valeur des produits du travail, enfin les rapports entre producteurs, au sein desquels jouent les déterminations sociales de leurs travaux, revêtent la forme d'un rapport social entre produits du travail.
Ce qu'il y a de mystérieux dans la forme-marchandise consiste donc simplement en ceci qu'elle renvoie aux hommes l'image du caractère social de leur propre travail comme étant le caractère objectal des produits de ce travail, les propriétés naturelles sociales de ces choses, qu'elle leur renvoie par conséquent aussi l'image du rapport social des producteurs au travail d'ensemble comme étant un rapport social qui existerait en dehors d'eux, un rapport social d'objets. C'est par ce quiproquo que les produits du travail deviennent marchandises, choses sensibles-suprasensibles, choses sociales. De la même façon, l'impression lumineuse d'une chose sur le nerf optique ne se présente pas comme excitation subjective du nerf optique lui-même, mais comme forme objectale d'une chose extérieure à l'œil. Dans la vision toutefois, de la lumière est effectivement projetée d'une chose, l'objet extérieur, vers une autre, l'œil. C'est un rapport physique entre des choses physiques. En revanche, la forme-marchandise et le rapport de valeur entre les produits du travail, sous les espèces desquels cette forme se présente, n'ont absolument rien à voir ni avec la nature physique de ceux-ci, ni avec les relations objectives qui en résultent. C'est simplement le rapport social déterminé entre les hommes mêmes qui revêt ici pour eux la forme fantasmagorique d'un rapport entre choses. C'est pourquoi, pour trouver une analogie, nous devons nous aventurer dans les régions nébuleuses du monde religieux. Là les productions de la tête semblent être des figures autonomes, douées d'une vie propre, engagées dans des rapports entre elles et avec les humains. Il en va de même, dans le monde des marchandises, des productions de la main. [87] C'est ce que j'appelle le fétichisme qui adhère aux produits du travail, dès lors que ceux-ci sont produits comme marchandises, et qui, partant, est inséparable de la production marchande.
Ce caractère-fétiche du monde des marchandises, notre précédente analyse vient de le montrer, provient du caractère social très particulier du travail qui produit des marchandises.
D'une façon générale, les objets d'usage ne deviennent marchandises que parce qu'ils sont les produits de travaux privés menés indépendamment les uns des autres. Le système de ces travaux privés forme le travail social d'ensemble. Etant donné que les producteurs n'entrent en contact social qu'en échangeant les produits de leur travail, les caractères sociaux spécifiques de leurs travaux privés ne se manifestent que dans et au moment de cet échange. Autrement dit: les travaux privés ne se comportent, de fait, comme chaînons du travail social d'ensemble qu'à travers les relations que l'échange instaure entre les produits du travail et, par l'entremise de ces derniers, entre les producteurs. C'est pourquoi les relations sociales entre leurs travaux privés apparaissent aux producteurs pour ce qu'elles sont, c'est-à-dire non pas comme des rapports immédiatement sociaux entre les personnes dans leur travail même, mais au contraire comme des rapports réifiés (26*) entre personnes et des rapports sociaux entre choses.
C'est seulement dans leur échange que les produits du travail acquièrent une choséité-valeur socialement identique, distincte de leur choséité d'usage (26**) perçue dans sa diversité. Cette scission du produit du travail en chose utile et chose-valeur ne devient effective dans la pratique qu'une fois que l'échange a acquis une extension et une importance suffisantes pour que les choses utiles soient produites en vue de l'échange, le caractère de valeur des choses étant ainsi pris en considération dès leur production. A partir de ce moment, les travaux privés des producteurs acquièrent un caractère social double. D'une part, en tant que travaux utiles déterminés, ils doivent satisfaire un besoin social déterminé et faire leur preuve en tant que articulations du travail d'ensemble, du système de la division sociale spontanée du travail. D'autre part, ces travaux privés utiles ne satisfont les multiples besoins de leurs exécutants que dans la mesure où chacun en particulier est échangeable contre tout autre et ainsi lui équivaut. L'identité de travaux qui diffèrent toto coelo (26***) ne peut consister qu'en une abstraction de leur non-identité réelle, en leur réduction au caractère commun, [88] qui est le leur, de dépense de force de travail humaine, de travail humain abstrait (26****). Le cerveau des producteurs privés ne reflète ce caractère social double de leurs travaux privés que sous les formes qui apparaissent dans la circulation réelle, dans l'échange des produits: le caractère social d'utilité de leurs travaux privés, sous la forme de la nécessité, pour le produit du travail, d'être utile, et utile pour d'autres; le caractère social d'identité des travaux d'espèces différentes, sous la forme du caractère-valeur commun à ces choses matériellement différentes que sont les produits du travail.
Les hommes ne rapportent donc pas les produits de leur travail les uns aux autres comme valeurs parce que ces choses passeraient à leurs yeux pour de simples enveloppes réifiées du travail humain homogène. C'est l'inverse. C'est en posant dans l'échange leurs produits d'espèces différentes comme égaux en tant que valeurs qu'ils posent leurs différents travaux comme identiques les uns aux autres en tant que travail humain. Cela, ils ne le savent pas, mais ils le font (27). C'est pourquoi la valeur ne porte pas écrit sur son front ce qu'elle est. Elle transforme au contraire tout produit du travail en un hiéroglyphe social. Ultérieurement les hommes cherchent à déchiffrer le sens du hiéroglyphe, à percer le secret de leur propre produit social, la détermination des objets d'usage en tant que valeurs étant en effet leur produit social au même titre que le langage. La découverte tardive par la science que les produits du travail, pour autant qu'il s'agit de valeurs, ne sont que l'expression réifiée du travail humain dépensé à les produire, fait date dans l'histoire de l'humanité, mais ne dissipe en rien l'apparence objectale que revêtent les caractères sociaux du travail. Après comme avant cette découverte, ce qui n'a de validité que pour cette forme particulière de production qu'est la production marchande - à savoir que le caractère social spécifique des travaux privés et indépendants les uns des autres consiste en leur identité comme travail humain et revêt la forme du caractère-valeur des produits du travail - paraît définitivement acquis aux yeux de ceux qui sont empêtrés dans les rapports de production marchands, tout comme la décomposition scientifique de l'air en ses éléments laisse subsister la forme-air comme forme d'un corps physique.
[89] Ce qui, en premier lieu, intéresse les échangistes dans la pratique, c'est de savoir combien de produits d'autrui ils obtiendront en échange du leur propre, donc dans quelles proportions s'échangeront les produits. Une fois que ces proportions sont parvenues à une certaine stabilité mûrie par l'habitude, elles semblent avoir leur source dans la nature des produits du travail, si bien qu'une tonne de fer et 2 onces d'or par exemple sont de même valeur, comme une livre d'or et une livre de fer sont de même poids en dépit de leurs propriétés physiques et chimiques différentes. Et en effet le caractère-valeur des produits du travail ne se stabilise qu'à partir du moment où ils se comportent comme des grandeurs de valeur. Ces dernières changent constamment, indépendamment de la volonté, des prévisions et des actes des échangistes. Leur mouvement social propre revêt pour eux la forme d'un mouvement de choses dont ils subissent le contrôle au lieu de le contrôler. Il faut que la production marchande soit pleinement développée pour que, de l'expérience même, naisse l'intelligence scientifique du fait que les travaux privés menés indépendamment les uns des autres, et néanmoins totalement interdépendants en tant que moments organiques de la division sociale du travail, sont réduits continuellement à la mesure sociale de leur proportionnalité, et cela parce que, dans les rapports d'échange aléatoires et constamment fluctuants de leurs produits, s'impose par la violence le temps de travail socialement nécessaire à leur production comme une loi naturelle régulatrice, un peu comme le fait la loi de la pesanteur lorsque votre maison vous tombe sur la tête (28). La détermination de la grandeur de valeur par le temps de travail est donc un secret dissimulé derrière les mouvements apparents des valeurs relatives des marchandises. En levant ce secret, on dépasse l'apparence d'une détermination purement aléatoire des grandeurs de valeur des produits du travail, mais on ne supprime nullement leur forme réifiée.
D'une façon générale, la réflexion sur les formes de la vie humaine, et donc aussi leur analyse scientifique, emprunte une voie opposée à celle du développement réel. Elle commence post festum, et donc par les résultats achevés du processus de développement. Les formes qui impriment aux produits du travail le cachet de marchandise et que donc la circulation des marchandises présuppose, [90] possèdent déjà la stabilité de formes naturelles de la vie sociale avant même que les hommes ne cherchent à rendre compte non pas de leur caractère historique, puisque au contraire ces formes passent déjà pour immuables à leurs yeux, mais de leur contenu. Aussi, c'est seulement l'analyse des prix des marchandises qui a conduit à la détermination de la grandeur de valeur, et c'est seulement l'expression monétaire collective des marchandises qui a conduit à établir leur caractère-valeur. Mais c'est précisément cette forme achevée du monde des marchandises - la forme-monnaie - qui occulte et réifie le caractère social des travaux privés et donc les rapports sociaux des travailleurs privés, au lieu de les mettre à nu. Quand je dis qu'un habit, des bottes, etc. se rapportent à de la toile comme à l'incarnation universelle du travail humain abstrait, le caractère délirant (28*) de cette expression saute aux yeux. Mais quand les producteurs d'habit, de bottes, etc. rapportent ces marchandises à de la toile - ou à de l'or et de l'argent, ce qui ne change rien à l'affaire - comme à un équivalent universel, la relation de leurs travaux privés au travail social d'ensemble leur apparaît exactement sous cette forme délirante.
Ce sont précisément des formes de ce genre qui constituent les catégories de l'économie bourgeoise. Ce sont des formes de pensée socialement reconnues, donc objectives au regard des rapports de production propres à ce mode de production social historiquement déterminé qu'est la production marchande. C'est pourquoi tout le mysticisme du monde des marchandises, tous les fantômes et sortilèges qui, sur la base de la production marchande, enveloppent de brume les produits du travail, se dissipent instantanément dès que nous nous échappons vers d'autres formes de production.
Puisque l'économie politique aime les robinsonnades (29) faisons d'abord paraître Robinson dans son île. Aussi peu exigeant qu'il soit à l'origine, il n'en doit pas moins satisfaire des besoins divers et, pour ce faire, accomplir divers types de travaux utiles, faire des outils, fabriquer des meubles, [91] domestiquer des lamas, pêcher, chasser, etc. Nous ne parlerons pas ici de prière et autres, car notre Robinson, y trouvant son plaisir, considère ce genre d'activité comme une récréation. Il sait que ses fonctions productives, en dépit de leur diversité, ne sont que diverses formes d'activité du même Robinson et donc diverses modalités du travail humain. La nécessité même le contraint à répartir exactement son temps entre ses différentes fonctions. Des difficultés plus ou moins grandes qu'il aura à surmonter pour parvenir à l'effet utile visé dépend la place que prendra telle ou telle fonction dans son activité d'ensemble. L'expérience apprend cela à notre Robinson, et lui, qui a sauvé du naufrage montre, livre de comptes, encre et plume, a tôt fait, en bon Anglais, de tenir une comptabilité sur lui-même. Son inventaire comporte une liste des objets d'usage en sa possession, des diverses opérations requises pour les produire, enfin du temps de travail que lui coûtent en moyenne des quantités déterminées de ces différents produits. Les relations entre Robinson et les choses qui constituent la richesse qu'il s'est créée lui-même sont toutes à ce point simples et transparentes que même Monsieur M. Wirth devrait pouvoir les comprendre sans effort intellectuel particulier. Et pourtant toutes les déterminations essentielles de la valeur y sont contenues.
Transportons-nous maintenant de l'île lumineuse de Robinson dans le sombre Moyen Age européen. Ici nous trouvons, au lieu de l'homme indépendant, chacun dépendant d'un autre - serfs et seigneurs, vassaux et suzerains, laïcs et clercs. La dépendance personnelle caractérise tout autant les rapports sociaux de la production matérielle que les sphères de vie édifiées sur elle. Mais du fait précisément que des rapports personnels de dépendance constituent la base sociale existante, travaux et produits n'ont pas besoin de revêtir une figure fantastique distincte de leur réalité. Ils entrent dans les rouages sociaux comme services et prestations en nature. Ici, c'est la forme de prestation en nature du travail, sa particularité et non son universalité comme c'est le cas sur la base de la production marchande, qui est la forme immédiatement sociale de celui-ci. Certes, la corvée est mesurée en temps tout aussi bien que le travail producteur de marchandises, mais tout serf sait que c'est un quantum déterminé de sa force de travail personnelle qu'il dépense au service de son maître. La dîme à fournir au curé est plus intelligible que sa bénédiction. Quel que soit le jugement que l'on est amené à porter sur les personnages sous les masques desquels (29*) ces hommes se font face, les rapports sociaux des personnes, dans leurs travaux, apparaissent du moins comme leurs rapports personnels [92] et ne sont pas déguisés en rapports sociaux de ces choses que sont les produits du travail.
Pour examiner le travail en commun, c'est-à-dire immédiatement socialisé, nous n'avons pas besoin de remonter à sa forme primitive, que l'on rencontre au seuil de l'histoire chez tous les peuples civilisés (30). L'industrie rurale patriarcale d'une famille paysanne produisant pour ses besoins propres grain, bétail, fil, toile, vêtements, etc. offre un exemple plus proche. Ces différentes choses se présentent, vis-à-vis de la famille, comme autant de produits divers de son travail familial sans se faire mutuellement face comme marchandises. Les différents travaux qui sont à l'origine de ces produits, culture, élevage, filage, tissage, confection, etc., sont, sous leur forme concrète, des fonctions sociales puisqu'ils sont des fonctions de la famille, laquelle possède tout autant que la production marchande sa propre division spontanée du travail. Les différences d'âge et de sexe, de même que les conditions naturelles du travail, qui changent au gré des variations saisonnières, règlent la répartition de celui-ci au sein de la famille ainsi que le temps de travail de chacun de ses membres. Mais la dépense des forces de travail individuelles mesurée par la durée apparaît ici originairement comme détermination sociale des travaux eux-mêmes, du fait que, dès l'origine, ces forces de travail individuelles n'agissent qu'en tant qu'organes de la force de travail collective de la famille.
Représentons-nous enfin, pour changer, des hommes libres associés qui travaillent avec des moyens de production collectifs et dépensent consciemment leurs multiples forces de travail individuelles comme une seule force de travail sociale. Toutes les déterminations du travail de Robinson se répètent ici, mais à l'échelle sociale et non plus individuelle. [93] Tous les produits de Robinson étaient son produit personnel exclusif, et donc, de façon immédiate, objets d'usage pour lui. La totalité du produit de l'association est un produit social. Une partie de ce produit sert à nouveau comme moyen de production. Elle demeure sociale. Mais une autre partie est consommée comme moyen de subsistance par les membres de l'association. Elle doit donc être partagée entre eux. La modalité de ce partage variera suivant le type particulier d'organisme social de production et le niveau de développement historique correspondant atteint par les producteurs. A seule fin d'établir un parallèle avec la production marchande, nous posons au préalable que la part en moyens de subsistance revenant à chacun des producteurs est déterminée par son temps de travail. Alors, le temps de travail jouerait un rôle double. Sa répartition socialement planifiée règle l'adéquation des différentes fonctions du travail aux différents besoins. D'autre part, le temps de travail sert également à mesurer la participation individuelle du producteur au travail commun et donc aussi à la fraction individuellement consommable du produit commun. Les relations sociales des hommes à leurs travaux et aux produits de leur travail demeurent ici, dans la production comme dans la distribution, d'une simplicité transparente.
Pour une société de producteurs de marchandises dont le rapport social universel de production consiste à se rapporter à leurs produits comme à des marchandises, donc à des valeurs, et, sous cette forme réifiée, à rapporter leurs travaux privés les uns aux autres à titre de travail humain identique, le christianisme est, avec son culte de l'homme abstrait, notamment dans ses développements bourgeois, protestantisme, déisme, etc., la forme de religion la plus adéquate. Dans les modes de production de l'Asie ancienne, de l'Antiquité, etc., la transformation du produit en marchandise, et donc l'existence des hommes comme producteurs de marchandises, joue un rôle subordonné qui gagne cependant en importance à mesure que les communautés entrent dans leur période de déclin. Des peuples commerçants au sens propre du terme n'existent que dans les intermondes de l'Antiquité, tels les dieux d'Epicure, ou dans les pores de la société polonaise, comme les Juifs. Ces anciens organismes sociaux de production sont extraordinairement plus simples et plus transparents que l'organisme social bourgeois, mais ils reposent soit sur l'immaturité de l'homme individuel qui n'a pas encore rompu le cordon ombilical le reliant aux autres dans la solidarité naturelle de l'espèce, soit sur des rapports immédiats d'autorité et de servitude. Ils ont pour condition un bas niveau de développement des forces productives du travail, auquel correspondent des rapports étriqués entre les hommes dans le procès de production de leur vie matérielle, rapports les liant les uns aux autres ainsi qu'à la nature. [94] Cette limitation réelle se reflète idéellement dans les vieilles religions de la nature et les religions populaires. D'une façon générale, le reflet religieux du monde réel ne pourra disparaître qu'une fois que les rapports de la vie pratique de tous les jours présenteront aux hommes rationalité et transparence dans leurs relations quotidiennes entre eux et à la nature. La physionomie du procès social de la vie, c'est-à-dire du procès matériel de production, ne dépouillera son voile de brume mystique qu'une fois établie comme production d'hommes librement socialisés, sous leur contrôle conscient et suivant leur plan délibéré. Ceci requiert toutefois une base matérielle de la société, une série de conditions matérielles d'existence, elles-mêmes, à leur tour, productions spontanées d'un long et douloureux développement historique.
L'économie politique a certes analysé, bien qu'imparfaitement(31), la valeur et la grandeur de valeur, et découvert le contenu caché sous ces formes. [95] Mais elle n'a jamais ne serait-ce que posé la question de savoir pourquoi ce contenu-ci revêt cette forme-là, et donc pourquoi le travail est représenté dans la valeur et la mesure du travail par sa durée, dans la grandeur de valeur du produit du travail (32). Des formules qui portent inscrites sur leur front qu'elles appartiennent à une formation sociale où c'est le procès de production qui maîtrise les hommes, et non encore l'inverse, passent, dans la conscience bourgeoise qu'on a d'elles, pour des nécessités naturelles allant tout autant de soi que le travail productif lui-même. [96] C'est la raison pour laquelle les formes pré-bourgeoises de l'organisme social de production sont traitées par l'économie politique comme le sont les religions pré-chrétiennes par les Pères de l'Eglise (33).
[97] A quel point une partie des économistes s'est laissée abuser par le fétichisme qui adhère au monde des marchandises, c'est-à-dire par l'apparence objectale que revêtent les déterminations sociales du travail, c'est ce que démontre entre autres la querelle insipide et ennuyeuse sur le rôle de la nature dans la formation de la valeur d'échange. Puisque la valeur d'échange est une manière sociale déterminée d'exprimer le travail appliqué à une chose, elle ne peut guère contenir plus de matière que, disons, le cours des changes.
Comme la forme-marchandise est à la fois la forme la plus générale et la moins développée de la production bourgeoise, ce qui fait qu'elle entre en scène précocement, même si ce n'est pas de le même façon prépondérante, et donc caractéristique, qu'aujourd'hui, il semble encore relativement facile de percer à jour son caractère-fétiche. Dans le cas de formes plus concrètes, cette apparence même de simplicité disparaît. D'où proviennent les illusions du monétarisme? A considérer l'or et l'argent, il n'a pas vu que ceux-ci représentent, en tant que monnaie, un rapport social de production, bien que sous la forme de choses naturelles douées de propriétés sociales étranges. Quant à l'économie moderne, qui affiche une condescendance hautaine à l'égard du monétarisme, ne touche-t-on pas du doigt son fétichisme à elle dès qu'elle traite du capital? Depuis combien de temps s'est dissipée l'illusion physiocratique qui veut que la rente foncière sorte du sol et non de la société?
Mais n'anticipons pas: contentons-nous d'un exemple encore, relatif à la forme-marchandise elle-même. Si les marchandises pouvaient parler, elles diraient: notre valeur d'usage peut bien intéresser les hommes. Elle ne nous est pas dévolue, à nous en tant que choses. Ce qui nous est dévolu, choses que nous sommes, c'est notre valeur. Le commerce qui nous est propre en tant que choses-marchandises le démontre. Nous ne nous rapportons les unes aux autres qu'à titre de valeurs d'échange. Écoutons maintenant comment parle l'économiste depuis le tréfonds de l'âme des marchandises:
«La valeur» (valeur d'échange) «est une propriété des choses, la richesse» (valeur d'usage) «est une propriété des hommes. En ce sens, la valeur implique nécessairement l'échange, ce qui n'est pas le cas de la richesse» (34). «La richesse» (valeur d'usage) «est un attribut des hommes, la valeur un attribut des marchandises. Un homme, ou une communauté, est riche; une perle ou un diamant a de la valeur... Une perle ou un diamant a de la valeur en tant que perle ou que diamant» (35).
[98] Jusqu'à présent, aucun chimiste n'a encore découvert de valeur d'échange dans une perle ou un diamant. Les chercheurs en économie qui ont découvert cette substance chimique et ont une prétention particulière à la profondeur critique, ont trouvé néanmoins que la valeur d'usage des choses est indépendante de leurs propriétés de choses, leur valeur, par contre, leur étant dévolue en tant que choses. Ce qui les confirme dans ce point de vue, c'est ce fait curieux que pour l'homme la valeur d'usage des choses se réalise sans échange, donc dans le rapport immédiat de chose à homme, tandis que leur valeur, à l'inverse, ne se réalise que dans l'échange, c'est-à-dire dans un procès social. Qui ne se souvient ici de la leçon que le brave Dogberry donne au veilleur de nuit Seacoal (35*):
«Etre un homme de belle apparence est un don des circonstances, mais savoir lire et écrire, c'est quelque chose qui vient de la nature» (36)
Notes: [prev.] [content] [end]
- (1) Karl MARX, Contribution à la critique de l'économie politique, Editions sociales, Paris 1977, p.7). [back]
- (2) «Le désir implique le besoin; il est l'appétit de l'esprit, aussi naturel que la faim pour le corps... La plupart des choses tirent leur valeur de ce qu'elles satisfont les besoins de l'esprit».(Nicolas BARBON, A discourse on coining the new money lighter. In answer to Mr. Locke's Considerations, etc., Londres 1696, p.2,3). [back]
- (3) «Les choses ont une vertu intrinsèque (c'est le nom spécifique que donne Barbon à la valeur d'usage) qui est partout la même, tout comme la propriété qu'a l'aimant d'attirer le fer» (ibid., p.6). Mais cette propriété n'est devenue utile qu'à partir du moment où, grâce à elle, on a découvert la polarité magnétique. [back]
- (4) «La valeur naturelle d'une chose quelconque consiste en son aptitude à satisfaire les besoins nécessaires ou à servir aux commodités de l'existence humaine.» (John LOCKE, Some considerations on the Consequences of the Lowering of Interest, 1691; in Works, vol. II, Londres 1777, p.28). Au XVIIe siècle on trouve encore souvent chez les écrivains anglais worth pour valeur d'usage et value pour valeur d'échange, conformément à l'esprit d'une langue qui se plaît à exprimer l'immédiat à la façon germanique et le réflexif à la façon romane. [back]
- (5) Dans la société civile bourgeoise règne la fiction juridique que tout homme, en tant qu'acheteur de marchandises, dispose d'une connaissance encyclopédique de toutes les marchandises. [back]
- (6) «La valeur consiste dans le rapport d'échange qui se trouve entre telle chose et telle autre, entre telle mesure d'une production et telle mesure des autres.» (LE TROSNE, De l'Intérêt social, in Physiocrates, éditions Daire, Paris 1846, p.889). [back]
- (7) «Rien ne peut avoir une valeur intrinsèque» (N. BARBON, ouv. cit., p.6) ou comme dit encore Butler:
«The value of a thing Is just as much as it will bring.» ["La valeur d'une chose, c'est ce qu'elle rapporte».S. BUTLER, Hudibras, 2e partie, chant Ier.] [back]
- (7*) Erscheinungsform. [back]
- (8) «One sort of wares are as good as another, if the value be equal. There is no difference or distinction of things of equal value... One hundred pounds worth of lead or iron, is of as great a value as one hundred pounds worth of silver and gold."(N. BARBON, ouv. cit., p.53 et 7). [...Cent livres sterling en plomb ou en fer font autant en valeur que cent livres sterling en or ou argent."] [back]
- (8*) Nous traduisons ainsi le terme allemand Gallerte (litt.: « gelée «). [back]
- (8**) Herstellen dans la première édition, darstellen dans les éditions suivantes. [back]
- (9) [Note à la deuxième édition]. «Leur valeur (celle des choses nécessaires à l'existence), quand on les échange les unes contre les autres, est réglée par la quantité de travail nécessairement requise et généralement employée pour les produire» (Some thoughts on the Interest of Money in general, and particularly in the Public Funds, etc., Londres, p.36-37). Cet étonnant ouvrage anonyme du siècle dernier ne comporte pas de date. Mais il ressort de son contenu qu'il est paru sous George II, vers 1739 ou 1740. [back]
- (10) Toutes les productions d'un même genre ne forment proprement qu'une masse, dont le prix se détermine en général et sans égard aux circonstances particulières."(LE TROSNE, ouv. cit., p.893). [back]
- (11) K. MARX, Zur Kritik der politischen Ökonomie, Marx-Engels-Werke 13, p.6 (éd.française: Contribution..., ouv. cit., p.10). [back]
- (11a) William JACOB, An historical Inquiry into the production and consumption of the precious metals, Londres 1851. [back]
- (11b) [Addition de F. Engels dans la quatrième édition]. Et pas seulement une valeur d'usage pour d'autres en général. Le paysan du Moyen-Age produisait le blé du cens pour le seigneur féodal, celui de la dîme pour les curés. Mais ni le blé du cens, ni celui de la dîme ne devenaient marchandises du fait d'avoir été produits pour d'autres. Pour devenir marchandise, il faut que le produit soit transmis par voie d'échange à celui auquel il sert de valeur d'usage. [Note à la quatrième édition; rédigée par F. Engels]. J'ajoute cette parenthèse parce que, faute de cette précision, on a très souvent compris à tort que, chez Marx, tout produit consommé par un autre que son producteur serait tenu pour une marchandise. - F.E. [back]
- (12) Contribution..., ouv. cit., p.12, 13 et suiv. [éd. française, p. 14, 15 et suiv.]. [back]
- (13) «Tous les phénomènes de l'univers, qu'ils émanent de l'homme ou des lois générales de la physique, nous donnent l'impression d'être non des créations actuelles, mais une simple transformation de la matière. Les seuls éléments que l'esprit humain trouve et retrouve constamment lorsqu'il analyse l'idée de reproduction sont: assemblage et séparation; et il en va de même pour la reproduction de la valeur [valeur d'usage, bien que Verri, dans sa polémique contre les physiocrates, ne sache pas très bien lui-même de quelle sorte de valeur il parle] et de la richesse, lorsque la terre, l'air et l'eau se transforment en blé dans les champs, ou que par la main de l'homme la sécrétion d'un insecte se transforme en soie, ou que plusieurs particules métalliques s'organisent ensemble pour former une montre à répétition». (Pietro VERRI, Meditazioni sulla Economia Politica - d'abord imprimé en 1771 - Edition des Economistes italiens de Custodi, Parte Moderna, tome XV, p.21-22). [back]
- (13*) W. PETTY, A treatise of taxes and contributions, Londres 1667, p.47. [back]
- (14) Voir HEGEL, Philosophie des Rechts, Berlin 1840, p.250, § 190. [back]
- (15) Le lecteur notera qu'il ne s'agit pas ici de salaire ou de valeur que le travailleur recevrait pour une journée de travail par exemple, mais de la valeur-marchandise en laquelle sa journée de travail se réifie. La catégorie de salaire n'existe pas encore à ce point de notre exposé. [back]
- (16) [Note à la deuxième édition]. A. Smith écrit, pour démontrer «que le travail et lui seul est la mesure définitive et réelle à laquelle on puisse comparer et estimer la valeur de toutes les marchandises de tous les temps»: «Des quantités égales de travail ont nécessairement, en tous temps et en tous lieux, la même valeur pour le travailleur. Dans son état normal de santé, de force et d'activité, et avec le niveau moyen d'habileté au travail qui peut être le sien, il doit en effet toujours céder la même portion de son repos, de sa liberté et de son bonheur». (Wealth of Nations, Livre 1, chapitre 5). D'une part, Smith confond ici (ce qui n'est pas le cas partout) la détermination de la valeur par le quantum de travail dépensé dans la production de la marchandise et la détermination des valeurs des marchandises par la valeur du travail, tentant ainsi de prouver que des quantités égales de travail ont constamment la même valeur. D'un autre côté, il a l'intuition que le travail, dans la mesure où il est représenté dans la valeur des marchandises, n'est pris que comme dépense de travail, mais il persiste à concevoir cette dépense comme simple sacrifice de repos, de liberté et de bonheur, et non pas également comme activité vitale normale. Il est vrai qu'il a sous les yeux le travailleur salarié moderne. Son prédécesseur anonyme (cité à la note 9) écrit avec beaucoup plus de pertinence: «Un homme a employé une semaine pour fabriquer tel objet dont le besoin existe... et celui qui lui donne en échange un autre objet ne peut apprécier avec plus de justesse ce qui en est l'équivalent exact en valeur qu'en calculant ce qui lui coûte autant de travail et de temps. Ce qui revient à l'échange du travail qu'un homme emploie pendant un temps déterminé à un objet donné, contre le travail qu'un autre homme emploie pendant le même temps à un autre objet».(Some Thoughts on the Interest of Money in general, etc. p.39). [Ajout d'Engels dans la quatrième édition]. «La langue anglaise présente l'avantage d'avoir deux mots différents pour ces deux aspects différents du travail: le travail qui crée des valeurs d'usage et est déterminé qualitativement se dit work en opposition à labour; le travail qui crée la valeur et qu'on ne mesure que quantitativement se dit labour en opposition à work.» Voir la note sur ce point dans la traduction anglaise, p.14.- F.E.). [back]
- (16*) Wertgegenständlichkeit. [back]
- (16**) SHAKESPEARE, Henri IV, première partie, acte III, sc. III. Parlant au prince Henry de l'hôtesse Quickly qu'il est en train de filouter, Falstaff la compare à une loutre, «parce qu'elle n'est ni chair ni poisson; un homme ne sait comment la prendre». Sur quoi l'hôtesse s'exclame: «Tu es un homme sans conscience de dire ça: tu sais, et tout homme sait, comment me prendre, manant.» (Traduction de F.-V. Hugo.) [back]
- (17) Les quelques économistes qui se sont employés, comme S. Bailey par exemple, à analyser la forme-valeur, ne pouvaient parvenir à aucun résultat: premièrement, parce qu'ils confondent valeur et forme-valeur, et deuxièmement, parce que, succombant à l'influence brute du bourgeois pratique, ils ne prennent en compte d'emblée et exclusivement que la détermination quantitative. «Ce qui fait la valeur... c'est de disposer de la quantité». (Samuel Bailey, Money and its vicissitudes, Londres 1837, p.11). [back]
- (17a) [Note à la 2ème édition.] L'un des premiers économistes, après William Petty, qui ait percé la nature de la valeur, le célèbre Franklin, écrit ceci: «Comme le commerce en général n'est rien d'autre que l'échange d'un travail contre un autre travail, c'est en travail que la valeur de toutes choses sera le plus exactement évaluée». (The Works of B. Franklin, éd. Sparks, Boston, 1836, t.II, p.267). Franklin n'a pas conscience qu'en estimant en travail la valeur de toutes choses, il fait abstraction de la diversité des travaux échangés, et les réduit ainsi à du travail humain identique. Mais ce qu'il ne sait pas, il le dit. Il parle d'abord d'"un travail», puis de «l'autre travail» et enfin de «travail» sans autre précision, comme substance de la valeur de toutes choses. [back]
- (17*) In gegenständlicher Form. [back]
- (18) A certains égards, il en va de l'individu humain comme de la marchandise. Comme il ne vient pas au monde muni d'un miroir, ni armé de la formule du Moi fichtéen, Je suis moi, l'individu se réfléchit d'abord en un autre individu. C'est seulement par sa relation à l'individu Paul, son semblable, que l'individu Pierre se rapporte à lui-même en tant qu'individu. Mais ce faisant, il prend le Paul en chair et en os, dans sa corporéité paulinienne, comme forme-manifestation de l'espèce Homme. [back]
- (18*) Materiatur. [back]
- (19) L'expression «valeur», comme cela s'est déjà produit par endroits, est employée ici dans le sens de «valeur quantitativement déterminée», et donc de grandeur de valeur. [back]
- (20) [Note à la 2ème édition.] Avec sa sagacité habituelle, l'économie vulgaire a exploité cette non-congruence entre la grandeur de valeur et son expression relative: «Admettez par exemple que A baisse parce que B, contre quoi il est échangé, monte, et ceci bien qu'entre-temps il n'ait pas fallu moins de dépense de travail pour produire A, et tout votre beau principe général de la valeur s'effondre... Si l'on admet que, parce que la valeur de A monte relativement à B, la valeur de B baisse relativement à A, on balaye du même coup toute la base sur laquelle Ricardo édifie sa proposition majeure, et selon laquelle la valeur d'une marchandise est constamment déterminée par le quantum de travail qui lui est incorporé; en effet, dès lors qu'un changement dans les coûts de production de A modifie non seulement sa propre valeur par rapport à B, contre quoi on l'échange, mais aussi la valeur relative de B par rapport à A, on voit s'effondrer non seulement la doctrine qui nous assure que c'est la quantité de travail dépensée pour la production d'un article qui règle sa valeur, mais aussi la doctrine selon laquelle ce sont les coûts de production d'un article qui règlent sa valeur» (J. BROADHURST, Political Economy, Londres, 1842, p.11, 14). Monsieur Broadhurst pouvait dire tout aussi bien: considérons les proportions suivantes - 10/20, 10/50, 10/100, etc. Le nombre 10 demeure inchangé et cependant sa grandeur proportionnelle, sa grandeur relative aux dénominateurs 20, 50 et 100 ne cesse de décroître. Ainsi s'effondre donc le grand principe selon lequel la grandeur d'un nombre entier, tel que 10 par ex., est «réglée» par le nombre d'unités qu'il contient. [back]
- (20*) Repräsentieren. [back]
- (20**) Vertritt. [back]
- (21) De telles déterminations réflexives ont leur côté paradoxal. Tel homme par exemple n'est roi que parce que d'autres hommes se rapportent à lui comme sujets. Ceux-ci, à l'inverse, croient être sujets parce que lui est roi. [back]
- (21*) ARISTOTE, Ethique à Nicomaque, livre V, chap.8. [back]
- (21**) Die gemeinschaftliche Substanz. [back]
- (21***) Vorstellt. [back]
- (21****) Die Gleichheit und gleiche Gültigkeit. [back]
- (22) [Note à la 2ème édition.] F.L.A. FERRIER (sous-inspecteur des douanes), Du gouvernement considéré dans ses rapports avec le commerce, Paris 1805. Et: Charles GANILH, Des systèmes d'Économie politique, 2ème éd., Paris 1821. [back]
- (22*) Seine «gegenständliche» Eigenschaft. Les guillemets sont de Marx. [back]
- (22a) [Note à la 2ème édition.] Chez Homère, par exemple, la valeur d'une chose est exprimée en une série de choses diverses. [back]
- (23) C'est pourquoi on parle de la valeur-habit de la toile quand on présente sa valeur sous les espèces de l'habit, de sa valeur-grain quand on la présente sous celles du grain. Chacune de ces expressions veut dire que c'est sa valeur qui apparaît dans les valeurs d'usage «habit», «grain», etc. «Comme la valeur d'une marchandise désigne le rapport qui est le sien dans l'échange, on peut la désigner, selon la nature de la marchandise à laquelle on la compare, par «valeur-grain», «valeur-drap», etc.; c'est pourquoi il existe mille espèces différentes de valeur, autant qu'il y a de marchandises, et toutes sont également réelles et également nominales» (A Critical Dissertation on the Nature, Measures, and Causes of Value; chiefly in reference to the writings of Mr. Ricardo and his followers. By the Author of Essays on the Formation, etc. of Opinions, Londres 1825, p.38). S. Bailey, auteur de cette publication anonyme qui fit en son temps grand bruit en Angleterre, s'imagine, en renvoyant à la profusion des expressions relatives de la même valeur-marchandise, avoir anéanti toute détermination conceptuelle de la valeur. Qu'au demeurant il ait, malgré son étroitesse d'esprit, mis le doigt sur des points névralgiques de la théorie ricardienne de la valeur, l'irritation dont firent preuve ses détracteurs ricardiens, par exemple dans la Westminster Review, en témoigne. [back]
- (23*) Die allgemeine Wertform. [back]
- (23**) Gemeinschaftlich, daher allgemein. Notre traduction ne rend pas compte de la parenté étymologique des deux termes allemands. [back]
- (23***) Leinwandgleiches und Eisengleiches. [back]
- (24) De fait, on ne voit nullement, à considérer la forme d'échangeabilité universelle immédiate, qu'elle est une forme-marchandise conflictuelle, aussi indissolublement liée à la forme de l'échangeabilité non-immédiate que la positivité d'un pôle magnétique l'est à la négativité de l'autre. On peut donc s'imaginer pouvoir imprimer à toutes les marchandises en même temps le sceau de l'échangeabilité immédiate, comme on peut s'imaginer pouvoir faire pape tous les catholiques. Pour le petit-bourgeois qui voit dans la production marchande le nec plus ultra de la liberté humaine et de l'indépendance individuelle, il serait naturellement très souhaitable d'être en même temps débarrassé des inconvénients liés à cette forme, notamment de la non-échangeabilité immédiate des marchandises. C'est cette utopie de philistins que dépeint le socialisme de Proudhon, sans même avoir le mérite de l'originalité, puisque, comme je l'ai montré par ailleurs [cf. Misère de la philosophie, ch. I], des gens comme Gray, Bray et d'autres avaient déjà développé les mêmes idées bien avant lui, et bien mieux. Ce qui n'empêche pas ce genre de sagesse de continuer à sévir dans certains milieux sous le nom de «science». Aucune école n'a encore autant usé et abusé du mot «science» que l'Ecole proudhonienne, car
«Là où les idées manquent, Il y a toujours un mot qui vient à point nommé». [Goethe, Faust, Ière partie, Scène du cabinet d'étude]. [back]
- (25) On se souviendra que la Chine commença à bouger et que les tables se mirent à tourner - pour encourager les autres, quand le reste du monde semblait rester immobile. [Allusion à la concomitance du mouvement Taiping en Chine et de la vague spirite qui se répandit en Europe avec la contre-révolution succédant à 1848.] [back]
- (26) [Note à la 2ème édition.] Chez les anciens Germains, la grandeur d'un arpent de terre était calculée d'après le travail d'une journée, d'où ses appellations: Tagwerk (ou Tagwanne) (jurnale ou jurnalis, terra jurnalis, jornalis ou diurnalis), Mannwerk, Mannkraft, Mannsmaad, Mannshauet, etc. Georg Ludwig von Maurer, Einleitung zur Geschichte der Mark, Hof-, Dorf- und Stadtverfassung und der öffentlichen Gewalt, Munich 1854, p.129 et suiv. [back]
- (26*) Sachliche Verhältnisse. [back]
- (26**) Gebrauchsgegenständlichkeit. [back]
- (26***) Complètement (en latin dans le texte). [back]
- (26****) Dans l'édition française de Roy, Marx a apporté à la phrase le complément suivant: «... et c'est l'échange seul qui opère cette réduction en mettant en présence les uns des autres, sur un pied d'égalité, les produits des travaux les plus divers.» [back]
- (27) [Note à la 2ème édition.] C'est pourquoi lorsque Galiani dit que la valeur est un rapport entre personnes - La Richezza è una ragione tra due persone –, il aurait dû ajouter: un rapport caché sous une enveloppe de chose. (GALIANI, Della Moneta, p.221, t.III du recueil de Custodi, Scrittori Classici Italiani di Economia Politica, Parte Moderna, Milan 1803. [back]
- (28) Que penser d'une loi qui ne peut entrer en vigueur qu'à travers des révolutions périodiques? C'est précisément une loi naturelle qui repose sur l'inconscience des participants» (Friedrich ENGELS, Umrisse zu einer Kritik der Nationalökonomie, in Deutsch-Französische Jahrbücher, édités par Arnold Ruge et Karl Marx, Paris 1844). [back]
- (28*) Verrücktheit, et plus loin: verrückte Form. Terme qui signifie littéralement «déplacé, désaxé, déséquilibré». Cf. par exemple Grundrisse, Marx-Engels-Werke, t.42, Berlin 1983, p.5/6. [back]
- (29) [Deuxième édition.] Même Ricardo y va de sa robinsonnade: «Du pêcheur et du chasseur primitifs, il fait aussitôt des possesseurs de marchandises échangeant poisson et gibier à proportion du temps de travail réifié dans ces valeurs d'échange. Ce faisant, il tombe dans l'anachronisme qui consiste à faire calculer par son pêcheur et son chasseur primitifs le montant de leurs instruments de travail d'après les tables d'annuités en usage à la Bourse de Londres en 1817. Les «parallélogrammes de M. Owen» semblent être la seule forme de société qu'il ait connue en dehors de la société bourgeoise» (Karl MARX, Contribution à la critique de l'Économie politique, p.38-39 [Editions sociales, 1977, p.37]. [back]
- (29*) Die Charaktermasken. [back]
- (30) [Note à la 2ème édition.] «Un préjugé ridicule répandu ces derniers temps veut que la propriété commune primitive soit une forme spécifiquement slave, voire spécifiquement russe. En réalité, il s'agit de la forme de propriété commune originelle dont nous pouvons démontrer l'existence chez les Romains, les Germains et les Celtes, mais dont aujourd'hui encore on trouve tout un échantillonnage de spécimens variés aux Indes, quoique pour une part à l'état de ruines. Une étude plus précise des formes de propriété commune asiatiques, et notamment indiennes, montrerait comment des différentes formes de la propriété commune primitive résultent différentes formes de sa dissolution. C'est ainsi par exemple que l'on peut faire découler les différents types originaux de propriété privée romaine et germanique des différentes formes de la propriété commune indienne». (K. MARX, Contribution etc., éd. cit., p.13). [back]
- (31) On mesurera toute l'insuffisance de l'analyse ricardienne de la grandeur de valeur - qui est pourtant la meilleure - dans les livres III et IV de cet ouvrage. Pour ce qui est de la valeur en général, l'économie politique classique ne distingue cependant nulle part explicitement et avec une claire conscience entre le travail tel qu'il est représenté dans la valeur et le même travail pour autant qu'il s'exhibe dans la valeur d'usage de son produit. Dans les faits, naturellement, elle fait la différence, puisqu'elle considère le travail tantôt quantitativement, tantôt qualitativement. Mais il ne lui vient pas à l'idée qu'une différence purement quantitative entre les travaux présuppose leur unité qualitative, leur identité, donc leur réduction à du travail humain abstrait. Ricardo, par exemple, se déclare d'accord avec Destutt de Tracy quand celui-ci dit: «Puisqu'il est certain que nos facultés physiques et morales sont notre seule richesse originaire, que l'emploi de ces facultés, le travail quelconque, est notre seul trésor primitif, et que c'est toujours de cet emploi que naissent toutes les choses que nous appelons des biens [...], il est certain de même que tous ces biens ne font que représenter le travail qui leur a donné naissance, et que s'ils ont une valeur, ou même deux, distinctes, ils ne peuvent tenir ces valeurs que de celle [la valeur] du travail dont ils émanent.» (in RICARDO, The Principles of Political Economy, 3ème éd., Londres 1821, p.334)(*). Nous voulons seulement faire remarquer que Ricardo attribue subrepticement à Destutt sa propre signification du terme, qui est plus profonde. De fait, Destutt dit bien d'un côté que toutes les choses qui contituent la richesse «représentent le travail qui leur a donné naissance», mais il dit d'autre part qu'elles reçoivent leurs «deux valeurs distinctes» (valeur d'usage et valeur d'échange) de la «valeur du travail». Il tombe ainsi dans la platitude de l'économie vulgaire qui présuppose d'abord la valeur d'une marchandise (ici le travail) pour déterminer ensuite par ce moyen la valeur des autres marchandises. Dans la lecture qu'en fait Ricardo, c'est le travail (et non sa valeur) qui se présente aussi bien dans la valeur d'usage que dans la valeur d'échange. Lui-même cependant distingue si peu le caractère à double face et à double présentation du travail que, tout au long du chapitre «Value and Riches, their Distinctive Properties», il est obligé, non sans peine, de batailler contre les trivialités d'un J-B. Say. Et c'est pourquoi il est tout étonné, à la fin, que Destutt, tout en étant d'accord avec lui sur le travail comme source de valeur, concorde avec Say sur le concept de valeur.[(*) Cf. Destutt de Tracy: Traité de la volonté et de ses effets, éd. Fayard 1994, p.77 (reproduction de l'édition de 1818). La traduction de Ricardo est très approximative et Marx a manifestement traduit de l'original.] [back]
- (32) L'une des carences fondamentales de l'économie politique classique est qu'elle n'a jamais réussi à découvrir, en partant de l'analyse de la marchandise et plus particulièrement de sa valeur, cette forme-valeur qui fait précisément de la valeur la valeur d'échange. Chez ses meilleurs représentants, tels que A. Smith et Ricardo, la forme-valeur est traitée comme quelque chose de complètement indifférent et extérieur à la nature de la marchandise même. La raison n'en est pas seulement que l'analyse de la grandeur de valeur absorbe entièrement son attention. Elle est plus profonde. La forme-valeur du produit du travail est la forme la plus abstraite, mais aussi la plus générale du mode bourgeois de production, lequel se caractérise, par là-même, comme un mode particulier et donc, en même temps, historiquement défini, de production sociale. Si, par conséquent, on la prend pour la forme naturelle et éternelle de la production sociale, on passe, de plus, nécessairement à côté de ce qu'ont de spécifique la forme-valeur, donc la forme-marchandise et ses développements ultérieurs, la forme-monnaie, la forme-capital, etc. Voilà pourquoi on trouve chez des économistes qui s'accordent entièrement sur la mesure de la grandeur de valeur par le temps de travail, les représentations de la monnaie, c'est-à-dire de la figure achevée de l'équivalent général, les plus bigarrées et les plus contradictoires. Ceci ressort de façon frappante à propos du système bancaire par exemple, où les lieux communs servant de définitions de la monnaie ne suffisent plus. A l'opposé surgit un néo-mercantilisme (Ganilh, etc.) qui ne voit dans la valeur que la forme sociale ou plutôt son apparence vide de toute substance. - Je fais remarquer, une fois pour toutes, que par économie politique classique j’entends toute économie, depuis W. Petty, qui cherche à analyser les rapports de production bourgeois dans leurs connexions internes, par opposition à l'économie vulgaire qui ne fait que tourner autour des connexions apparentes et ne cesse de remâcher le matériau fourni depuis longtemps par l'économie scientifique afin de rendre compréhensibles et plausibles les phénomènes pour ainsi dire les plus grossiers et répondre aux besoins étroitement bourgeois, tout en se limitant d'ailleurs à systématiser, à rendre pédantes et à proclamer vérités éternelles les représentations banales et autosatisfaites que les agents de la production bourgeoise se font de leur monde, le meilleur des mondes. [back]
- (33) «Les économistes ont une singulière manière de procéder. Il n'y a pour eux que deux sortes d'institutions, celles de l'art et celles de la nature. Les institutions de la féodalité sont des institutions artificielles, celles de la bourgeoisie sont des institutions naturelles. Ils ressemblent en cela aux théologiens qui, eux aussi, établissent deux sortes de religions. Toute religion qui n'est pas la leur est une invention des hommes, tandis que leur propre religion est une émanation de Dieu... Ainsi il y a eu une histoire, mais il n'y en a plus». (Karl MARX, Misère de la philosophie etc., 1847, Paris, p.113 [éd. sociales 1977, p.129]). Le plus comique est Monsieur Bastiat, qui s'imagine que les Grecs et les Romains de l'Antiquité n'auraient vécu que de pillage. Mais quand on vit de pillage pendant plusieurs siècles, il faut bien qu'il y ait toujours quelque chose à piller ou que l'objet du pillage ne cesse de se reproduire. Donc Grecs et Romains auraient eu eux aussi, à ce qu'il semble, un procès de production, c'est-à-dire une économie qui formait tout autant la base matérielle de leur monde que l'économie bourgeoise forme celle du monde actuel. Ou bien Bastiat croit-il peut-être qu'un mode de production reposant sur le travail des esclaves est fondé sur un système de pillage? Il se place alors sur un terrain dangereux. Si un géant de la pensée comme Aristote s'est trompé dans son appréciation du travail esclave, pourquoi un nain de l'économie comme Bastiat aurait-il raison dans son appréciation du travail salarié? - Je saisis cette occasion pour réfuter brièvement une objection qui m'a été faite par un journal germano-américain lors de la parution de ma Contribution à la critique de l'économie politique, en 1859. Selon lui, mon idée que le mode déterminé de production et les rapports de production qui lui correspondent à chaque fois, bref «la structure économique de la société, est la base réelle sur laquelle s'édifie une superstructure et à laquelle correspondent des formes déterminées de conscience sociale», et que «le mode de production de la vie matérielle conditionne le procès de la vie sociale, politique et spirituelle en général», - tout ceci serait effectivement exact pour le monde d'aujourd'hui, où dominent les intérêts matériels, mais pas pour le Moyen Age, où dominait le catholicisme, ni pour Athènes et Rome, où dominait la politique. Tout d'abord, il est étrange que quelqu'un se plaise à supposer que ces formules archi-connues sur le Moyen Age et l'Antiquité soient restées inconnues de qui que ce soit. Il est aussi clair que ni le Moyen Age, ni l'Antiquité ne pouvaient vivre l'un du catholicisme, l'autre de la politique. C'est à l'inverse la façon dont on y gagnait sa vie qui explique pourquoi, là, la politique et, ici, le catholicisme jouaient le rôle principal. Il suffit d'ailleurs d'un peu de familiarité avec l'histoire de la République romaine pour savoir que l'histoire de la propriété foncière constitue son histoire secrète. D'un autre côté, Don Quichotte a déjà payé cher l'erreur de s'être imaginé que la chevalerie errante était également compatible avec toutes les formes économiques de la société. [back]
- (34) «Value is a property of things, riches of man. Value, in this sense, necessarily implies exchanges, riches do not». (Observations on some verbal disputes in Pol. Econ., particularly relating to value, and to supply and demand, Londres 1821, p.16). [back]
- (35) «Riches are the attribute of man, value is the attribute of commodities. A man or a community is rich, a pearl or a diamond is valuable... A pearl or a diamond is valuable as a pearl or diamond». (S. BAILEY, Money and its Vicissitudes, Londres 1837, p.165 et suiv.). [back]
- (35*) SHAKESPEARE, Beaucoup de bruit pour rien, acte III, scène 3. [back]
- (36) L'auteur des Observations et S. Bailey accusent Ricardo d'avoir fait de la valeur d'échange, de quelque chose de purement relatif, un absolu. C'est l'inverse. Il a réduit la relativité apparente que ces choses, diamants et perles par exemple, possèdent comme valeurs d'échange, au vrai rapport caché derrière cette apparence, à leur relativité de simples expressions du travail humain. Quand donc les ricardiens répondent rudement, mais sans pouvoir trancher, c'est seulement parce qu'ils n'ont trouvé chez Ricardo lui-même aucun éclaircissement sur le lien interne entre valeur et forme-valeur ou valeur d'échange. [back]
Source: Traduit le 2002
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[99] Les marchandises ne peuvent pas aller d'elles-mêmes au marché, elles ne peuvent pas s'échanger elles-mêmes. Il faut donc nous tourner vers leurs gardiens, les possesseurs de marchandises. Les marchandises sont des choses, elles n'offrent donc pas de résistance à l'homme. Si elles n'obéissent pas de bon gré, il peut employer la force, autrement dit, il peut les prendre (37). Pour mettre ces choses en rapport mutuel à titre de marchandises, il faut que leurs gardiens se comportent les uns envers les autres comme des personnes dont la volonté habite ces choses : si bien que chacun, en aliénant sa propre marchandise, ne s'approprie celle d'autrui qu'en accord avec la volonté de ce dernier, donc au moyen d'un acte de volonté commun aux deux. Ils doivent donc se reconnaître réciproquement comme propriétaires privés. Ce rapport juridique, qui a pour forme le contrat, développé légalement ou non, est un rapport de volontés dans lequel se reflète le rapport économique. Le contenu de ce rapport de droit ou de volonté est donné par le rapport économique proprement dit (38). [100] Les personnes n'existent ici les unes pour les autres qu'en tant que représentants de la marchandise, et donc possesseurs de marchandises. Nous verrons d'une manière générale, dans le cours du développement, que les caractères servant de masques aux personnes qui se font face dans les rapports économiques dont elles sont les supports, ne sont que la personnification de ces rapports.
Ce qui distingue notamment la marchandise de son possesseur, c'est cette circonstance que pour la première, tout autre corps de marchandise n'est pris qu'en tant que forme-manifestation de sa propre valeur. La marchandise est, de naissance, leveller (38*) et cynique : elle est toujours sur le point d'échanger non seulement son âme mais son corps avec n'importe quelle autre, cette dernière serait-elle affligée de plus de disgrâces encore que Maritorne (38**). Ce sens du concret, s'agissant des corps de marchandises, ce sens qui fait défaut à la marchandise, son possesseur y supplée grâce à ses propres cinq sens (ou davantage). Sa propre marchandise n'a pour lui aucune valeur d'usage immédiate. Sinon il ne la porterait pas au marché. Elle a une valeur d'usage pour d'autres. La seule valeur d'usage immédiate qu'elle ait pour lui, c'est d'être porteuse de valeur d'échange et donc moyen d'échange (39). Voilà pourquoi il veut la céder contre des marchandises dont la valeur d'usage le satisfasse. Toutes les marchandises sont des non-valeurs d'usage pour leur possesseur en même temps que des valeurs d'usage pour leurs non-possesseurs. Il faut donc qu'elles changent de mains tous azimuts. Or ce passage de main en main constitue leur échange, et cet échange les rapporte les unes aux autres comme valeurs et les réalise comme valeurs. Les marchandises doivent ainsi se réaliser comme valeurs avant de pouvoir se réaliser comme valeurs d'usage.
D'un autre côté, il faut qu'elles aient fait leurs preuves comme valeurs d'usage avant de pouvoir se réaliser comme valeurs. Car le travail humain dépensé pour elles ne compte que dans la mesure où il l'est sous une forme utile pour d'autres. [101] Or seul leur échange peut démontrer que ce travail est utile à d'autres et que son produit satisfait les besoins d'autrui.
Tout possesseur de marchandises ne veut céder la sienne que contre d'autres dont la valeur d'usage satisfait son besoin. En ce sens, l'échange n'est pour lui qu'un procès individuel. D'un autre côté, il veut réaliser sa marchandise comme valeur, c'est-à-dire la réaliser dans toute autre marchandise de son choix qui soit de même valeur, que sa propre marchandise ait ou non une valeur d'usage pour le possesseur de l'autre. En ce sens, l'échange est, pour lui, un procès social universel. Or le même procès ne peut être simultanément, pour tous les possesseurs de marchandises, un procès seulement individuel et un procès seulement social universel.
A y regarder de plus près, tout possesseur de marchandises prend toute marchandise d'autrui comme équivalent particulier de sa propre marchandise, et donc celle-ci comme équivalent universel de toutes les autres. Mais comme tous les possesseurs de marchandises font de même, aucune marchandise n'est équivalent universel, et donc les marchandises n'ont pas non plus de forme valeur relative universelle sous laquelle se mettre à parité en tant que valeurs et se comparer en tant que grandeurs de valeur. Elles ne se font donc absolument pas face comme marchandises, mais seulement comme produits ou valeurs d'usage.
Dans leur perplexité, nos possesseurs de marchandises pensent alors comme Faust: au commencement était l'action. Ils ont donc déjà agi avant même d'avoir pensé. Les lois qui dérivent de la nature de la marchandise sont entrées en action par le truchement de l'instinct naturel des possesseurs de marchandises. Ils ne peuvent mettre en rapport leurs marchandises comme valeurs, et donc comme marchandises, qu'en rapportant et confrontant celles-ci à une autre, quelle qu'elle soit, posée comme équivalent universel. C'est ce qu'a montré l'analyse de la marchandise. Or seul un acte social peut muer une marchandise déterminée en équivalent universel. C'est pourquoi l'action sociale de toutes les autres marchandises exclut de leurs rangs une marchandise déterminée en laquelle elles exposent intégralement leur valeur. La forme physique de cette marchandise devient par là même la forme-équivalent socialement reconnue. Etre équivalent universel devient, au travers de ce procès social, la fonction sociale spécifique de la marchandise exclue. C'est ainsi qu'elle devient monnaie.
«Illi unum consilium habent et virtutem et potestatem suam bestiae tradunt. Et ne quis possit emere aut vendere nisi qui habet characterem aut nomen bestiae aut numerum nominis ejus» («Apocalypse») (39*).
Le cristal-monnaie est un produit nécessaire du procès d'échange où des produits du travail de différentes sortes sont mis de fait à parité [102] et donc, de fait, se transforment en marchandises. A mesure que s'étend et s'intensifie historiquement l'échange, se développe l'opposition latente dans la nature de la marchandise entre valeur d'usage et valeur. Le besoin d'extérioriser, en vue de la circulation, cette opposition, va dans le sens d'une forme autonome de la valeur-marchandise et n'a de cesse que cette forme soit définitivement acquise par le dédoublement de la marchandise en marchandise et monnaie. Par conséquent, dans la mesure même où s'accomplit la transformation des produits du travail en marchandises, s'accomplit celle de la marchandise en monnaie (40).
D'un côté, l'échange immédiat de produits a la forme de l'expression de valeur simple, mais, d'un autre côté, il ne l'a pas encore. Celle-ci était : x marchandise A = y marchandise B. La forme de l'échange immédiat de deux produits est: x objet d'usage A = y objet d'usage B (41). Ici, les choses A et B ne sont pas marchandises avant l'échange, mais au contraire ne le deviennent que par son entremise. La première façon, pour un objet d'usage, d'être potentiellement valeur d'échange, c'est d'exister comme non-valeur d'usage, comme quantum de valeur d'usage excédant les besoins immédiats de son possesseur. Les choses sont en soi et pour soi extérieures à l'homme, et donc cessibles. Pour que cette cession soit réciproque, il suffit aux hommes de se faire tacitement face à titre de propriétaires privés de ces choses cessibles et, par là même, à titre de personnes indépendantes les unes des autres. Mais un tel rapport d'altérité réciproque n'existe pas pour les membres d'une communauté naturelle, qu'elle ait la forme d'une famille patriarcale, d'une commune de l'Inde antique, ou d'un État inca, etc. L'échange de marchandises commence là où finissent les communautés, à leurs points de contact avec des communautés étrangères ou avec des membres de communautés étrangères. Mais une fois que certaines choses ont commencé d'être des marchandises à l'extérieur, elles le deviennent, par contrecoup, dans la vie intérieure des communautés. Leurs rapports d'échange quantitatifs sont d'abord tout à fait aléatoires. [103] Elles sont échangeables de par la volonté de leurs possesseurs de se les céder mutuellement. Cependant le besoin d'objets d'usage étrangers s'établit peu à peu. La répétition continuelle de l'échange en fait un procès social régulier. A la longue, une partie au moins des produits du travail doit donc être produite intentionnellement en vue de l'échange. A partir de ce moment, d'une part le divorce entre l'utilité des choses pour le besoin immédiat et leur utilité pour l'échange se confirme. Leur valeur d'usage se sépare de leur valeur d'échange. D'autre part, le rapport quantitatif suivant lequel elles s'échangent devient dépendant de leur production même. L'habitude les fixe comme grandeurs de valeur.
Dans l'échange immédiat de produits, chaque marchandise est immédiatement moyen d'échange pour son possesseur, mais elle n'est équivalent pour son non-possesseur que dans la mesure où elle est, pour lui, valeur d'usage. L'article d'échange n'acquiert donc pas encore une forme-valeur indépendante de sa valeur d'usage propre ou du besoin individuel des échangistes. La nécessité de cette forme se développe à mesure que s'accroissent le nombre et la diversité des marchandises qui entrent dans le procès d'échange. Le problème surgit en même temps que les moyens de le résoudre. Jamais ne s'effectuent des transactions où des possesseurs de marchandises échangent leurs articles contre d'autres, différents, et les comparent entre eux, sans que diverses marchandises appartenant à divers possesseurs soient échangées, au cours de leurs transactions, contre une seule et même tierce marchandise et comparées à elle à titre de valeurs. Cette tierce marchandise, en devenant équivalent pour d'autres marchandises différentes d'elles, revêt directement - même si c'est dans d'étroites limites - la forme-équivalent universel, c'est-à-dire social. Cette forme-équivalent universel surgit et disparaît avec le contact social momentané qui lui a donné vie. Elle échoit de manière fugitive et changeante à telle ou telle marchandise. Mais avec le développement de l'échange, elle se fixe de façon exclusive sur des espèces particulières de marchandises, se cristallisant en forme-monnaie. A quelle espèce de marchandises adhère la forme-monnaie, c'est d'abord l'effet du hasard. Néanmoins deux circonstances sont, somme toute, décisives. La forme-monnaie se fixe soit sur les articles étrangers les plus importants qui sont de fait les formes-manifestations spontanées de la valeur d'échange des produits indigènes, soit sur l'objet d'usage qui constitue l'élément principal des biens indigènes cessibles: par exemple le bétail. Les peuples nomades sont les premiers à développer la forme-monnaie parce que tout leur avoir se trouve sous forme mobilière et donc immédiatement cessible, et parce que leur mode de vie les met continuellement en contact avec des communautés étrangères et les incite donc à échanger leurs produits. [104] Souvent les hommes ont fait de l'homme même, en la figure de l'esclave, le matériau-monnaie originel, mais jamais de la terre. Une telle idée ne pouvait germer que dans une société bourgeoise déjà mûre. Elle date du dernier tiers du XVIIème siècle, et sa mise en oeuvre à l'échelle d'une nation ne fut tentée qu'un siècle plus tard, au cours de la révolution bourgeoise des Français.
C'est dans la mesure même où l'échange des marchandises brise ses entraves purement locales, et où la valeur-marchandise s'étend jusqu'à devenir concrétion de travail humain en général, que la forme-monnaie passe à des marchandises que leur nature prédispose à la fonction sociale d'équivalent universel: aux métaux précieux.
«Que l'or et l'argent ne soient pas par nature monnaie, mais que la monnaie soit par nature or et argent» (42), c'est ce que montre bien la concordance de leurs propriétés naturelles avec les fonctions de la monnaie (43). Jusqu'à présent nous ne connaissons toutefois que l'une d'entre elles, celle de servir de forme-manifestation de la valeur-marchandise, c'est-à-dire de matériau dans lequel s'expriment, socialement, les grandeurs de valeur des marchandises. La forme adéquate sous laquelle se manifeste la valeur, concrétion de travail humain abstrait et donc identique, ne peut consister qu'en une matière dont tous les échantillons possèdent uniformément la même qualité. D'un autre côté, la distinction entre grandeurs de valeur étant purement quantitative, la marchandise-monnaie doit être susceptible de distinctions purement quantitatives, donc être divisible à volonté, et recomposable à partir de ses éléments. Ce sont justement les propriétés que l'or et l'argent possèdent naturellement.
La valeur d'usage de la marchandise-monnaie se dédouble. A côté de sa valeur d'usage particulière comme marchandise (ainsi l'or est utilisé pour obturer les dents cariées, comme matière première d'articles de luxe, etc.), elle acquiert une valeur d'usage formelle qui provient de ses fonctions sociales spécifiques.
Puisque toutes les autres marchandises ne sont que des équivalents particuliers de la monnaie, et que la monnaie est leur équivalent universel, elles se comportent en marchandises particulières vis-à-vis de la monnaie, marchandise universelle (44).
[105] Nous avons vu que la forme-monnaie n'était que l'effet réflexif, se fixant sur une marchandise, des relations qu'entretiennent toutes les autres. Que la monnaie soit marchandise (45) n'est donc une découverte que pour celui qui part de sa figure achevée pour l'analyser après coup. Ce que le procès d'échange confère à la marchandise qu'il transforme en monnaie n'est pas sa valeur, mais sa forme-valeur spécifique. La confusion de ces deux déterminations a conduit à tenir la valeur de l'or et de l'argent pour purement imaginaire (46). Le fait que la monnaie puisse être remplacée dans certaines de ses fonctions par de simples signes d'elle-même a donné naissance à cette autre erreur qu'elle ne serait qu'un simple signe. Mais d'un autre côté, il y avait là l'idée que la forme-monnaie de la chose est extérieure à cette chose même et qu'elle n'est que la simple forme-manifestation de rapports humains cachés derrière elle. En ce sens, toute marchandise serait un signe, puisqu'en tant que valeur elle n'est que l'enveloppe réifiée du travail humain dépensé pour elle (47). [106] Mais en tenant pour de simples signes les caractères sociaux que revêtent les choses ou les caractères de choses que revêtent les déterminations sociales du travail sur la base d'un mode de production déterminé, on les déclare en même temps productions arbitraires de la réflexion des hommes. C'était là la manière favorite des Lumières, au XVIIIème siècle, visant à dépouiller, au moins provisoirement, de leur apparence d'étrangeté les figures énigmatiques des rapports humains dont on ne savait pas encore déchiffrer la genèse.
On l'a remarqué plus haut, la forme-équivalent d'une marchandise n'inclut pas la détermination quantitative de sa grandeur de valeur. Savoir que l'or est monnaie, donc immédiatement échangeable contre toutes les autres marchandises, ne nous apprend pas pour autant ce que valent par ex. dix livres d'or. Comme toute marchandise, la monnaie ne peut exprimer sa propre grandeur de valeur que relativement, dans d'autres marchandises. Sa valeur propre est déterminée par le temps de travail qu'exige sa production et s'exprime dans le quantum de toute autre marchandise dans lequel se trouve coagulée une quantité égale de temps de travail (48). [107] Cette fixation de sa grandeur de valeur relative survient sur les lieux mêmes de sa production, dans l'acte d'échange direct. Dès qu'elle entre dans la circulation comme monnaie, sa valeur est déjà donnée. Si le fait de savoir que la monnaie est marchandise constituait, dès les dernières décennies du XVIIème siècle, un bon premier pas dans l'analyse de la monnaie, ce n'était encore que le premier pas. La difficulté, en effet, ne consiste pas à comprendre que la monnaie est marchandise, mais à comprendre comment, pourquoi et grâce à quoi la marchandise est monnaie (49).
Nous avons vu comment, dès l'expression de valeur la plus simple:x marchandise A = y marchandise B, la chose sous les espèces de laquelle se présente la grandeur de valeur d'une autre chose semble posséder sa forme-équivalent indépendamment de cette relation, comme une propriété sociale naturelle. Notre analyse s'est attachée à suivre l'affermissement de cette fausse apparence. Celle-ci est parfaite dès que la forme-équivalent universel ne fait plus qu'un avec la forme physique d'une espèce particulière de marchandises, c'est-à-dire dès qu'elle est cristallisée en forme-monnaie. Une marchandise ne paraît pas d'abord devenir monnaie parce que les autres marchandises exposent intégralement en elle leurs valeurs, mais ce sont elles, inversement, qui paraissent exposer universellement leurs valeurs en elle parce qu'elle est monnaie. Le mouvement qui opère la médiation disparaît dans son propre résultat et ne laisse aucune trace. Sans qu'elles y soient pour rien, les marchandises trouvent leur propre figure-valeur toute prête comme corps de marchandise existant en dehors et à côté d'elles. Ces choses, l'or et l'argent, telles qu'elles sortent des entrailles de la terre, sont en même temps l'incarnation immédiate de tout travail humain. D'où la magie de l'argent. [108] Le comportement purement atomistique des hommes dans leur procès de production social, et donc la figure réifiée, indépendante de leur contrôle et de leur activité individuelle consciente, que prennent leurs propres rapports de production, se manifestent d'abord en ceci que les produits de leur travail revêtent universellement la forme-marchandise. L'énigme du fétiche-monnaie n'est donc que celle, devenue visible, aveuglante de clarté, du fétiche-marchandise.
Notes: [prev.] [content] [end]
(37) Au XIIème siècle, tant renommé pour sa piété, on trouve souvent parmi ces marchandises des choses très délicates. C'est ainsi qu'un poète français de ce temps dénombre parmi les marchandises proposées sur le marché du Landit, à côté des étoffes, des chaussures, du cuir, des outils de labour et des peaux, «des femmes folles de leur corps». [back] (38) Proudhon forge d'abord son idéal d'équité et de «justice éternelle» à partir des rapports juridiques correspondant à la production marchande, ce qui, soit dit en passant, fournit aussi à tous les boutiquiers la preuve, ô combien consolante, que la production marchande est une forme aussi éternelle que la justice. Après quoi, à l'inverse, il veut remodeler la production marchande réelle, et le droit réel qui lui correspond, conformément à cet Idéal. Que penserait-on d'un chimiste qui, au lieu d'étudier les lois réelles des réactions de la matière et de résoudre sur cette base des problèmes déterminés, voudrait remanier ces réactions au moyen des «idées éternelles» de la «naturalité» et de l'«affinité» ? En sait-on plus sur l'«usure» quand on a dit qu'elle contredit la «justice éternelle», l'«équité éternelle», la «mutualité éternelle» et autres «vérités éternelles», que n'en savaient les Pères de l'Eglise quand ils disaient qu'elle contredisait la «grâce éternelle», la «foi éternelle» et la «volonté éternelle de Dieu» ? [back] (38*) Allusion au mouvement anglais des «Niveleurs». [back] (38**) Personnage du roman Don Quichotte. [back] (39) «Car il y a deux usages de chaque bien. - L'un est propre à la chose comme telle, l'autre non: une sandale par exemple sert à se chausser et en même temps elle est échangeable. L'un et l'autre sont des valeurs d'usage de la sandale, car celui qui échange la sandale contre ce qui lui manque, par exemple la nourriture, utilise lui aussi la sandale en tant que sandale. Mais il ne l'utilise pas dans son mode d'usage naturel. Car ce n'est pas en vue de l'échange qu'elle existe». ARISTOTE, Politique, livre 1, chapitre IX). [back] (39*) «Ils ont tous un même dessein et ils donneront à la bête leur force et leur puissance» («Apocalypse», XVII, 13) «Et que personne ne puisse ni acheter, ni vendre, que celui qui aura le caractère ou le nom de la bête, ou le nombre de son nom». («Apocalypse», XIII, 17) [traduction Lemaistre de Sacy]. [back] (40) On jugera d'après cela des finasseries du socialisme petit-bourgeois qui veut éterniser la production marchande tout en supprimant «l'opposition de l'argent et de la marchandise», donc la monnaie elle-même, puisqu'elle n'existe que dans cette opposition. Autant vouloir supprimer le pape tout en laissant subsister le catholicisme. Pour plus de précision sur ce point, voir mon ouvrage «Contribution à la critique de l'économie politique» p. 61 [Editions sociales, 1977, pp. 55 et suiv.]. [back] (41) Tant qu'on n'échange pas deux objets d'usage différents, mais qu'une masse chaotique de choses est offerte en équivalent contre une troisième, comme on l'observe souvent chez les sauvages, l'échange immédiat de produits en est lui-même à ses tout premiers pas. [back] (42) Karl MARX, ouv. cit., p. 121. «Les métaux ( ... ) sont monnaie par nature» (GALIANI, «Della Moneta,» in CUSTODI, Recueil etc., Parte Moderna, t.III, p.137). [back] (43) Pour plus de précision, voir la section consacrée aux métaux précieux dans mon ouvrage déjà cité. [«Contribution» etc., Editions sociales, p.115 et suiv.]. [back] (44) «La monnaie est la marchandise universelle» (VERRI, ouv. cit., p.16). [back] (45) «L'argent et l'or en soi, que nous pouvons désigner du nom général de métaux précieux, sont (...) des marchandises dont la valeur monte ou baisse (... ). On peut donc reconnaître une valeur plus grande au métal précieux dont un poids plus faible peut acheter une plus grande masse de produits ou de biens manufacturés du pays etc.» ([S. CLEMENT] A Discourse of the General Notions of Money, Trade, and Exchange, as they stand in relations to each other. By a Merchant, Londres, 1695, p. 7). «L'argent et l'or, monnayés ou non, bien qu'ils soient utilisés comme mesure de toutes les autres choses, n'en sont pas moins une marchandise au même titre que le vin, l'huile, le tabac, le drap et les étoffes» ([J. CHILD] A Discourse concerning Trade, and that in particular of the East Indies etc., Londres 1689, p.2) «Le patrimoine et la richesse du royaume ne peuvent à strictement parler se limiter à la monnaie, pas plus que l'or et l'argent ne peuvent être exclus d'entre les marchandises» ,Th. PAPILLON, The East India Trade a most profitable Trade, Londres 1677, p.4). [back] (46) «L'or et l'argent ont leur valeur comme métaux avant qu'ils deviennent monnaie» (GALIANI, ouv. cit., p. 72). Locke dit, lui - «Le commun consentement des hommes assigna une valeur imaginaire à l'argent, à cause des qualités qui rendirent ce métal propre à devenir monnaie». Law, au contraire: «Comment différentes nations pourraient-elles donner une valeur imaginaire à une chose quelconque ( ... ) ou comment aurait pu se maintenir cette valeur imaginaire?» Mais il n'entendait lui-même pas grand-chose au problème: «L'argent s'échangeait sur le pied de ce qu'il était évalué pour les usages», c'est-à-dire d'après sa valeur réelle; «il reçut une valeur additionnelle (... ) par son usage comme monnaie» (Jean LAW, «Considérations sur le numéraire et le commerce», in E. DAIRE, «Economistes Financiers du XVIIIème siècle», p.469, 470). [Retraduit d'après l'allemand.] [back] (47) «L'argent en est le signe» (des marchandises) (V. DE FORBONNAIS, «Eléments du Commerce», Nouv. Edit., Leyde 1766, tome II, p. 143). «Comme signe il est attiré par les denrées» (ibid., p. 155). «L'argent est un signe d'une chose et la représente» (MONTESQUIEU, «Esprit des Lois», in «Oeuvres», Londres 1766, tome 11, p. 158). L'argent «n'est pas simple signe, car il est lui-même richesse ; il ne représente pas les valeurs, il les équivaut» (LE TROSNE, ouv. cit., p. 910) «Si l'on considère le concept de valeur, la chose elle-même n'est vue que comme un signe, et elle ne compte pas pour ce qu'elle est, mais pour ce qu'elle vaut» (HEGEL, «Philosophie du Droit,» ouv. cit., p. 100). Longtemps avant les économistes, les juristes avaient lancé cette représentation de la monnaie comme simple signe ainsi que de la valeur imaginaire des métaux précieux, en bons valets et sycophantes du pouvoir royal dont ils ont pendant tout le Moyen Age appuyé le droit à la falsification des monnaies, en la fondant sur les traditions de l'empire romain et les conceptions monétaires des Pandectes. «Qu'aucun puisse ni doive faire doute», dit leur habile disciple Philippe de Valois dans un décret de 1346, «que à Nous et à Notre Majesté royale, n'appartienne seulement ( ... ) le métier, le fait, l'état, la provision et toute l'ordonnance des monnaies, de donner tel cours, et pour tel prix comme il Nous plaist et bon Nous semble.» C'était un dogme du Droit romain que l'empereur décrétât la valeur de la monnaie. Il était défendu expressément de la traiter comme une marchandise. Pecunias vero nulli fas erit nam in usu publico constitutas oportet non esse mercem. [Il ne peut être permis à personne d'acheter de l'argent car, créé pour l'usage public, il ne doit pas être marchandise]. On trouve d'excellents commentaires là-dessus dans G.F. PAGNINI, Saggio sopra il giusto pregio delle cose, 1751, dans CUSTODI, ouv. cit., Parte Moderna, t.II. Dans la deuxième partie de l'ouvrage en particulier, Pagnini polémique avec Messieurs les Juristes. [back] (48) «Si un homme peut livrer à Londres une once d'argent extrait des mines du Pérou dans le même temps qu'il lui faudrait pour produire un boisseau de grain, alors l'un est le prix naturel de l'autre. Maintenant, si un homme, par l'exploitation de mines plus récentes et plus riches, peut se procurer aussi facilement deux onces d'argent qu'auparavant une seule, le grain sera aussi bon marché à 10 shillings le boisseau qu'il l'était auparavant à 5 shillings, caeteris paribus» (William PETTY, «A Treatise of Taxes and Contributions», Londres, 1667, p.31). [back] (49) M. le Professeur Roscher commence par nous enseigner que «les fausses définitions de la monnaie se répartissent en deux groupes principaux: celles qui la tiennent pour plus qu'une marchandise, et celles qui la tiennent pour moins». Suit alors pêle-mêle tout un catalogue d'ouvrages sur la monnaie où ne perce pas la moindre lueur sur l'histoire réelle de la théorie; et pour finir la morale: «On ne peut nier d'ailleurs que la plupart des économistes récents n'ont pas suffisamment prêté attention aux particularités qui distinguent la monnaie d'autres marchandises» (la monnaie serait donc «plus» ou «moins» qu'une marchandise?). «Dans cette mesure, la réaction semi-mercantiliste de Ganilh, etc. n'est pas tout à fait sans fondement» (Wilhelm ROSCHER, «Die Grundlagen der Nationalkonomie», 3ème éd., 1858, p. 207-210). «Plus», «moins», «pas suffisamment», «dans cette mesure», «pas tout à fait»! Ah les belles déterminations conceptuelles! Voilà l'éclectique radotage professoral que Monsieur Roscher baptise modestement «méthode anatomo-physiologique» en économie politique! Il faut quand même lui reconnaître le mérite d'une découverte: la monnaie «est une marchandise pleine d'agréments». [back]
Source: Traduit en 2002
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Content:
Chapitre III: La Monnaie, ou la circulation des marchandises
1. Mesure des valeurs
2. Moyen de circulation a) La métamorphose des marchandises b) Le cours de la monnaie c) Le numéraire. Le signe de valeur
3. Monnaie a) Thésaurisation b) Moyen de paiement c) Monnaie mondiale
Notes Source
CHAPITRE III La Monnaie, ou la circulation des marchandises
1) Mesure des valeurs [top] [content] [next]
[109] Pour simplifier, je supposerai tout au long de cet ouvrage que l'or est la marchandise-monnaie.
La première fonction de l'or est de fournir au monde des marchandises le matériau de leur expression de valeur, c'est-à-dire de présenter les valeurs-marchandises comme grandeurs homonymes, qualitativement similaires et quantitativement assimilables (49*). Il exerce donc la fonction de mesure universelle des valeurs, et ce n'est d'abord qu'en vertu de cette fonction que l'or, marchandise-équivalent spécifique, devient monnaie.
Ce n'est pas la monnaie qui rend les marchandises commensurables. C'est l'inverse. C'est parce que toutes les marchandises sont, à titre de valeurs, du travail humain réifié, et donc, en soi et pour soi, commensurables, qu'elles peuvent mesurer en commun leurs valeurs dans une seule et même marchandise spécifique et, ainsi, transformer cette dernière en leur mesure de valeur commune, en monnaie. La monnaie en tant que mesure de valeur est la forme-manifestation nécessaire de la mesure de valeur immanente des marchandises: le temps de travail (50).
[110] L'expression en or de la valeur d'une marchandise - x marchandise A = y marchandise-monnaie - est sa forme-monnaie, son prix. Une équation isolée, telle que 1 tonne de fer = 2 onces d'or, suffit maintenant à représenter la valeur du fer de manière socialement reconnue. Il n'est plus besoin de faire défiler en rang serré cette équation aux côtés des équations de valeur des autres marchandises, puisque la marchandise-équivalent, l'or, possède désormais le caractère de monnaie. C'est pourquoi la forme-valeur relative universelle des marchandises retrouve maintenant la figure de sa forme-valeur relative originaire: la forme-valeur simple ou singulière. D'autre part, l'expression de valeur relative développée, autrement dit la série infinie des expressions de valeur relatives, se mue en forme-valeur relative spécifique de la marchandise-monnaie. Or, à l'échelle de la société, cette série est déjà donnée dans les prix des marchandises. Il suffit de lire à rebours les cotations d'une liste de prix courants pour trouver la grandeur de valeur de la monnaie exposée dans toutes les marchandises possibles et imaginables. La monnaie, en revanche, n'a pas de prix. Elle devrait en effet, pour participer à cette forme-valeur relative unitaire des autres marchandises, se rapporter à elle-même comme à son propre équivalent.
Le prix, ou forme-monnaie des marchandises, est, comme leur forme-valeur en général, une forme distincte de leurs formes corporelles tangibles, une forme qui n'est donc qu'idéelle ou figurée. La valeur du fer, du lin, du froment, etc. existe, bien qu'invisible, dans ces choses mêmes; elle se voit représentée par le biais de leur identité à l'or, une relation à l'or qui n'existe, pour ainsi dire, qu'à l'état de fantôme dans leurs têtes. Le gardien des marchandises doit donc leur prêter sa langue ou leur accrocher une étiquette autour du cou pour communiquer leurs prix au monde extérieur (51). [111] L'expression en or des valeurs-marchandises étant idéelle, on ne peut employer pour cette opération que de l'or idéel ou figuré. Tout gardien de marchandises sait que, lorsqu'il donne à leur valeur la forme du prix ou la forme-or figuré, il ne les transmue pas pour autant en or, et qu'il n'a pas besoin du moindre grain d'or réel pour estimer en or les valeurs de millions de marchandises. Dans sa fonction de mesure de valeur, la monnaie remplit donc son office comme monnaie simplement figurée, monnaie idéelle. Ceci a donné lieu aux théories les plus folles (52). Bien que seule de la monnaie figurée fasse fonction de mesure de valeur, le prix dépend entièrement du matériau-monnaie réel. La valeur, c'est-à-dire le quantum de travail humain que renferme par exemple une tonne de fer, s'exprime dans un quantum figuré de marchandise-monnaie renfermant autant de travail. Selon donc que c'est l'or, l'argent ou le cuivre qui fait fonction de mesure de valeur, la valeur de la tonne de fer se voit affectée d'expressions de prix totalement différentes, c'est-à-dire figurée par des quantités totalement différentes d'or, d'argent ou de cuivre.
Si donc deux marchandises différentes, l'or et l'argent par exemple, font en même temps office de mesure de valeur, toutes les marchandises auront deux sortes d'expressions de prix différentes, des prix-or et des prix-argent, qui coexistent sans problème tant que le rapport de valeur de l'argent à l'or reste inchangé, par exemple de 1 à 15. Mais toute altération de ce rapport de valeur perturbe le rapport entre prix-or et prix-argent, et démontre ainsi par les faits que le dédoublement de la mesure de valeur contredit sa fonction (53).
[112] Les marchandises de prix déterminés se présentent toutes sous la forme: a marchandise A = x or, b marchandise B = z or, c marchandise C = y or etc., où a, b, c représentent des masses déterminées de marchandises A, B, C et x, z, y des masses déterminées d'or. Les valeurs-marchandises sont donc transformées en quanta d'or figuré, de grandeurs différentes, et ainsi, en dépit du chaos bigarré des corps de marchandises, en grandeurs homonymes, en grandeurs-or. C'est en tant que quanta d'or différents que les valeurs des marchandises se comparent et se mesurent entre elles, et qu'alors se fait jour la nécessité technique de les rapporter à un quantum d'or fixé comme étant leur unité de mesure. Cette unité, à son tour, par subdivision en parties aliquotes, évolue pour aboutir à l'étalon. Avant de devenir monnaie, l'or, l'argent, le cuivre possèdent déjà, dans leurs poids métalliques, de tels étalons: une livre par exemple sert d'unité de mesure, se décompose d'un côté en onces etc., et se recompose de l'autre, par addition, en quintaux, etc. (54). Voilà pourquoi, dans toute circulation métallique, les noms préexistants de l'étalon de poids fournissent aussi les premiers noms de l'étalon monétaire, ou étalon des prix.
[113] Comme mesure des valeurs et comme étalon des prix, la monnaie remplit deux fonctions complètement différentes. Mesure des valeurs, elle l'est en tant qu'incarnation sociale du travail humain; étalon des prix, en tant que poids fixé de métal. Comme mesure de valeur, elle sert à transformer les valeurs des marchandises les plus variées en prix, en quanta d'or figuré; comme étalon des prix, elle mesure ces quanta d'or. A la mesure des valeurs, les marchandises se mesurent en s'y rapportant comme valeurs; l'étalon des prix, par contre, mesure des quanta d'or en les rapportant à un quantum d'or, il ne mesure pas la valeur d'un quantum d'or en la rapportant au poids de l'autre. Pour qu'il y ait étalon des prix, il faut que soit établi, comme unité de mesure, un poids d'or déterminé. Ici, comme pour toute autre détermination de mesure de grandeurs homonymes, c'est la stabilité des rapports de mesure qui est décisive. L'étalon des prix remplira donc d'autant mieux sa fonction qu'un seul et même quantum d'or servira invariablement d'unité de mesure. Mais l'or ne peut remplir son office de mesure des valeurs que parce qu'il est lui-même produit du travail, et donc, dans l'ordre du possible, valeur variable (55).
Il est d'abord évident qu'un changement de valeur de l'or n'est en aucune façon préjudiciable à sa fonction d'étalon des prix. Quelles que soient les variations de valeur de l'or, différents quanta d'or conservent toujours entre eux le même rapport de valeur. Si la valeur de l'or baissait de 1000%, 12 onces d'or continueraient à avoir 12 fois plus de valeur qu'une seule, et en matière de prix, on a affaire au seul rapport qu'entretiennent entre eux différents quanta d'or. Et comme, d'un autre côté, une once d'or ne change nullement de poids du fait d'une baisse ou d'une hausse de sa valeur, le poids de ses parties aliquotes s'en trouve tout aussi peu modifié; ainsi l'or, en tant qu'étalon fixe des prix, rend toujours le même service, quelles que soient les variations de sa valeur.
Le changement de valeur de l'or ne fait pas non plus obstacle à sa fonction de mesure de valeur. Il affecte simultanément toutes les marchandises et laisse donc inchangées, caeteris paribus, leurs valeurs relatives réciproques, [114] bien qu'elles s'expriment toutes désormais en prix-or supérieurs ou inférieurs à ce qu'ils étaient auparavant.
De même que lorsque la valeur d'une marchandise se présente sous les espèces de valeur d'usage d'une autre marchandise quelconque, de même, lorsque les marchandises sont évaluées en or, se trouve présupposé seulement qu'à tel moment donné la production d'un quantum d'or déterminé coûte un quantum donné de travail. En ce qui concerne le mouvement des prix des marchandises en général, les lois, exposées plus haut, de l'expression simple de la valeur relative demeurent valables.
A valeur constante de la monnaie, les prix des marchandises ne peuvent monter dans leur ensemble que si les valeurs des marchandises montent; à valeur constante des marchandises, que si la valeur de la monnaie baisse. Inversement, à valeur constante de la monnaie, les prix des marchandises ne peuvent baisser dans leur ensemble que si les valeurs des marchandises baissent; à valeur constante des marchandises, que si la valeur de la monnaie augmente. Il ne s'ensuit nullement qu'une hausse de la valeur de la monnaie entraîne une baisse proportionnelle des prix des marchandises, ni qu'une baisse de la valeur de la monnaie entraîne une hausse proportionnelle des prix des marchandises. Cela n'est vrai que pour des marchandises de valeur inchangée. Les marchandises, par exemple, dont la valeur monte dans les mêmes proportions et en même temps que la valeur de l'argent, gardent les mêmes prix. Si leur valeur monte plus lentement ou plus rapidement que la valeur de la monnaie, la baisse ou la hausse de leurs prix est déterminée par la différence entre le mouvement de leur valeur et celui de la monnaie, etc.
Revenons maintenant à l'examen de la forme-prix. Les noms monétaires des poids métalliques se séparent progressivement de leurs noms de poids originels, et ce pour différentes raisons, dont les suivantes, historiquement décisives: 1. L'introduction de monnaie étrangère chez des peuples moins développés comme, par exemple, dans la Rome antique, où les pièces d'or et d'argent circulèrent d'abord comme marchandises étrangères. Les noms de cette monnaie étrangère diffèrent des noms de poids du pays. 2. Avec le développement de la richesse, le métal le moins précieux est évincé de la fonction de mesure de valeur par le plus précieux. Le cuivre est évincé par l'argent, l'argent par l'or, quand bien même cette succession contredirait toutes les chronologies poétiques (56). «Livre» par exemple était le nom monétaire d'une livre d'argent réelle. Dès que l'or évince l'argent en tant que mesure de valeur, ce même nom s'attache, peut-être, à 1/15 de livre d'or, etc. suivant le rapport de valeur existant entre l'or et l'argent. «Livre» comme nom monétaire et «livre» comme nom de poids usuel de l'or sont désormais dissociées (57). [115] 3. La falsification monétaire pratiquée pendant des siècles par les princes, qui ne laissa effectivement subsister du poids initial des pièces de monnaie que le nom (58).
Ces procès historiques font que la dissociation entre nom monétaire des poids métalliques et nom usuel de poids entre dans les mœurs. Comme d'une part l'étalon monétaire est purement conventionnel, et que d'autre part il faut qu'il ait validité universelle, c'est en fin de compte la loi qui l'institue. Une fraction déterminée de poids du métal précieux, une once d'or par exemple, est officiellement divisée en parties aliquotes et dotée de noms de baptême légaux tels que «livre», «thaler», etc. Cette partie aliquote, prise dès lors comme l'unité de mesure propre de la monnaie, est subdivisée en d'autres parties aliquotes portant des noms de baptême fixés par la loi tels que «shilling», «penny», etc. (59). Après comme avant, ce sont des poids métalliques déterminés qui restent l'étalon de la monnaie-métal. Ce qui a changé, c'est la subdivision et la dénomination.
Les prix, ou les quanta d'or, en lesquels les valeurs des marchandises sont idéellement transformées, s'expriment donc maintenant dans les noms monétaires, noms comptables légalement reconnus de l'étalon-or. Au lieu de dire que le quarter de froment est égal à une once d'or, on dirait donc, en Angleterre, qu'il est égal à 3 £ 17 shillings 10 1/2 pence. Les marchandises se disent ainsi, dans leurs noms monétaires, ce qu'elles valent, et la monnaie fait office de monnaie de compte chaque fois qu'il s'agit de fixer une chose en sa qualité de valeur, et donc sous la forme-monnaie (60).
Le nom d'une chose est tout à fait extérieur à sa nature. Je ne sais rien de l'homme quand je sais qu'un homme s'appelle Jacob. De la même façon, dans les noms monétaires, «livre», «thaler», «franc», «ducat», etc., toute trace du rapport de valeur disparaît. La confusion qui règne à propos du sens secret de ces signes cabalistiques est d'autant plus grande que les noms monétaires expriment à la fois la valeur des marchandises et des parties aliquotes d'un poids métallique, de l'étalon monétaire (61). [116] Mais d'un autre côté, il est nécessaire que la valeur, à la différence des corps bigarrés du monde des marchandises, poursuive son développement jusqu'à cette forme-chose triviale, mais aussi socialement simple (62).
Le prix est le nom monétaire du travail réifié dans la marchandise. L'équivalence de la marchandise et du quantum de monnaie dont l'appellation est le prix, est donc une tautologie (63), comme, sur le plan général, le fait que l'expression de valeur relative d'une marchandise est invariablement celle de l'équivalence de deux marchandises. Mais si le prix en tant qu'indice (63*) de la grandeur de valeur de la marchandise est l'indice du rapport d'échange de cette dernière à la monnaie, il ne s'ensuit pas inversement que l'indice de son rapport d'échange à la monnaie est nécessairement celui de sa grandeur de valeur. Admettons que du travail socialement nécessaire soit représenté, en quantité égale, dans un quarter de froment et en une somme de 2 £ (environ 1/2 once d'or). Les 2 £ sont l'expression monétaire de la grandeur de valeur du quarter de froment, ou encore son prix. Si maintenant les circonstances permettent sa cotation à 3 £, ou l'imposent à 1 £, 1 £ ou 3 £ seront, comme expressions de la grandeur de valeur du froment, soit trop peu, soit trop, [117] mais n'en seront pas moins son prix, car elles sont, premièrement, sa forme-valeur, monnaie, et deuxièmement les indices de son rapport d'échange à la monnaie. A conditions de production inchangées, ou encore à force productive du travail constante, il faudra, après comme avant, consacrer le même temps de travail social à la reproduction du quarter de froment. Cette circonstance ne dépend ni de la volonté du producteur de froment, ni de celle des autres possesseurs de marchandises. La grandeur de valeur de la marchandise exprime donc un rapport nécessaire au temps de travail social, rapport immanent au procès de formation de cette grandeur. La transformation de la grandeur de valeur en prix fait apparaître ce rapport nécessaire comme un rapport d'échange d'une marchandise à la marchandise-monnaie existant indépendamment d'elle. Mais dans ce rapport peut s'exprimer tout aussi bien la grandeur de valeur de la marchandise que le plus ou le moins auxquels elle peut être cédée dans des circonstances données. La possibilité d'une non-congruence quantitative entre le prix et la grandeur de valeur, ou d'une divergence du prix par rapport à la grandeur de valeur, réside donc dans la forme-prix elle-même. Ceci n'est pas un défaut de cette forme, mais ce qui fait d'elle, au contraire, la forme adéquate d'un mode de production où la règle ne peut s'imposer à l'absence de règles que comme loi des moyennes, agissant aveuglément.
Cependant, la forme-prix ne rend pas seulement possible la non-congruence quantitative entre grandeur de valeur et prix, c'est-à-dire entre la grandeur de valeur et son expression monétaire, elle peut aussi abriter en son sein une contradiction qualitative telle que le prix cesse carrément d'être expression de valeur, bien que la monnaie ne soit que la forme-valeur des marchandises. Des choses qui en elles-mêmes ne sont pas des marchandises, par exemple la conscience, l'honneur, etc., peuvent être objets de commerce pour leurs possesseurs et revêtir ainsi, par le biais de leur prix, la forme-marchandise. Une chose peut donc formellement avoir un prix, sans avoir une valeur. L'expression-prix devient ici imaginaire à la façon de certaines grandeurs mathématiques. D'un autre côté, cette forme-prix imaginaire, comme, par exemple, le prix de la terre non cultivée, qui n'a pas de valeur puisque aucun travail humain n'y est réifié, peut aussi receler un rapport de valeur réel ou une relation qui en serait dérivée.
Le prix, comme la forme-valeur relative en général, exprime la valeur d'une marchandise, par exemple d'une tonne de fer, par le fait qu'un quantum déterminé d'équivalent, une once d'or par exemple, est immédiatement échangeable contre le fer, et en aucun cas par le fait inverse que, de son côté, le fer serait immédiatement échangeable contre de l'or. Pour produire l'effet pratique d'une valeur d'échange, la marchandise doit donc dépouiller son corps d'origine, se transformer d'or seulement figuré en or réel, même si cette transsubstantiation [118] doit lui causer plus de douleurs que n'en cause au «concept» hégélien le passage de la nécessité à la liberté, à un homard l'éclatement de sa carapace, ou que n'en causa à Saint Jérôme, Père de l'Eglise, de dépouiller le vieil Adam (64). A côté de sa figure réelle, du fer par exemple, la marchandise peut avoir, en son prix, une figure-valeur idéelle, figure-or représentée, mais elle ne peut pas être à la fois réellement fer et réellement or. Pour lui donner un prix, il suffit de la mettre à parité avec de l'or figuré. C'est par de l'or qu'on doit la remplacer afin qu'elle rende à son possesseur le service d'un équivalent universel. Si, rencontrant par exemple le possesseur d'une marchandise mondaine, le possesseur de fer renvoyait ce dernier au prix-fer en guise de forme-monnaie, notre mondain lui répondrait comme au paradis Saint Pierre à Dante venant de lui réciter le credo:
«Assai bene è trascorsa D'esta moneta già la lega e'l peso, Ma dimmi se tu l'hai nella tua borsa (64*).»
La forme-prix inclut la possibilité de céder des marchandises contre de la monnaie et la nécessité de cette cession. D'autre part, l'or n'exerce la fonction de mesure idéelle de valeur que parce qu'il rôde déjà dans le procès d'échange comme marchandise-monnaie. Dans la mesure idéelle des valeurs, l'argent sonnant et trébuchant est donc aux aguets.
2. Moyen de circulation
a) La métamorphose des marchandises [prev.] [content] [next]
On a vu que le procès d'échange des marchandises inclut des relations contradictoires et d'exclusion réciproque. Le développement de la marchandise ne lève pas ces contradictions, mais crée la forme au sein de laquelle elles peuvent se mouvoir. Telle est bien la méthode par laquelle des contradictions réelles se résolvent. C'est une contradiction, par exemple, [119] qu'un corps tombe continûment sur un autre corps et s'en écarte tout aussi continûment. L'ellipse est une des formes de mouvement en laquelle cette contradiction devient effective tout autant qu'elle se résout.
Dans la mesure où le procès d'échange fait passer des marchandises de mains où elles sont non-valeurs d'usage en des mains où elles sont valeurs d'usage, il est métabolisme social (64**). Le produit d'un type de travail utile remplace celui d'autres travaux utiles. Une fois parvenue à l'endroit où elle fait office de valeur d'usage, la marchandise sort de la sphère de l'échange marchand pour tomber dans celle de la consommation. Seule la première nous intéresse ici. Nous devons donc examiner le procès d(ensemble sur le plan de la forme, donc le seul changement de forme des marchandises, leur métamorphose, laquelle sert de médiation au métabolisme social.
L'idée absolument insuffisante que l'on se fait de ce changement de forme, indépendamment de l'obscurité qui entoure le concept de valeur lui-même, est imputable au fait que tout changement de forme d'une marchandise s'accomplit dans l'échange de deux marchandises, une marchandise ordinaire et la marchandise-monnaie. Si l'on s'en tient seulement à ce moment matériel, à l'échange marchandise contre or, on ne voit pas ce qu'il s'agit précisément de voir: ce qui advient de la forme. On ne voit pas que l'or en tant que simple marchandise n'est pas monnaie et que les autres marchandises, quant à elles, se rapportent à l'or, dans leurs prix, comme à leur propre figure-monnaie.
Les marchandises entrent d'abord avec leurs habits de tous les jours, sans dorure ni enrobage, dans le procès d'échange. C'est lui qui engendre un dédoublement de la marchandise en marchandise et monnaie, une opposition extrinsèque en laquelle celles-ci exposent l'opposition qui leur est immanente entre valeur d'usage et valeur. Dans cette opposition, les marchandises comme valeurs d'usage font face à la monnaie comme valeur d'échange. D'autre part, les deux termes de l'opposition sont des marchandises, unités, donc, de valeur d'usage et de valeur. Mais l'unité de ces différences se présente, à chacun des deux pôles, de manière inversée, faisant état, du même coup, de leur relation réciproque. La marchandise est réellement valeur d'usage, son être-valeur n'apparaît qu'idéellement dans le prix qui la rapporte à son vis-à-vis, l'or, comme à sa figure réelle de valeur. Inversement, le matériau-or n'est pris que comme concrétion de valeur, comme monnaie. C'est pourquoi il est réellement valeur d'échange. Sa valeur d'usage n'apparaît plus que de manière idéelle dans la série des expressions de valeur relative où il se rapporte aux marchandises qui lui font face comme à la sphère de ses figures d'usage réelles. Ces formes opposées des marchandises sont les formes dynamiques effectives de leur procès d'échange.
Accompagnons maintenant un quelconque possesseur de marchandises, notre vieil ami le tisseur de lin, par exemple, sur la scène du procès d'échange, au marché. [120] Sa marchandise, 20 aunes de toile, a un prix déterminé. Ce prix est de 2 £. Il l'échange contre 2 £ et, en homme de vieille roche qu'il est, échange à nouveau ces 2 £ contre une bible familiale de même prix. La toile, qui n'est pour lui que marchandise, porte-valeur, se dessaisit de sa forme pour revêtir celle de l'or, sa figure de valeur, et à partir de celle-ci, se voit rétrocédée contre une autre marchandise, la bible, laquelle, toutefois, devra, en tant qu'objet utile, achever son périple au foyer du tisserand et y satisfaire des besoins d'édification. Le procès d'échange de la marchandise s'accomplit donc en deux métamorphoses opposées et complémentaires: transformation de la marchandise en argent et retransformation de l'argent en marchandise (65). Les moments de la métamorphose de la marchandise sont en même temps des transactions du possesseur de marchandises: vente - échange marchandise contre monnaie –, achat - échange monnaie contre marchandise - et unité de ces deux actes: vendre pour acheter.
Si notre tisserand considère maintenant le résultat final de la transaction, il verra qu'il possède une bible à la place de la toile, à la place de sa marchandise initiale une autre de même valeur, mais d'utilité différente. C'est de la même manière qu'il s'approprie ses autres moyens de subsistance et de production. De son point de vue, le procès tout entier ne fait que servir de médiation à l'échange du produit de son travail contre celui du travail d'autrui, bref à l'échange de produits.
Le procès d'échange de la marchandise s'accomplit donc derrière le changement de forme suivant:
marchandise - argent - marchandise M - A - M
Selon son contenu matériel, le mouvement M - M, échange de marchandise contre marchandise, est métabolisme du travail social, et le procès lui-même s'efface dans le résultat de ce métabolisme.
M - A. Première métamorphose de la marchandise, vente. Le saut de la valeur-marchandise dépouillant sa chair de marchandise pour s'incarner dans celle de l'or, je l'ai appelé ailleurs le salto mortale de la marchandise. S'il rate, ce n'est certes pas la marchandise qui s'en tire avec des bleus, mais bien son possesseur. La division sociale du travail rend son travail aussi unilatéral qu'elle rend ses besoins polymorphes. C'est justement pourquoi son produit ne lui sert que de valeur d'échange. Mais ce produit ne revêt la forme socialement reconnue d'équivalent universel que dans la monnaie, [121] et celle-ci se trouve dans la poche d'autrui. Pour l'en tirer, il faut avant tout que la marchandise soit valeur d'usage pour le possesseur de monnaie, que donc le travail dépensé en elle le soit sous une forme socialement utile, autrement dit qu'il s'avère membre à part entière de la division sociale du travail. Mais la division du travail est un organisme de production à croissance spontanée, dont les fils se sont tissés, et continuent de le faire, dans le dos des producteurs de marchandises. Peut-être la marchandise est-elle le produit d'un nouveau type de travail, qui prétend satisfaire un besoin nouvellement apparu, ou veut d'abord en susciter un par ses propres moyens. Telle séquence de travail particulière, hier encore fonction parmi bien d'autres d'un seul et même producteur de marchandises, peut aujourd'hui se libérer de cette connexion, se rendre autonome et, de ce fait même, expédier au marché son produit parcellaire avec le statut de marchandise autonome. Il se peut que les circonstances entourant ce procès de séparation soient ou non arrivées à maturité. Le produit satisfait aujourd'hui un besoin social. Demain, il sera peut-être évincé, totalement ou en partie, par un produit d'espèce analogue. Le travail en question, celui de notre tisserand par exemple, a beau être un membre patenté de la division sociale du travail, la valeur d'usage de ses 20 aunes de toile, les siennes précisément, ne s'en trouve nullement garantie pour autant. Si le besoin social de toile - et celui-ci a sa mesure, comme tous les besoins - est déjà satisfait jusqu'à saturation par les tisserands rivaux, le produit de notre ami sera excédentaire, superflu et, partant, inutile. «A cheval donné, on ne regarde point la bouche» (65*), mais le tisserand ne se rend pas au marché pour y faire des cadeaux. Admettons cependant que la valeur d'usage de son produit surmonte l'épreuve et que donc la marchandise attire l'argent. Une question se pose alors: combien? Il est vrai que la réponse se trouve déjà anticipée dans le prix de la marchandise, indice de sa grandeur de valeur. Nous faisons abstraction d'éventuelles erreurs de calcul purement subjectives du possesseur de marchandises, erreurs que le marché corrige aussitôt en toute objectivité. Il est censé n'avoir consacré à son produit, en temps de travail, que la moyenne socialement nécessaire. Le prix de la marchandise n'est donc que le nom monétaire du quantum de travail social réifié en elle. Mais, sans demander de permission, et dans le dos de notre tisserand, les conditions anciennement garanties du tissage sont entrées en fermentation. Ce qui, hier, était indubitablement le temps de travail socialement nécessaire à la production d'une aune de toile, cesse de l'être aujourd'hui, comme le démontre très diligemment le possesseur d'argent à partir des cotations de prix des différents rivaux de notre ami. Pour son malheur, il existe beaucoup de tisserands de par le monde. Admettons enfin que chaque pièce de toile sur le marché ne contienne que le temps de travail socialement nécessaire. [122] La somme totale de ces pièces peut quand même inclure du temps de travail dépensé en trop. Si le ventre du marché n'est pas en mesure d'absorber le quantum total de toile au prix normal de 2 shillings l'aune, cela prouve qu'une trop grande part du temps de travail social total a été dépensée sous forme de tissage. L'effet est le même que si chaque tisserand pris isolément avait appliqué à son produit individuel plus que le temps de travail socialement nécessaire. C'est le cas de dire ici: «Pris ensemble, pendus ensemble». Sur le marché, toute la toile est prise comme un seul article de commerce dont chaque pièce ne serait qu'une partie aliquote. Et en effet, la valeur de chaque aune individuelle n'est bien que la concrétion d'un seul et même quantum socialement déterminé de travail humain homogène (65**).
On voit que la marchandise aime l'argent, mais «the course of true love never does run smooth» (65***). L'articulation spontanée de l'organisme social de production qui exhibe ses membra disjecta dans le système de la division du travail est livrée au hasard aussi bien du point de vue quantitatif que qualitatif. C'est pourquoi nos possesseurs de marchandises découvrent que cette même division du travail qui fait d'eux des producteurs privés indépendants, rend le procès social de production et leurs propres rapports dans ce procès indépendants d'eux-mêmes; ils découvrent que l'indépendance des personnes les unes par rapport aux autres trouve son complément dans un système de dépendance généralisée à l'égard des choses.
La division du travail transforme le produit du travail en marchandise, rendant ainsi nécessaire sa transformation en monnaie. En même temps, elle rend aléatoire la réussite de cette transsubstantiation. Toutefois, il faut ici examiner le phénomène à l'état pur, et donc présupposer son déroulement normal. Du reste, si tout simplement il a lieu, si donc la marchandise n'est pas invendable, son changement de forme se produira toujours, quand bien même, au cours de ce changement de forme, de la substance - de la grandeur de valeur - viendrait anormalement à se perdre ou se surajouter.
Pour l'un des possesseurs de marchandises, l'or remplace sa marchandise, pour l'autre, la marchandise remplace son or. Le phénomène qui tombe sous les sens est le changement de mains, ou de place, de la marchandise et de l'or, des 20 aunes de toile et des 2 £, c'est-à-dire leur échange. Mais contre quoi la marchandise s'échange-t-elle? Contre sa propre figure universelle de valeur. Et l'or? Contre une figure particulière de sa valeur d'usage. [123] Pourquoi l'or se présente-t-il en qualité de monnaie face à la toile? Parce que le prix de celle-ci, 2 £, son nom monétaire, la rapporte déjà à l'or en sa qualité de monnaie. Le dépouillement par la marchandise de sa forme initiale s'accomplit à travers sa cession, c'est-à-dire à l'instant où sa valeur d'usage attire réellement l'or qui n'était que figuré dans son prix. La réalisation du prix, de la forme-valeur seulement idéelle de la marchandise, est donc en même temps, réciproquement, réalisation de la valeur d'usage seulement idéelle de la monnaie, la transformation de la marchandise en monnaie, transformation de la monnaie en marchandise. Le procès unitaire est procès à double face; vu du pôle du possesseur de marchandises, il est vente; vu du pôle opposé, celui du possesseur d'argent, il est achat. Ou encore, la vente est achat, M - A est en même temps A - M (66).
Jusqu'ici nous ne connaissions d'autre rapport économique entre les hommes que celui de possesseurs de marchandises, rapport dans lequel ils ne s'approprient le produit du travail d'autrui qu'en se dessaisissant du leur propre. C'est pourquoi un possesseur de marchandises ne peut faire face à un autre qu'en qualité de possesseur d'argent, soit parce que le produit de son travail, étant matériau-monnaie, or, etc., possède par nature la forme-monnaie, soit parce que sa propre marchandise a déjà subi une mue, ayant dépouillé sa forme d'usage originelle. Pour exercer la fonction de monnaie, il faut bien sûr que l'or entre en quelque endroit sur le marché. Cet endroit est situé sur les lieux de sa production où, produit direct du travail, il s'échange contre un autre produit du travail de même valeur. Mais dès cet instant, il représente des prix de marchandises sans cesse réalisés (67). Abstraction faite de l'échange de l'or, sur les lieux de sa production, contre une marchandise, l'or est, entre les mains de tout possesseur de marchandises, la figure aliénée de la marchandise qu'il vient de céder, le produit de la vente ou de la première métamorphose de la marchandise M - A (68). L'or est devenu monnaie idéelle, mesure de valeur, parce que toutes les marchandises ont mesuré leurs valeurs en lui, et en ont fait ainsi, en représentation, la contrepartie de leur figure d'usage: leur figure de valeur. Il devient monnaie réelle parce que les marchandises, par leur cession généralisée, font de lui leur figure d'usage effectivement aliénée, transmuée, et par conséquent leur figure de valeur effective. Dans sa figure de valeur, la marchandise perd toute trace de sa valeur d'usage native et [124] du travail utile particulier auquel elle doit l'existence, pour faire de la concrétion sociale uniforme du travail humain indifférencié sa propre chrysalide. C'est pourquoi, à voir l'argent, on ne perçoit pas de quelle farine est la marchandise transformée en lui. Sous leur forme-monnaie, chacune ressemble à l'autre. Il se peut donc que l'argent soit de la merde, bien que la merde ne soit pas de l'argent. Nous supposerons que les deux jaunets contre lesquels notre tisserand cède sa marchandise sont la figure transformée d'un quarter de froment. La vente de la toile, M - A, est en même temps son achat, A - M. Cependant, à l'occasion de la vente de la toile, ce procès entame un mouvement qui se termine par le procès inverse, l'achat de la bible; par l'achat de la toile, il termine un mouvement commencé avec le procès inverse, la vente du froment. M - A (toile-argent), cette première phase de M - A - M (toile-argent-bible), est en même temps A - M (argent-toile), dernière phase d'un autre mouvement M - A - M (froment-argent-toile). La première métamorphose d'une marchandise, sa transformation de forme-marchandise en monnaie, est toujours, et en même temps, la deuxième métamorphose, en sens contraire, d'une autre marchandise, sa transformation à rebours de forme-monnaie en marchandise (69).
A - M. Deuxième métamorphose, ou métamorphose finale, de la marchandise: achat. Etant la figure aliénée de toutes les autres marchandises, le produit de leur cession universelle, la monnaie est la marchandise absolument convertible. Elle lit tous les prix à rebours et se reflète ainsi dans la chair de toutes les marchandises, matière sacrificielle de son propre devenir-marchandise. En même temps, les prix, ces oeillades amoureuses que lui lancent les marchandises, montrent les limites de sa mutabilité, à savoir sa propre quantité. La marchandise disparaissant dans son devenir-monnaie, on ne saurait dire, à voir cette dernière, comment elle parvient aux mains de son possesseur ni ce qui est transformé en elle. Non olet (69*), quelle que soit son origine. Si elle représente d'un côté de la marchandise vendue, d'un autre côté elle représente des marchandises achetables (70).
A - M, l'achat est en même temps vente, M - A; la dernière métamorphose d'une marchandise est donc en même temps la première métamorphose d'une autre marchandise. Pour notre tisserand, la carrière de sa marchandise s'achève par la bible, en laquelle il a retransformé les 2 £. Mais le vendeur de bibles convertit en eau de vie les 2 £ qu'il a perçues du tisserand. [125] A - M, la phase finale de M - A - M (toile-argent-bible), est en même temps M - A, première phase de M - A - M (bible-argent-eau de vie). Ne livrant qu'un produit, toujours le même, le producteur de marchandises le vend souvent en grande quantité, alors que ses besoins polymorphes le forcent à fractionner sans cesse en de nombreux achats le prix réalisé ou la somme d'argent perçue. C'est pourquoi une seule vente débouche sur de nombreux achats de différentes marchandises. La métamorphose finale d'une marchandise constitue ainsi une somme de premières métamorphoses d'autres marchandises.
Si nous examinons maintenant la métamorphose complète d'une marchandise, celle de la toile par exemple, nous voyons d'abord qu'elle consiste en deux mouvements opposés et se complétant l'un l'autre, M - A et A - M. Ces deux mutations opposées de la marchandise s'accomplissent en deux procès sociaux opposés auxquels prend part le possesseur de marchandises, et se reflètent dans les deux personnages économiques opposés qu'il incarne. Comme agent de la vente, il devient vendeur, comme agent de l'achat, acheteur. Mais de même qu'à chaque mutation de la marchandise, ses deux formes, forme-marchandise et forme-monnaie, coexistent, bien qu'à des pôles opposés, le même possesseur de marchandises est confronté, en tant que vendeur, à un autre acheteur, et en tant qu'acheteur, à un autre vendeur. Tout comme la même marchandise passe successivement par les deux mutations inversées, de marchandise devient monnaie et de monnaie marchandise, le même possesseur de marchandises change de rôle, tour à tour vendeur et acheteur. Ces personnages ne sont donc pas distribués une fois pour toutes; au contraire, ils changent en permanence d'acteurs dans la circulation des marchandises.
Sous sa forme la plus simple, la métamorphose complète d'une marchandise suppose quatre termes extrêmes et trois personae dramatis. Pour commencer, la monnaie se présente à la marchandise comme sa figure-valeur, laquelle a, dans cet au-delà qu'est la poche d'autrui, une dure réalité matérielle (70*). C'est de la sorte qu'un possesseur d'argent se présente au possesseur de marchandises. Dès lors que la marchandise est transformée en monnaie, cette dernière se change en forme-équivalent évanescente de la première, forme dont la valeur d'usage, le contenu, existe ici-bas, dans d'autres corps de marchandises. En tant que point final de la première mutation de la marchandise, lamonnaie est en même temps le point de départ de la deuxième. Le vendeur du premier acte devient ainsi acheteur dans le deuxième où lui fait face, en qualité de vendeur, un troisième possesseur de marchandises (71).
[126] Les deux phases inversées de la métamorphose de la marchandise forment un cycle: forme-marchandise, dépouillement de la forme-marchandise, retour à la forme-marchandise. Il est vrai qu'ici la marchandise elle-même reçoit une détermination contradictoire. Non-valeur d'usage pour son possesseur au départ, elle est pour lui, à l'arrivée, valeur d'usage. C'est ainsi que la monnaie apparaît d'abord comme ce stable cristal de valeur en lequel se transforme la marchandise, pour se dissoudre ensuite comme simple forme-équivalent de celle-ci.
Les deux métamorphoses qui forment le cycle d'une marchandise constituent en même temps les métamorphoses partielles inversées de deux autres marchandises. La même marchandise (toile) qui ouvre la série de ses propres métamorphoses, clôt la métamorphose complète d'une autre marchandise (froment). Au cours de sa première mutation, la vente, elle joue ces deux rôles en personne. En tant que chrysalide d'or par contre, forme sous laquelle elle-même va le chemin de toute chair, elle clôt en même temps la première métamorphose d'une troisième marchandise. Le cycle que décrit la série des métamorphoses de chaque marchandise s'entrelace donc inextricablement avec ceux des autres marchandises. Le procès d'ensemble se présente comme circulation des marchandises.
La circulation des marchandises diffère non seulement formellement, mais encore essentiellement de l'échange direct des produits. Il nous suffira de jeter un coup d'œil rétrospectif sur le déroulement des choses. Le tisserand a échangé purement et simplement toile contre bible, sa marchandise à lui contre celle d'autrui. Mais ce phénomène n'est vrai que pour lui. L'homme à la bible, plus tenté par la chaleur du breuvage que par la froideur des Ecritures, ne pensait pas échanger toile contre bible, de même que le tisserand ignore que du froment a été échangé contre sa toile, etc. La marchandise de B remplace la marchandise de A, mais A et B n'échangent pas leurs marchandises l'une contre l'autre. Dans les faits, il peut arriver que A et B achètent l'un à l'autre, mais ce genre particulier de relation n'est nullement impliqué par les conditions générales de la circulation des marchandises. D'une part, on voit comment l'échange marchand met en pièces les barrières individuelles et locales de l'échange direct des produits et nourrit le métabolisme du travail humain. D'autre part, se développe tout un réseau de connexions naturelles-sociales échappant au contrôle des acteurs. Le tisserand ne peut vendre de la toile que parce que le paysan a déjà vendu du blé, notre tête chaude ne peut vendre la bible que parce que le tisserand a déjà vendu de la toile, le bouilleur de cru ne peut vendre de l'eau-de-vie que parce que l'autre a déjà vendu l'eau de la vie éternelle.
Mais le procès de circulation, à l'instar de l'échange direct des produits, ne s'épuise pas non plus pour autant dans le changement de main ou de lieu des valeurs d'usage. La monnaie ne disparaît pas [127] du fait qu'elle finit par être éjectée de la série des métamorphoses d'une marchandise. Elle se rabat toujours sur un endroit de la circulation laissé vacant par les marchandises. Dans la métamorphose complète de la toile par exemple: toile - argent - bible, la toile est la première à sortir de la circulation et l'argent prend sa place; puis c'est au tour de la bible et l'argent prend sa place. La substitution d'une marchandise à une autre laisse du coup la marchandise-monnaie aux mains d'un tiers (72). La circulation sue l'argent en permanence.
Il n'y a rien de plus niais que le dogme selon lequel la circulation des marchandises impliquerait un équilibre nécessaire des achats et des ventes, toute vente étant achat et vice versa. Si l'on veut dire par là que le nombre des ventes effectivement menées à leur terme est égal au nombre des achats, ce n'est que pure tautologie. Mais cela est censé démontrer que le vendeur amène son propre acheteur au marché. Vente et achat sont un seul et même acte en tant que relation réciproque entre deux personnes diamétralement opposées, le possesseur de marchandises et le possesseur d'argent. En tant qu'actions de la même personne, ils constituent deux actes diamétralement opposés. C'est pourquoi l'identité de l'achat et de la vente implique que la marchandise devienne inutile si, jetée dans l'alambic alchimique de la circulation, elle n'en ressort pas monnaie, n'est pas vendue par le possesseur de marchandise, ni donc achetée par le possesseur d'argent. Cette identité implique en outre que le procès constitue, s'il réussit, une halte, un épisode de plus ou moins longue durée, dans la vie de la marchandise. La première métamorphose de la marchandise étant à la fois vente et achat, ce procès partiel est en même temps un procès autonome. L'acheteur a la marchandise, le vendeur la monnaie, c(est-à-dire une marchandise conservant une forme apte à la circulation, qu'elle réapparaisse tout de suite, ou plus tard, sur le marché. Personne ne peut vendre sans qu'un autre achète. Mais personne n'est obligé d'acheter sans attendre, du simple fait qu'il a vendu. La circulation fait sauter les barrières temporelles, locales et individuelles de l'échange des produits, justement parce qu'elle scinde l'identité immédiatement présente en lui entre cession du produit du travail propre et acquisition du produit du travail d'autrui, pour en faire l'opposition entre vente et achat. Que les procès qui se font face de manière autonome forment une unité interne signifie tout aussi bien que leur unité interne se meut au sein d'oppositions externes. Lorsque l'autonomisation extrinsèque de ces procès intrinsèquement non-autonomes, [128] puisque se complétant l'un l'autre, atteint un certain point, alors l'unité fait valoir violemment ses droits: par une crise. L'opposition immanente à la marchandise - de la valeur d'usage et de la valeur, du travail privé qui doit en même temps se présenter comme travail social immédiat, du travail concret particulier qui, en même temps, n'est pris en compte que comme travail abstrait universel, de la personnification des choses et de la chosification des personnes - cette contradiction immanente à la marchandise acquiert, dans les oppositions propres à la métamorphose des marchandises, ses formes dynamiques développées. C'est pourquoi ces formes incluent la possibilité des crises, mais seulement leur possibilité. Le passage du possible au réel exige tout un environnement de rapports qui, du point de vue de la circulation simple des marchandises, n'existent encore pas du tout (73).
La monnaie, en tant qu'elle sert de médiation à la circulation des marchandises, acquiert la fonction de moyen de circulation.
b) Le cours de la monnaie [prev.] [content] [next]
Le changement de forme derrière lequel s'accomplit le changement de substance des produits du travail, M - A - M, implique que la même valeur constitue, en tant que marchandise, le point de départ du procès et, en tant que marchandise, retourne à ce même point. Ce mouvement des marchandises est donc cyclique. Par ailleurs, il exclut qu'il y ait un cycle de la monnaie. Cette forme, en effet, a pour résultat un éloignement continuel de la monnaie par rapport à son point de départ, non son retour à ce point. [129] Tant que le vendeur retient la figure transformée de sa marchandise, la monnaie, la marchandise se trouve au stade de la première métamorphose, c'est-à-dire qu'elle n'a parcouru que la première moitié de son cycle. Une fois achevé le procès de la vente en vue de l'achat, la monnaie se trouve à nouveau éloignée de son possesseur d'origine. Il est vrai aussi que si le tisserand, après avoir acheté la bible, revend de la toile, la monnaie revient entre ses mains. Mais elle ne fait pas retour du fait de la circulation des 20 aunes de toile du départ, laquelle au contraire l'a retirée des mains du tisserand pour la mettre dans celles du vendeur de bibles. La monnaie ne fait retour que par le renouvellement, la répétition, pour une nouvelle marchandise, du même procès de circulation et aboutit, ici comme là, au même résultat. La forme dynamique immédiatement conférée à la monnaie par la circulation des marchandises est donc celle d'un éloignement continuel par rapport à son point de départ, d'un déplacement des mains d'un possesseur de marchandises à celles d'un autre: son cours (currency, cours de la monnaie (73*)).
Le cours de la monnaie donne à voir une répétition continuelle, monotone, du même procès. La marchandise se trouve toujours du côté du vendeur, la monnaie toujours du côté de l'acheteur, comme moyen d'achat. Elle exerce la fonction de moyen d'achat en réalisant le prix de la marchandise. En le réalisant, elle transfère la marchandise des mains du vendeur à celles de l'acheteur, tandis que, simultanément, elle s'éloigne des mains de l'acheteur et passe dans celles du vendeur pour répéter le même procès avec une autre marchandise. Ce qui se trouve dissimulé, c'est que cette uniformité (73**) du mouvement de la monnaie provient du mouvement double de la forme-marchandise. Par sa nature même, la circulation des marchandises engendre l'apparence inverse. La première métamorphose de la marchandise n'est pas perceptible comme seul mouvement de la monnaie, mais aussi comme mouvement propre de cette marchandise; sa deuxième métamorphose, elle, ne l'est que comme mouvement de la monnaie. Dans la première moitié de son cycle, la marchandise change de place avec la monnaie. Ce faisant, sa figure d'usage sort de la circulation pour finir dans la consommation (74). Sa figure de valeur, autrement dit son masque monétaire, prend sa place. La deuxième moitié de son cycle, elle ne l'accomplit plus sous son enveloppe charnelle, mais sous sa carapace d'or. La continuité du mouvement incombe ainsi entièrement à la monnaie et le même mouvement qui, pour la marchandise, implique deux procès de sens contraire, implique, comme mouvement propre de la monnaie, le procès, toujours le même, de son changement de place avec une marchandise chaque fois différente. [130] Le résultat de la circulation des marchandises, le remplacement d'une marchandise par une autre, ne paraît donc pas avoir pour médiation leur propre changement de forme, mais la fonction de la monnaie en tant que moyen de circulation déplaçant des marchandises en et par elles-mêmes inertes, les faisant passer de mains où elles sont des non-valeurs d'usage, en des mains où elles sont des valeurs d'usage, et ce toujours en sens inverse de son propre cours. La monnaie éloigne sans cesse les marchandises de la sphère de la circulation en occupant sans cesse la place qu'elles viennent de quitter et en s'éloignant par là-même de son propre point de départ. Par conséquent, bien que le mouvement de la monnaie ne soit que l'expression de la circulation des marchandises, c'est à l'inverse cette dernière qui paraît n'être que le résultat du mouvement de la monnaie (75).
D'un autre côté, la fonction de moyen de circulation n'échoit à la monnaie que parce qu'elle est la valeur devenue autonome (75*) des marchandises. Son mouvement en tant que moyen de circulation n'est en effet que le mouvement propre de leur forme. Ce dernier doit donc aussi se refléter de manière perceptible dans le cours de la monnaie. C'est ainsi que la toile, par exemple, change d'abord sa forme-marchandise en forme-monnaie. Le dernier terme de sa première métamorphose M - A, la forme-monnaie, devient alors le premier terme de sa dernière métamorphose A - M, en sens inverse, en bible. Mais chacun de ces deux changements de forme s'accomplit en passant par un échange de marchandise contre monnaie, par leur changement réciproque de place. Ce sont les mêmes pièces de monnaie qui parviennent, comme figure aliénée de la marchandise, dans les mains du vendeur et qui en repartent comme figure absolument convertible de celle-ci. Elles changent deux fois de place. La première métamorphose de la toile glisse ces pièces demonnaie dans la poche du tisserand, la deuxième les en fait ressortir. Les deux changements de forme en sens contraire de la même marchandise se reflètent donc dans le double changement de place en sens contraire qu'accomplit la monnaie.
Si n'ont lieu, en revanche, que des métamorphoses incomplètes de marchandises, achats ou ventes simples, comme on voudra, le même argent ne changera aussi qu'une seule fois de place. Son deuxième changement de place exprime toujours la deuxième métamorphose de la marchandise, sa reconversion de monnaie en marchandise. Dans la répétition fréquente du changement de place des mêmes pièces de monnaie se reflète non seulement la série des métamorphoses d'une marchandise singulière, mais aussi, d'une façon générale, l'entrelacement des innombrables métamorphoses du monde des marchandises. Par ailleurs, tout ceci, cela va de soi, n'est valable que pour la forme examinée ici, celle de la circulation simple des marchandises.
[131] Toute marchandise, à ses premiers pas dans la circulation, à son premier changement de forme, sort de la circulation où entrent sans cesse de nouvelles marchandises. La monnaie, en revanche, en sa qualité de moyen de circulation, habite la sphère de la circulation et y rôde en permanence. D'où la question: combien d'argent cette sphère absorbe-t-elle continuellement?
Dans un pays, s'accomplissent quotidiennement de nombreuses métamorphoses incomplètes, simultanées et donc contiguës, de marchandises, en d'autres termes, de simples ventes d'un côté, de simples achats de l'autre. Dans leur prix, les marchandises sont mises à parité avec des quanta de monnaie figurés qui se trouvent préalablement déterminés. Puisque donc la forme immédiate de circulation considérée ici met face à face, et toujours en personne, marchandise et monnaie, la première au pôle de la vente, la seconde au pôle opposé de l'achat, la quantité de moyens de circulation requise par le procès de circulation du monde des marchandises se trouve déjà déterminée par la somme des prix des marchandises. De fait, la monnaie ne fait que représenter réellement la somme en or déjà exprimée idéellement dans la somme des prix des marchandises. L'égalité de ces sommes va donc de soi. Nous savons néanmoins qu'à valeur constante des marchandises, leurs prix varient avec la valeur de l'or (du matériau-monnaie) lui-même, qu'ils montent en proportion de sa baisse, et baissent en proportion de sa hausse. Qu'ainsi la somme des prix des marchandises monte ou baisse, et la masse de monnaie en circulation montera ou baissera dans la même mesure. La variation de la quantité des moyens de circulation provient bien, dans ce cas, de la monnaie elle-même, non toutefois de sa fonction de moyen de circulation, mais de sa fonction de mesure de valeur. Le prix des marchandises varie d'abord en raison inverse de la valeur de la monnaie, puis la quantité des moyens de circulation, en raison directe du prix des marchandises. C'est exactement le même phénomène qui se produirait si, par exemple, au lieu que la valeur de l'or baisse, le métal-argent le remplaçait comme mesure de valeur, ou bien, au lieu que la valeur du métal-argent monte, l'or le chassait de la fonction de mesure de valeur. Dans le premier cas, il faudrait que circule davantage d'argent-métal que d'or auparavant, dans le second, moins d'or que d'argent auparavant. Dans les deux cas, il y aurait modification de la valeur du matériau-monnaie, c'est-à-dire de la valeur de la marchandise exerçant la fonction de mesure des valeurs, donc de l'expression-prix des valeurs-marchandises, donc de la masse de monnaie en circulation servant à la réalisation de ces prix. On a vu qu'il y a dans la sphère de circulation des marchandises une brèche par laquelle l'or (ou l'argent, bref, le matériau-monnaie) s'y introduit comme marchandise de valeur donnée. Cette valeur se trouve présupposée dans la fonction de mesure de valeur de la monnaie, donc dans la définition du prix. Si maintenant, par exemple, la valeur de la mesure de valeur elle-même baisse, cela se manifestera d'abord par une variation des prix des marchandises échangées directement, sur les lieux de leur production, contre les métaux précieux [132] en leur qualité de marchandises. Notamment à des stades moins avancés de la société bourgeoise, la majeure partie des autres marchandises sera estimée longtemps encore d'après la valeur devenue fictive et obsolète de la mesure de valeur. Toutefois, une marchandise contamine l'autre de par son rapport de valeur à cette dernière, les prix-or ou argent des marchandises s'harmonisent progressivement dans les proportions que déterminent leurs valeurs mêmes, jusqu'à ce qu'enfin toutes les valeurs-marchandises soient estimées conformément à la nouvelle valeur du métal-monnaie. Ce processus d'harmonisation s'accompagne d'un constant accroissement en volume des métaux précieux affluant en remplacement des marchandises échangées directement contre eux. C'est pourquoi, dans la mesure où se généralise la correction des prix des marchandises, où leurs valeurs sont estimées conformément à la nouvelle valeur du métal, valeur diminuée et poursuivant sa baisse jusqu'à un certain point, dans la même mesure se trouve déjà disponible la masse supplémentaire de métal nécessaire à leur réalisation. Une observation unilatérale des faits qui suivirent la découverte des nouvelles sources d'or et d'argent conduisit, au XVIIème et surtout au XVIIIème siècle, au sophisme selon lequel les prix des marchandises auraient monté parce que davantage d'or et d'argent exerçait la fonction de moyen de circulation. Dans ce qui suit, nous supposerons donnée la valeur de l'or, comme elle l'est en effet au moment de l'estimation des prix.
Dans cette hypothèse donc, la quantité des moyens de circulation est déterminée par la somme des prix des marchandises à réaliser. Si, de plus, nous supposons donné le prix de chaque espèce de marchandise, la somme de leurs prix dépendra alors manifestement du volume de marchandises se trouvant en circulation. On comprendra sans avoir à se casser la tête qu'un quarter de froment coûtant 2 £, 100 quarters 200 £, 200 quarters 400 £, etc., la masse de monnaie qui, lors de la vente, change de place avec le froment, doit croître avec la quantité de ce dernier.
En supposant donné le volume des marchandises, la masse de monnaie en circulation se gonfle ou reflue selon les fluctuations des prix des marchandises. Elle croît ou décroît parce que la somme des prix des marchandises augmente ou diminue par suite de la variation de leur prix. Il n'est nullement nécessaire pour cela que toutes les marchandises voient leurs prix monter ou baisser simultanément. La hausse des prix d'un certain nombre d'articles importants dans le premier cas, ou leur baisse dans le second, suffit pour élever ou abaisser la somme des prix à réaliser de toutes les marchandises en circulation, et donc pour mettre plus ou moins de monnaie en circulation. Que les variations de prix des marchandises reflètent des variations réelles de valeur ou de simples fluctuations des prix de marché, l'effet sur la quantité des moyens de circulation restera le même.
[133] Soit un nombre donné de ventes, métamorphoses partielles, sans relation entre elles, simultanées, et donc coexistant dans l'espace, par exemple de 1 quarter de froment, 20 aunes de toile, 1 bible, 4 gallons d'eau-de-vie. Si le prix de chaque article est de 2 £, et donc la somme des prix à réaliser de 8 £, il faut qu'une masse monétaire de 8 £ entre dans la circulation. Si, au contraire, ces mêmes marchandises constituent les maillons de notre série bien connue de métamorphoses:1 quarter de froment - 2 £ - 20 aunes de toile - 2 £ - 1 bible - 2 £ - 4 gallons d'eau-de-vie - 2 £, les 2 £ font circuler les différentes marchandises de la série les unes après les autres, en réalisant leurs prix les uns après les autres, donc en réalisant aussi la somme totale de 8 £, pour s'arrêter enfin entre les mains du bouilleur de cru. Elles accomplissent 4 déplacements. Ce changement de place réitéré qu'effectuent les mêmes pièces de monnaie représente le double changement de forme de la marchandise, son passage par deux phases en sens contraire de la circulation et l'entrelacement des métamorphoses de différentes marchandises (76). Les phases en sens contraire et complémentaires par lesquelles passe ce procès ne peuvent coexister dans l'espace, mais seulement se succéder dans le temps. Ce sont donc des intervalles de temps qui mesurent sa durée, c'est-à-dire que le nombre de déplacements des mêmes pièces de monnaie dans un temps donné mesure la vitesse du cours de la monnaie. Admettons que le procès de circulation de ces quatre marchandises dure par exemple un jour. La somme des prix à réaliser s'élève donc à 8 £, le nombre de déplacements des mêmes pièces de monnaie pendant la journée à 4 et la masse de monnaie en circulation à 2 £, ou encore, pour une période donnée du procès de circulation: (somme des prix des marchandises) / (nombre de déplacements des pièces homonymes) = quantité de monnaie exerçant la fonction de moyen de circulation
Cette loi a une validité générale. Il est vrai que le procès de circulation dans un pays, pendant une période donnée, comprend d'une part de nombreuses ventes (ou achats), ou métamorphoses partielles, dispersées, simultanées et contiguës, au sein desquelles les mêmes pièces de monnaie ne changent qu'une seule fois de place ou n'accomplissent qu'un seul parcours, et d'autre part de nombreuses séries de métamorphoses aux articulations plus ou moins complexes, en partie juxtaposées, en partie entrelacées, au sein desquelles les mêmes pièces de monnaie effectuent des déplacements plus ou moins nombreux. Mais le nombre total de déplacements de toutes les pièces de monnaie homonymes présentes dans la circulation [134] donne le nombre moyen de déplacements de chacune d'entre elles, soit la vitesse moyenne du cours de la monnaie. La masse de monnaie jetée au début dans le procès journalier de la circulation, par exemple, est, bien sûr, déterminée par la somme des prix des marchandises circulant dans le même temps et en un même lieu. Mais, au sein de ce procès, chaque pièce de monnaie répond pour ainsi dire des autres. Si l'une accélère son cours, l'autre le ralentit ou bien est carrément éjectée de la sphère de circulation, celle-ci ne pouvant absorber qu'une quantité d'or qui, multipliée par le nombre moyen de déplacements de ses éléments unitaires, est égale à la somme des prix à réaliser. Si donc le nombre de déplacements effectués par les pièces de monnaie croît, leur quantité en circulation décroît. Si le nombre de déplacements décroît, leur quantité croît. Comme, à vitesse moyenne donnée, la masse de monnaie pouvant exercer la fonction de moyen de circulation est donnée, il suffit par exemple de jeter une quantité déterminée de billets d'une livre dans la circulation pour en chasser une quantité égale de souverains, tour de passe-passe que toutes les banques connaissent bien.
De même que, dans le cours de la monnaie en général, ne se manifeste que le procès de circulation des marchandises, c'est-à-dire le cycle qu'elles parcourent en passant par des métamorphoses de sens contraire, de même ne se manifestent, dans la vitesse de son cours, que la rapidité de leur changement de forme, la continuité dans l'enchaînement des métamorphoses, la vivacité du métabolisme, la prompte disparition des marchandises de la sphère de circulation et leur tout aussi prompt remplacement par de nouvelles. Dans la vitesse du cours de la monnaie se manifeste donc l(unité fluide des phases complémentaires et de sens contraire, transformation de la figure d'usage en figure de valeur et transformation inverse de la figure de valeur en figure d'usage, ou encore unité des deux procès de vente et d'achat. A l'inverse, dans le ralentissement du cours de la monnaie se manifestent la dissociation de ces procès et leur autonomisation contradictoire, l'interruption du changement de forme et donc de substance (76*). Naturellement, ce n'est pas la circulation elle-même qui permet de voir d'où provient cette interruption. Elle ne fait que montrer le phénomène. L'opinion courante qui, quand le cours de la monnaie se ralentit, voit moins souvent celle-ci surgir et disparaître en chaque point de la périphérie de la circulation, est encline à imputer le phénomène à une quantité insuffisante de moyens de circulation (77).
[135] Le quantum total de monnaie exerçant la fonction de moyen de circulation pendant chaque période est donc déterminé, d'une part, par la somme des prix de l'ensemble des marchandises en circulation, d'autre part, par la vitesse plus ou moins grande des procès de sens contraire de leur circulation, vitesse dont dépend la fraction de cette somme pouvant être réalisée par les mêmes pièces de monnaie. Mais la somme des prix des marchandises dépend aussi bien du volume que du prix de chaque espèce de marchandise. Toutefois, les trois facteurs: mouvement des prix, volume des marchandises en circulation et enfin vitesse du cours de la monnaie peuvent varier en suivant différentes directions et dans des proportions diverses, et la somme des prix à réaliser, donc la quantité des moyens de circulation qu'elle implique, peut passer ainsi par de très nombreuses combinaisons. Nous n'énumérons ici que les plus importantes dans l'histoire des prix des marchandises.
A prix des marchandises constants, la quantité des moyens de circulation peut croître parce que le volume des marchandises en circulation augmente ou que la [136] vitesse du cours de la monnaie diminue, ou encore que les deux facteurs agissent de concert. Inversement, la quantité des moyens de circulation peut diminuer à mesure que diminue le volume de marchandises ou qu'augmente la vitesse de circulation.
En cas de hausse générale des prix des marchandises, la quantité des moyens de circulation peut rester la même si le volume des marchandises en circulation diminue dans la proportion où leurs prix augmentent, ou si la vitesse du cours de la monnaie augmente aussi rapidement que la hausse des prix, le volume des marchandises en circulation restant constant. La quantité des moyens de circulation peut chuter parce que le volume des marchandises diminue plus rapidement ou que la vitesse du cours augmente plus rapidement que les prix.
En cas de baisse générale des prix des marchandises, la quantité des moyens de circulation peut rester constante si le volume des marchandises croît dans la proportion où leurs prix baissent, ou si la vitesse du cours de la monnaie diminue dans la même proportion que les prix. Elle peut croître si le volume des marchandises croît plus rapidement, ou si la vitesse de circulation diminue plus rapidement que ne baissent les prix des marchandises.
Les variations des différents facteurs peuvent se compenser mutuellement, en sorte que, malgré leur instabilité continuelle, la somme totale des prix à réaliser reste constante, et donc aussi la masse de monnaie en circulation. C'est pourquoi, au vu notamment de périodes un peu plus longues, on rencontre, dans tous les pays, un niveau moyenbeaucoup plus constant de la masse de monnaie en circulation et, par rapport à ce dernier, des écarts beaucoup plus faibles que ceux que l'on attendrait en en jugeant d'après les apparences. exception faite des fortes perturbations surgissant périodiquement des crises de la production et du commerce et, plus rarement, d'un changement dans la valeur de la monnaie même.
La loi suivant laquelle la quantité des moyens de circulation est déterminée par la somme des prix des marchandises en circulation et la vitesse moyenne du cours de la monnaie (78), peut aussi s'exprimer de la manière suivante: la somme des valeurs des marchandises et la vitesse moyenne de leurs métamorphoses étant données, [137] la quantité de monnaie, ou de matériau-monnaie, en circulation dépend de sa valeur. L'illusion selon laquelle, inversement, les prix des marchandises sont déterminés par la quantité des moyens de circulation, et celle-ci à son tour par la quantité de matériau-monnaie se trouvant dans un pays (79), trouve ses racines, chez ses premiers propagateurs, [138]dans l'hypothèse inepte que les marchandises entrent sans prix, et la monnaie, sans valeur, dans le procès de circulation où s'échange alors une partie aliquote de la masse informe des marchandises contre une partie aliquote de la montagne de métal (80).
c) Le numéraire. Le signe de valeur [prev.] [content] [next]
La figure de numéraire prise par la monnaie découle de sa fonction de moyen de circulation. Le poids-or figuré dans le prix, nom monétaire des marchandises, doit se présenter à elles, dans la circulation, sous forme de pièces d'or homonymes, autrement dit comme numéraire. Tout comme l'institution de l'étalon des prix, le monnayage est l'ffaire de l'État. [139] Dans les différents uniformes nationaux que revêtent l'or et l'argent en qualité de numéraires, mais qu'ils délaissent à nouveau sur le marché mondial, se manifeste le clivage entre les sphères intérieures, c'est-à-dire nationales, de la circulation des marchandises et sa sphère universelle - ce même marché mondial.
L'or en espèces et l'or en barres ne se distinguent donc à l'origine que par leur configuration, et l'or peut passer continuellement d'une forme à l'autre (81). Mais quitter l'Hôtel de la Monnaie c'est du même coup s'acheminer vers le creuset. Les pièces d'or en effet s'usent dans leur parcours, les unes davantage, les autres moins. Titre et substance de l'or, teneur nominale et teneur réelle entament le procès de leur dissociation. Des pièces d'or homonymes, parce que de poids différents, prennent des valeurs inégales. L'or comme moyen de circulation s'écarte de l'or comme étalon des prix et cesse donc aussi d'être effectivement l'équivalent des marchandises dont il réalise les prix. L'histoire monétaire du Moyen Age et de l'époque moderne jusqu'au XVIIIème siècle est l'histoire de ces désordres. La tendance spontanée du procès de circulation à transformer l'être-or du numéraire en paraître-or, le numéraire en symbole de sa teneur officielle en métal, est reconnue même par les très modernes lois sur le taux de perte métallique à partir duquel une pièce d'or est rendue inapte à la circulation et donc démonétisée.
[140] Si le cours même de la monnaie dissocie la teneur réelle de la teneur nominale du numéraire, son existence métallique de son existence fonctionnelle, c'est qu'il contient à l'état latent la possibilité de remplacer la monnaie métallique, dans sa fonction de numéraire, par des jetons faits d'un autre matériau, c'est-à-dire par des symboles. Les obstacles techniques à la frappe de poids d'or ou d'argent de plus en plus petits, et le fait qu'à l'origine servaient de mesure de valeur, au lieu des métaux plus nobles, des métaux plus ordinaires, l'argent au lieu de l'or, le cuivre au lieu de l'argent, le fait donc qu'ils circulaient comme monnaie quand le métal plus précieux les détrôna, tout cela explique historiquement le rôle des jetons de cuivre et d'argent comme substituts du numéraire-or. Ils remplacent l'or dans les sphères de la circulation des marchandises où le numéraire circule le plus vite et donc s'use le plus rapidement, c'est-à-dire où achats et ventes se renouvellent sans cesse à très petite échelle. Afin d'empêcher que ces métaux-satellites s'établissent à la place de l'or lui-même, la loi définit dans quelles proportions minimes ils doivent être seuls acceptés, en guise de paiement, à la place de l'or. Il va de soi que les sphères particulières où ont cours les différentes sortes de numéraire, s'interpénètrent. La monnaie divisionnaire apparaît à côté de l'or pour le paiement de fractions de la plus petite pièce d'or; l'or entre continuellement dans la circulation de détail, mais en est, tout aussi continuellement, rejeté du fait de son remplacement par de la monnaie divisionnaire (82).
La loi définit arbitrairement la teneur en métal des jetons de cuivre ou d'argent. Dans leur parcours, ils s'usent encore plus vite que le numéraire d'or. Dans les faits, leur fonction de numéraire devient donc totalement indépendante de leur poids, c'est-à-dire de toute valeur. L'existence de l'or comme numéraire se dissocie complètement de sa substance-valeur. Des choses relativement sans valeur, des coupures, peuvent donc faire fonction de numéraire à sa place. Dans les jetons de métal, ce caractère purement symbolique est encore caché dans une certaine mesure. [141] Dans le papier-monnaie, il saute aux yeux. On le voit: il n'y a que le premier pas qui coûte.
Il ne s'agit ici que du papier-monnaie d'État à cours forcé. Il est le rejeton direct de la circulation métallique. La monnaie de crédit, par contre, suppose des rapports qui, du point de vue de la circulation simple des marchandises, nous sont encore tout à fait inconnus. Remarquons toutefois en passant que, de même que le papier-monnaie proprement dit découle de la fonction de la monnaie en tant que moyen de circulation, la monnaie de crédit prend tout naturellement racine dans la fonction de la monnaie en tant que moyen de paiement (83).
L'État injecte, de l'extérieur, dans le procès de circulation des coupures sur lesquelles des noms monétaires tels que 1 £, 5 £, etc. sont imprimés. Dans la mesure où elles circulent effectivement à la place du montant d'or de même nom, leur mouvement ne fait que refléter les lois mêmes du cours de la monnaie. Une loi spécifique à la circulation de papier ne peut provenir que du rapport de représentation de ces coupures à l'or. Et cette loi dit simplement que l'émission du papier-monnaie doit se limiter à la quantité en laquelle l'or (ou l'argent) qu'il représente symboliquement devrait effectivement circuler. Or il est vrai que le quantum d'or que la sphère de circulation peut absorber fluctue continuellement au-dessus ou au-dessous d'un certain niveau moyen. Toutefois, la quantité du médium en circulation dans un pays donné ne baisse jamais au-dessous d'un certain minimum que l'expérience permet de fixer. Que cette quantité minimale renouvelle continuellement ses éléments constitutifs, c'est-à-dire se compose de pièces d'or toujours différentes, [142] ne change évidemment rien à sa grandeur ni à son mouvement ininterrompu dans la sphère de circulation. C'est pourquoi elle peut être remplacée par des symboles de papier. Si, par contre, on remplit aujourd'hui de papier-monnaie tous les canaux de la circulation au plein de leur capacité d'absorption monétaire, peut-être seront-ils engorgés demain par suite des fluctuations de la circulation des marchandises. Toute mesure se perd. Mais même s'il excède sa mesure, c'est-à-dire la quantité de numéraire-or de même dénomination qui pourrait circuler, le papier ne représentera, dans le monde des marchandises, abstraction faite du danger de discrédit général, que la quantité d'or déterminée par les lois immanentes de ce monde, la seule donc susceptible d'être représentée. Si, sur cette masse de papier, chaque coupure représente, par exemple, 2 onces d'or au lieu d'une, alors 1 £, par exemple, prendra de facto le nom monétaire de, disons, 1/8 d(once au lieu de 1/4. L'effet est le même que si l'or avait été altéré dans sa fonction de mesure des prix. Les mêmes valeurs qui s'exprimaient donc auparavant dans un prix de 1 £ s'expriment maintenant dans un prix de 2 £.
Le papier-monnaie est signe d'or, autrement dit signe monétaire. Son rapport aux valeurs-marchandises réside seulement dans le fait que ces dernières sont exprimées idéellement dans les mêmes quanta d'or que ceux représentés symboliquement par le papier. Le papier-monnaie n'est signe de valeur que dans la mesure où il représente des quanta d'or qui, comme tout autre quantum de marchandises, sont des quanta de valeur (84).
La question se pose, en fin de compte, de savoir pourquoi l'or peut être remplacé par de simples signes de lui-même, dénués de valeur. Mais, comme nous l'avons vu, il n'est remplaçable que pour autant qu'il s'isole ou se rend autonome dans sa fonction de numéraire ou de moyen de circulation. L'autonomisation de cette fonction n'a pas lieu, il est vrai, pour les pièces d'or prises isolément, bien qu'elle soit patente lorsque des pièces usées continuent de circuler. [143] Les pièces d'or ne sont, au sens strict, simple numéraire, moyen de circulation, qu'aussi longtemps qu'elles circulent effectivement. Mais ce qui n'est pas applicable à la pièce d'or isolée l'est à la quantité minimale d'or remplaçable par le papier-monnaie. Elle séjourne en permanence dans la sphère de la circulation, exerce continuellement la fonction de moyen de circulation, et existe donc exclusivement comme support de cette fonction. Son mouvement ne fait donc état que du perpétuel renversement en leur contraire des procès de la métamorphose de la marchandise, M - A - M, où la figure de valeur de la marchandise ne fait face à cette dernière que pour redisparaître aussitôt. La présentation autonome de la valeur d'échange de la marchandise n'est ici qu'un moment éphémère du procès. Cette dernière fait place aussitôt à une nouvelle marchandise. C'est pourquoi aussi l'existence purement symbolique de la monnaie suffit dans un procès qui l'éloigne sans cesse d'une main en la faisant passer dans une autre. Son existence fonctionnelle absorbe pour ainsi dire son existence matérielle. Reflet objectivé évanescent des prix des marchandises, elle n'exerce plus que la fonction de signe d'elle-même et peut donc aussi être remplacée par des signes (85). Seulement, le signe monétaire a besoin d'une validité sociale objective propre, et celle-ci, le symbole de papier l'acquiert par le cours forcé. Cette contrainte étatique ne s'exerce que dans la sphère intérieure de circulation, inscrite dans les limites d'une communauté, mais ce n'est que là aussi que la monnaie s'accomplit pleinement dans sa fonction de moyen de circulation, de numéraire, et qu'elle peut donc acquérir, avec le papier-monnaie, un mode d'existence séparé de sa substance métallique, extérieur à celle-ci et purement fonctionnel.
3. Monnaie [prev.] [content] [next]
Est monnaie la marchandise qui exerce la fonction de mesure de valeur, et donc aussi, que ce soit en chair et en os ou par délégation, de moyen de circulation. L'or (ou l'argent) est donc monnaie. Il en exerce la fonction, d'une part là où [144] il doit se manifester dans sa corporéité dorée (ou argentée), donc en tant que marchandise-monnaie, c'est-à-dire ni de façon purement idéelle, comme dans la mesure de valeur, ni en se faisant représenter, comme dans le moyen de circulation; d'autre part, là où sa fonction, qu'il la remplisse en personne ou par délégation, le fixe comme figure unique de la valeur, seule existence adéquate de la valeur d'échange face à toutes les autres marchandises, pures et simples valeurs d'usage.
a) Thésaurisation [prev.] [content] [next]
Le cycle ininterrompu des deux métamorphoses en sens contraire de la marchandise, ou encore le renversement sans heurt de la vente en achat et réciproquement, se manifeste dans le cours sans relâche de la monnaie, dans sa fonction de perpetuum mobile de la circulation. Elle s'immobilise ou, comme dit Boisguillebert, de meuble devient immeuble (85*), de numéraire, monnaie, dès que la série des métamorphoses s'interrompt, que la vente cesse d'être complétée par un achat lui succédant.
C'est aux premiers pas de la circulation des marchandises que se font jour la nécessité et le désir passionné de retenir le produit de la première métamorphose, la figure transformée de la marchandise, sa chrysalide d'or (86). On vend de la marchandise non pour en acheter, mais pour substituer la forme-monnaie à la forme-marchandise. De simpe médiation du métabolisme, ce changement de forme devient à lui-même sa propre fin. La figure aliénée de la marchandise se voit empêchée de fonctionner comme figure absolument convertible, forme-monnaie purement évanescente de cette marchandise. Ainsi la monnaie se pétrifie en trésor et le vendeur devient thésauriseur.
Au tout début de la circulation des marchandises précisément, seul l'excédent des valeurs d'usage se transforme en monnaie. L'or et l'argent se changent ainsi d'eux-mêmes en expressions sociales de l'abondance, de la richesse. Cette forme naïve de thésaurisation se perpétue chez les peuples où, au mode traditionnel de production régi par l'autoconsommation, correspond un monde hermétiquement clos de besoins. Il en va ainsi chez les peuples d'Asie, de l'Inde notamment. Vanderlint, qui s'imagine que les prix des marchandises dans un pays sont déterminés par la quantité d'or et d'argent s'y trouvant, se demande pourquoi les marchandises de l'Inde sont si bon marché. Réponse: parce que les habitants y enterrent leur argent. [145] De 1602 à 1734 ils enterrèrent, note-t-il, 150 millions de £ de métal-argent passé, à l'origine, d'Amérique en Europe (87). De 1856 à 1866, en dix années donc, l'Angleterre exporta en Inde et en Chine (le métal exporté en Chine refluant en grande partie vers l'Inde) 120 millions de £ en argent échangé auparavant contre de la monnaie australienne.
A un stade plus avancé de la production mercantile, chaque producteur de marchandises doit s'assurer le nervus rerum, le «gage social» (87a). (88) Ses besoins ne cessent de se renouveler et d'exiger l'achat de marchandises d'autrui, alors que la production et la vente de sa propre marchandise coûtent du temps et dépendent de circonstances fortuites. Pour acheter sans vendre, il faut qu'auparavant il ait vendu sans acheter. Exécutée à une échelle générale, cette opération semble se contredire elle-même. Pourtant, sur leurs lieux de production, les métaux précieux s'échangent directement contre d'autres marchandises. Il y a ici vente (du côté des possesseurs de marchandises) sans achat (du côté des possesseurs d'or et d'argent) (89); et les ventes ultérieures non suivies d'achats ne font que servir de médiation à la poursuite de la répartition des métaux précieux entre tous les possesseurs de marchandises. Ainsi, en tout point du trafic, se constituent des trésors d'or et d'argent de grandeur très variable. La soif d'or s'éveille à mesure qu'il devient possible de retenir la marchandise sous sa forme de valeur d'échange, autrement dit la valeur d'échange sous sa forme de marchandise. Avec l'extension de la circulation des marchandises s'accroît la puissance de la monnaie, cette forme sociale absolue de la richesse, toujours prête à entrer en action.
«L'or est une chose merveilleuse! Qui a de l'or peut faire tout ce qu'il lui plaît en ce monde. Avec de l'or, on peut même faire entrer des âmes au Paradis» (Christophe Colomb, Lettre de la Jamaïque, 1503).
Comme, au vu de la monnaie, rien ne trahit ce qui s'est mué en elle, tout, marchandise ou pas, se mue en monnaie. Tout devient vénal. La circulation devient la grande cornue sociale où tout se précipite pour en ressortir cristal-monnaie. Rien ne résiste à cette alchimie, pas même les saints ossements et moins encore les moins grossières res sacrosanctae, extra commercium hominum (89*). (90) [146] De même que toute différence qualitative entre marchandises se trouve effacée dans la monnaie, de même celle-ci, leveller radicale (90*), efface toutes les différences (91). Mais la monnaie est elle-même marchandise, une chose toute extérieure, susceptible de devenir la propriété privée de tout un chacun. La puissance sociale se change ainsi en puissance privée de la personne privée. C'est pourquoi la société antique la dénonce comme monnaie de division (91*) de son ordre économique et moral (92). La société moderne, qui dès sa plus tendre enfance, saisit Pluton aux cheveux [147] pour le tirer des entrailles de la terre (93), salue dans le Graal d'or l'étincelante incarnation de son principe vital le plus intime.
En tant que valeur d'usage, la marchandise satisfait un besoin particulier et constitue un élément particulier de la richesse matérielle. Mais la valeur de la marchandise mesure le degré de la force d'attraction que cette marchandise exerce sur tous les éléments de la richesse matérielle, et donc la richesse sociale de son possesseur. Pour le plus barbare et le plus fruste des possesseurs de marchandises, et même pour un paysan d'Europe occidentale, la valeur est indissociable de la forme-valeur, l'accroissement du trésor d'or et d'argent est donc accroissement de valeur. Certes, la valeur de la monnaie change, par suite soit de son propre changement de valeur, soit de celui affectant les marchandises. Mais cela n'empêche pas d'une part que 200 onces d'or contiennent, après comme avant, davantage de valeur que 100, 300 davantage que 200, etc., ni, d'autre part, que la forme physique métallique de cette chose, l(or, reste la forme-équivalent universel de toutes les marchandises, l'incarnation sociale immédiate de tout travail humain. L'instinct de thésaurisation ignore, par nature, toute mesure. Qualitativement, du point de vue de sa forme, la monnaie ne connaît pas de limite, c'est-à-dire qu'elle est, parce qu'immédiatement convertible en n'importe quelle marchandise, le représentant universel de la richesse matérielle. Mais en même temps, toute somme d'argent réelle est limitée quantitativement et n'est, pour cette raison, que moyen d'achat à action limitée. Cette contradiction de la monnaie entre sa limite quantitative et son absence de limite qualitative ramène sans cesse le thésauriseur au travail de Sisyphe de l'accumulation. Il en va de lui comme du conquérant qui, en chaque nouvelle terre, ne conquiert qu'une nouvelle frontière.
Pour retenir l'or comme monnaie, et donc comme élément de la thésaurisation, il faut l'empêcher de circuler, ou encore de se dissoudre, comme moyen d'achat, en moyens de jouissance. Le thésauriseur sacrifie donc ses désirs charnels au fétiche-or. Il prend au sérieux l'Evangile du renoncement. Mais d'un autre côté il ne peut soustraire dela circulation, en monnaie, que ce qu'il lui donne en marchandise. Plus il produit, plus il peut vendre. Labeur, parcimonie et avarice sont donc ses vertus cardinales; vendre beaucoup, acheter peu, voilà toute son économie politique (94).
A côté de la forme immédiate du trésor se rencontre sa forme esthétique, la possession de marchandises d'or et d'argent. Celle-ci s'accroît en même temps que la richesse de la société bourgeoise. [148] «Soyons riches ou paraissons riches» (Diderot). Ainsi se constitue d'une part un marché toujours plus étendu de l'or et de l'argent, indépendamment de leurs fonctions monétaires, d'autre part une source latente de monnaie, qui se met à couler notamment dans les périodes de tempêtes sociales.
Dans l'économie de la circulation métallique, la thésaurisation remplit diverses fonctions. La suivante résulte des conditions de circulation du numéraire d'or ou d'argent. On a vu comment la masse monétaire en circulation se gonfle et se rétracte sans cesse au gré des fluctuations qui affectent continuellement la quantité, le prix et la vitesse de circulation des marchandises. Elle doit donc être capable de contraction et d'expansion. Il faut tantôt que la monnaie soit attirée pour faire fonction de numéraire, tantôt que le numéraire soit repoussé pour faire fonction de monnaie. Pour que la masse monétaire réellement en circulation corresponde en tout temps au degré de saturation de la sphère de la circulation, il faut que le quantum d'or ou d'argent existant dans un pays soit supérieur à celui faisant fonction de numéraire. Cette condition se trouve remplie avec la forme-trésor de la monnaie. En même temps, les réservoirs du trésor servent de canaux d'alimentation et d'évacuation de la monnaie circulante qui, ainsi, n'engorge jamais les canaux qu'elle emprunte (95).
b) Moyen de paiement [prev.] [content] [next]
Dans la forme immédiate de la circulation marchande considérée jusqu'ici, la même grandeur de valeur avait toujours une existence double: marchandise à l'un des pôles, [149] monnaie au pôle opposé. Les possesseurs de marchandises n'entraient donc en contact qu'en qualité de représentants d'équivalents se trouvant dans un rapport de réciprocité. Mais avec le progrès de la circulation des marchandises se développent des rapports où la cession de la marchandise se trouve séparée dans le temps de la réalisation de son prix. Nous nous contenterons ici de mentionner les plus simples de ces rapports. Telle espèce de marchandise requiert, pour être produite, une durée plus longue, telle autre une durée plus courte. La production de marchandises différentes est liée aux différences de saisons. Telle marchandise est mise au monde sur les lieux mêmes de son marché, telle autre, au contraire, doit faire le voyage. L'un des possesseurs de marchandises peut donc entrer en scène en qualité de vendeur avant que l'autre ne le fasse en qualité d'acheteur. Quand les mêmes transactions entre les mêmes personnes se répètent invariablement, les conditions de vente des marchandises se règlent d'après leurs conditions de production. D'autre part, la jouissance de certaines espèces de marchandise, une maison, par exemple, est cédée pour un laps de temps déterminé. L'acheteur n'aura acquis effectivement la valeur d'usage de cette marchandise qu'à l'expiration du terme. Il l'a donc achetée avant de la payer. L'un des possesseurs de marchandises vend une marchandise existante, l'autre achète au seul titre de représentant de la monnaie, c'est-à-dire de monnaie future. Le vendeur devient créancier,l'acheteur, débiteur. La métamorphose de la marchandise, ou encore le développement de sa forme-valeur, subissant ici une altération, la monnaie aussi acquiert une autre fonction. Elle devient moyen de paiement (96).
C'est de la circulation simple des marchandises que prend ici naissance le personnage du créancier ou du débiteur. L'altération qui en affecte la forme donne au vendeur et à l'acheteur ces nouveaux traits. Il s'agit donc au départ de rôles tout aussi éphémères que ceux de vendeur et d'acheteur et, comme ces derniers, joués alternativement par les mêmes agents de la circulation. Toutefois, cette opposition apparaît dès l'origine moins débonnaire, étant davantage susceptible de se cristalliser (97). Mais ces mêmes personnages peuvent aussi entrer en scène indépendamment de la circulation des marchandises. La lutte de classe dans l'Antiquité, par exemple, se déroule principalement sous la forme d'une lutte entre créanciers et débiteurs [150] et prend fin à Rome avec la disparition du débiteur plébéien, remplacé par l'esclave. Au Moyen Age, la lutte prend fin avec la disparition du débiteur féodal qui perd son pouvoir politique en même temps que la base économique de celui-ci. Néanmoins la forme-monnaie - et le rapport créancier-débiteur a la forme d'un rapport monétaire - ne fait que refléter ici l'antagonisme plus profond inhérent aux conditions économiques d'existence.
Retournons à la sphère de la circulation des marchandises. La manifestation simultanée, aux deux pôles du procès de vente, des équivalents marchandise et monnaie, a cessé. Désormais, la monnaie exerce la fonction, premièrement, de mesure de valeur dans la détermination du prix de la marchandise vendue. Son prix arrêté contractuellement mesure l'obligation de l'acheteur, c'est-à-dire la somme d'argent dont il est redevable à une échéance déterminée. La monnaie exerce, deuxièmement, la fonction de moyen d'achat idéel. Bien qu'existant seulement dans la promesse monétaire de l'acheteur, elle provoque le déplacement de la marchandise d'une main à l'autre. Ce n'est qu'au terme échu que le moyen de paiement entre effectivement dans la circulation, c'est-à-dire passe des mains de l'acheteur dans celles du vendeur. Le moyen de circulation s'est transformé en trésor parce que le procès de circulation s'est interrompu à la première phase, que la figure transformée de la marchandise s'est retirée de la circulation. Le moyen de paiement entre dans la circulation, mais une fois seulement que la marchandise en est sortie. La monnaie ne sert plus de médiation au procès. Elle le clôt de manière autonome en tant qu'existence absolue de la valeur d'échange, marchandise universelle. Le vendeur transformait la marchandise en monnaie pour satisfaire un besoin par son entremise, le thésauriseur pour conserver la marchandise sous forme-monnaie, l'acheteur en dette (97*)
pour pouvoir s'acquitter. Si ce dernier ne paye pas, on procède à la vente forcée de ses biens. La monnaie, figure-valeur de la marchandise, devient donc désormais la finalité de la vente sous l'effet d'une nécessité sociale née des rapports inhérents au procès même de la circulation.
L'acheteur retransforme la monnaie en marchandise avant d'avoir transformé la marchandise en monnaie, il accomplit la deuxième métamorphose de la marchandise avant la première. La marchandise du vendeur circule, mais ne réalise son prix qu'au moyen d'une créance relevant du droit privé. Elle se transforme en valeur d'usage avant de s'être transformée en monnaie. L'accomplissement de sa première métamorphose ne vient qu'après-coup (98).
[151] A chaque période déterminée du procès de circulation, les obligations venues à échéance représentent la somme des prix des marchandises dont la vente a suscité ces obligations. La masse de monnaie nécessaire à la réalisation de cette somme de prix dépend d'abord de la vitesse de déplacement des moyens de paiement. Deux circonstances déterminent cette masse: l'enchaînement des relations de créancier à débiteur, en sorte que A, qui touche de l'argent de son débiteur B, le reverse à son propre créancier C, etc., et l'intervalle de temps qui sépare les différentes échéances de paiement. Cette procession de paiements, de premières métamorphoses différées, se distingue, dans son essence, de l'entrelacement, examiné plus haut, des séries de métamorphoses. Dans le mouvement du moyen de circulation, la connexion entre vendeurs et acheteurs ne fait pas que s'exprimer. Elle s'établit uniquement au sein de la circulation monétaire et en même temps qu'elle. Le mouvement du moyen de paiement, par cont, exprime une connexion sociale qui lui préexiste.
La simultanéité et la contiguïté des ventes limitent la possibilité de suppléer à la masse de numéraire par la vitesse de son cours. En revanche, elles constituent un nouveau levier dans l'économie des moyens de paiement. Avec la concentration des paiements en un même lieu, se développent spontanément des institutions et des méthodes appropriées à leur règlement par compensation. C'est le cas, par exemple au Moyen Age, des virements à Lyon. Il suffit de confronter simplement les créances de A sur B, de B sur C, de C sur A, etc., pour qu'elles s'annulent réciproquement, comme grandeurs positives ou négatives, jusqu'à concurrence d'une certaine somme. Il ne reste alors plus qu'une balance de compte à solder. Plus la concentration des paiements est massive, plus est réduite, comparativement, la balance, et donc aussi la masse des moyens de paiement en circulation.
Dans sa fonction de moyen de paiement, la monnaie renferme une contradiction qui surgit inopinément. Pour autant que les paiements se compensent, elle ne fonctionne qu'idéellement comme monnaie de compte, c'est-à-dire mesure des valeurs. Pour autant qu'il faille payer effectivement, elle n'entre pas en scène comme moyen de circulation, simple médiation évanescente du changement de substance, [152] mais comme incarnation individuelle du travail social, existence autonome de la valeur d'échange, marchandise absolue. Cette contradiction éclate dans ce moment des crises de la production et du commerce qu'on appelle crise monétaire (99). Elle ne se produit que là où la procession des paiements et un système élaboré de compensation mutuelle sont arrivés au terme de leur développement. A l'occasion de perturbations plus générales de ce mécanisme, quelle qu'en soit la provenance, la monnaie passe, dans un renversement subit et sans transition, de la figure purement idéelle de monnaie de compte à celle de monnaie sonnante et trébuchante. On ne peut plus lui substituer des marchandises profanes. La valeur d'usage de la marchandise devient sans valeur, et sa valeur s'efface devant ce qui en est la forme. Le bourgeois, il y a peu, avec la fatuité d'un adepte des Lumières aveuglé par la prospérité, tenait la monnaie pour vaine chimère: «Seule la marchandise est argent.» «Seul l'argent est marchandise!» est le cri dont retentit maintenant le marché mondial. Son âme appelle à grands cris l'argent, l'unique richesse, comme le cerf brame après l'eau fraîche (100). Dans la crise, l'opposition entre la marchandise et sa figure-valeur, la monnaie, s'exacerbe jusqu'à devenir la contradiction absolue. Ici donc, la forme-manifestation de la monnaie est indifférente. La disette monétaire reste la même, qu'il faille payer en or ou en monnaie de crédit, en billets de banque par exemple (101).
[153] Si nous considérons maintenant la somme totale de monnaie en circulation dans une période donnée, elle sera, à vitesse donnée du cours des moyens de circulation et de paiement, égale à la somme des prix des marchandises à réaliser, plus la somme des paiements venus à échéance, moins les paiements qui se compensent mutuellement, moins, enfin, le nombre de déplacements où la même pièce de monnaie exerce alternativement la fonction de moyen de circulation ou de moyen de paiement. Le paysan, par exemple, vend son froment pour 2 £, lesquelles servent ainsi de moyen de circulation. Le jour de l'échéance, il paie avec ces 2 £ la toile que le tisserand lui a livrée. Les mêmes 2 £ exercent alors la fonction de moyen de paiement. Que le tisserand achète une bible au comptant, et elles exerceront à nouveau la fonction de moyen de circulation, etc. Donc, même si prix, vitesse du cours de la monnaie et économie des paiements sont donnés, la masse de monnaie et le volume de marchandises en circulation dans une période, une journée par exemple, cessent de coïncider. De la monnaie circule qui représente des marchandises retirées depuis longtemps de la circulation. Des marchandises circulent dont l'équivalent-monnaie n'apparaît que plus tard. D'autre part, les dettes contractées quotidiennement et celles qui viennent à échéance un même jour sont des grandeurs tout à fait incommensurables (102).
La monnaie de crédit découle directement de la fonction de moyen de paiement assumée par la monnaie, lorsque des reconnaissances de dette pour les marchandises vendues [154] sont remises en circulation aux fins de transfert des créances. D'un autre côté, la monnaie dans sa fonction de moyen de paiement gagne en expansion au fur et à mesure que s'étend le crédit. En tant que moyen de paiement, la monnaie acquiert des formes d'existence propres sous lesquelles elle investit la sphère des grosses transactions commerciales, tandis que le numéraire d'or ou d'argent se voit refoulé principalement dans celle du commerce de détail (103).
A un certain niveau de développement et d'extension de la production mercantile, la fonction de moyen de paiement déborde la sphère de la circulation des marchandises. La monnaie devient la marchandise universelle des contrats (104). Rentes, impôts, etc., de prestations en nature qu'ils étaient, se transforment en paiements en argent. A quel point ce bouleversement est déterminé par la physionomie générale du procès de production, c'est ce que démontre par exemple la tentative deux fois avortée de l'Empire romain de prélever toutes les redevances en argent. L'effroyable misère du peuple des campagnes françaises sous Louis XIV, que Boisguillebert, [155] le maréchal Vauban, etc. dénoncent si éloquemment, n'était pas seulement imputable à la lourdeur de l'impôt, mais encore à la transformation des impôts en nature en impôts en espèces (105). D'autre part, si en Asie la rente foncière en nature, qui est aussi l'élément principal de l'impôt d'État, repose sur des rapports de production qui se reproduisent avec l'immuabilité de conditions naturelles, cette forme de paiement a pour effet en retour le maintien de l'ancienne forme de production. Elle est un des secrets de l'auto-conservation de l'Empire turc. Si le commerce extérieur imposé au Japon par l'Europe entraîne la transformation de la rente en nature en rente en argent, c'en sera fait de son agriculture modèle. Ses conditions étriquées d'existence économique se désagrègeront.
Dans chaque pays s'établissent des échéances générales pour les paiements. Elles reposent en partie, abstraction faite d'autres circuits de reproduction, sur les conditions naturelles de la production liées au changement des saisons. Elles réglementent aussi des paiements qui ne proviennent pas directement de la circulation des marchandises, tels que impôts, rentes, etc. La masse monétaire requise certains jours de l'année pour ces paiements éparpillés sur toute la superficie de l'organisme social provoque des perturbations périodiques, quoique tout à fait superficielles, dans l'économie des moyens de paiement (106).
[156] Il découle de la loi sur la vitesse du cours des moyens de paiement que, pour tous les paiements périodiques, quelle qu'en soit la source, la quantité des moyens de paiement nécessaire est proportionnelle à la longueur des périodes de paiement (107).
L'expansion de la monnaie comme moyen de paiement rend nécessaires des concentrations de monnaie en vue des échéances des sommes dues. Tandis que la thésaurisation, en tant que forme autonome d'enrichissement, disparaît au fur et à mesure des progrès de la société bourgeoise, elle s'amplifie, au contraire, sous la forme de fonds de réserve des moyens de paiement.
c) Monnaie mondiale [prev.] [content] [next]
En sortant de la sphère intérieure de la circulation, la monnaie dépouille à nouveau les formes locales qui y prospèrent - étalon des prix, numéraire, monnaie divisionnaire et signe de valeur - et retourne à la forme originelle de lingots de métal précieux. Dans le commerce mondial, les marchandises déploient leur valeur à l'échelle universelle. C'est pourquoi, là aussi, leur figure autonome de valeur leur fait face comme monnaie mondiale. C'est seulement sur le marché mondial que la monnaie exerce pleinement la fonction de marchandise dont la forme physique est en même temps la forme sociale immédiate sous laquelle se réalise le travail humain in abstracto. Son mode d'existence devient adéquat à son concept.
[157] Dans la sphère intérieure de la circulation, une marchandise unique peut servir de mesure de valeur et, partant, faire fonction de monnaie. Sur le marché mondial règne une double mesure de valeur, l'or et l'argent (108).
La monnaie mondiale exerce les fonctions de moyen de paiement universel, de moyen d'achat universel et de concrétion sociale absolue de la richesse en général (universal wealth). S'agissant de solder des balances internationales, c'est la fonction de moyen de paiement qui prédomine. D'où le mot d'ordre du mercantilisme: la balance commerciale! (109). [158] L'or et l'argent servent essentiellement de moyen d'achat international chaque fois que l'équilibre établi du métabolisme entre différentes nations se trouve soudainement perturbé. Ils font enfin fonction de concrétion sociale absolue de la richesse, là où il n'est question ni d'achat ni de paiement, mais de transfert de richesse d'un pays à l'autre, et où ce transfert est exclu sous la forme de marchandises en raison soit de la conjoncture du marché, soit du but poursuivi (110).
Tout comme pour sa circulation intérieure, chaque pays a besoin d'un fonds de réserve pour la circulation sur le marché mondial. Les réserves tirent donc leur raison d'être [159] en partie de la fonction de la monnaie comme moyen interne de circulation et de paiement, en partie de sa fonction de monnaie mondiale (110a). Dans ce dernier rôle, c'est toujours la marchandise-monnaie véritable, l'or et l'argent en chair et en os, qui est requise, ce pour quoi James Steuart caractérise expressément l'or et l'argent, par opposition à leurs tenant-lieu purement locaux, comme money of the world.
Le flux de l'or et de l'argent suit une direction double. D'une part il s'étale, à partir de ses sources, sur le marché mondial tout entier où il est capté dans des proportions variables par les différentes sphères nationales de la circulation pour disparaître dans leurs canaux intérieurs, y remplaçant les pièces d'or et d'argent usées, fournissant le matériau des marchandises de luxe et s'immobilisant sous forme de réserves (111). Ce premier flux a pour médiation l'échange direct des différents travaux réalisés, dans le cadre des nations, sous forme de marchandises, contre le travail réalisé, dans les pays producteurs d'or et d'argent, sous forme de métaux précieux. D'autre part, l'or et l'argent vont et viennent sans discontinuer entre les différentes sphères nationales de la circulation, en un flux qui suit les oscillations incessantes du cours des changes (112).
[160] Les pays à production bourgeoise développée limitent les réserves massivement concentrées dans les réservoirs bancaires au minimum requis par leurs fonctions spécifiques (113). A certaines exceptions près, un engorgement patent de ces réservoirs au-delà de leur niveau moyen de remplissage est un signe de blocage de la circulation des marchandises, d'interruption du cours de leur métamorphose ((114)).
Notes: [prev.] [content] [end]
(49*) Als gleichnamige Grössen, qualitativ gleiche und quantitativ vergleichbare. [back] (50) La question de savoir pourquoi la monnaie ne représente pas immédiatement le temps de travail lui-même, un bon figurant, par exemple, x heures de travail, revient tout simplement à savoir pourquoi, sur la base de la production mercantile, les produits du travail doivent se présenter comme marchandises, ce dernier procès incluant le dédoublement de la marchandise en marchandise et marchandise-monnaie; ou encore, pourquoi le travail privé ne peut être traité comme du travail social immédiat, son contraire. J'ai discuté, ailleurs et en détail, l'utopisme insipide d'une «monnaie-travail» sur la base de la production mercantile (ibid., pp.61 et sq.). Notons encore que la «monnaie-travail» d'Owen, par exemple, n'est pas plus «monnaie» que, disons, un billet de théâtre. Owen présuppose du travail immédiatement socialisé, et donc une forme de production diamétralement opposée à la production mercantile. Le certificat de travail ne fait que constater la participation individuelle du producteur au travail commun et dans quelle mesure il peut prétendre individuellement à la partie du produit commun destinée à la consommation. Mais il ne vient pas à l'idée d'Owen de présupposer la production mercantile et de vouloir néanmoins en contourner les conditions nécessaires par des rafistolages monétaires. [back] (51) Le sauvage ou le demi-sauvage utilise sa langue autrement. Le capitaine Parry note par exemple à propos des habitants de la côte ouest de Baffinsbay: «Dans ce cas» (à l'occasion de l'échange de produits) «ils le léchaient deux fois» (ce qu'on leur présentait) «avec la langue, à la suite de quoi ils semblaient considérer le marché comme conclu de manière satisfaisante». De la même façon, chez les Esquimaux de l'Est, l'échangiste léchait l'article à chaque réception. Si la langue passe ainsi, au Nord, pour l'organe de l'appropriation, il n'y a rien d'étonnant à ce qu'au Sud, le ventre passe pour l'organe de la propriété accumulée et à ce que le Caffre apprécie la richesse d'un homme à sa bedaine. Les Caffres sont des gaillards d'un solide bon sens, car l'année même où le rapport de 1864 sur la santé publique en Grande-Bretagne déplorait les carences en graisses d'une grande partie de la classe ouvrière, un certain Dr Harvey, qui n'a pourtant pas inventé la circulation du sang, trouvait son bonheur dans des recettes charlatanesques qui promettaient à la bourgeoisie et à l'aristocratie de les débarrasser de leur superflu de graisse. [W.E. PARRY, Journal of a voyage for the discovery of a north-west passage from the Atlantic to the Pacific, Londres 1821, pp.277-278.] [back] (52) Voir Karl MARX, Contribution.... «Les théories de l'argent comme unité de mesure», pp.53 et suiv. [op. cit., pp.43 sq.]. [back] (53) [Note à la deuxième édition]. «Là où l'or et l'argent coexistent légalement comme monnaie, c'est-à-dire comme mesure de valeur, on a toujours essayé, vainement, de les traiter comme s'ils étaient une seule et même matière. En effet, si l'on pose qu'un même temps de travail doit invariablement se réifier en la même proportion d'or et d'argent, on pose alors que l'or et l'argent sont la même matière et qu'une masse déterminée du métal le moins précieux, l'argent, constitue une fraction invariable d'une masse d'or déterminée. L'histoire de la monnaie anglaise, depuis le règne de Henri III jusqu'au temps de Georges II, se perd dans une succession continue de perturbations naissant du choc entre la fixation légale du rapport de valeur entre l'or et l'argent et les fluctuations de leur valeur réelle.. Tantôt l'or était surévalué, tantôt c'était l'argent. Le métal sous-évalué était alors retiré de la circulation, refondu et exporté. Puis on modifiait à nouveau par voie légale le rapport de valeur des deux métaux; mais la nouvelle valeur nominale ne tardait pas, comme l'ancienne, à entrer en conflit avec le rapport de valeur réel. - De nos jours encore, une baisse de valeur très faible et passagère de l'or par rapport à l'argent, résultant de la demande d'argent de l'Inde et de la Chine, a engendré le même phénomène sur une très grande échelle en France: l'exportation d'argent et son éviction de la circulation par l'or. Pendant les années 1855, 1856, 1857, l'excédent d'or importé par rapport aux exportations s'est élevé, pour la France, à 41 580 000 £ tandis que l'excédent d'argent exporté par rapport aux importations était de 34 704 000 £. Dans les pays en effet, où les deux métaux sont étalons légaux de valeur, où ils peuvent donc être l'un et l'autre acceptés en paiement, mais où chacun peut payer à sa guise en or ou en argent, le métal dont la valeur est en hausse est porteur d'un agio et mesure son prix, comme toute autre marchandise, dans le métal surévalué, tandis que seul ce dernier fait fonction de mesure de valeur. Toute l'expérience historique dans ce domaine se ramène à ceci que, là où, légalement, deux marchandises pourvoient à la fonction de mesure de valeur, c'est toujours une seule qui, dans la pratique, s'impose en tant que telle». (Karl MARX, op. cit., pp. 52-53, [éd. française, op. cit., pp. 48-49. Traduction révisée par nos soins.]). [back] (54) [Note à la deuxième édition.] L'anomalie selon laquelle, en Angleterre, l'once d'or, en qualité d'unité de l'étalon monétaire, ne se subdivise pas en parties aliquotes, s'explique comme suit: «A l'origine, notre système monétaire n'était adapté qu'à l'emploi de l'argent-métal - c'est pourquoi une once d'argent est toujours divisible en un nombre entier déterminé de pièces de monnaie; mais du fait que l'or ne fut introduit qu'à une époque tardive dans un système monétaire adapté au seul argent, l'once d'or ne peut être frappée en un nombre entier de pièces». (MACLAREN, History of the Currency, Londres 1858, p. 16). [back] (55) [Note à la 2ème édition.] Il règne dans la littérature anglaise une confusion indicible entre mesure des valeurs (measure of value) et étalon des prix (standard of value). Les fonctions, et par conséquent leurs dénominations, y sont continuellement confondues. [back] (56) Elle n'a d'ailleurs pas non plus de validité historique générale. [back] (57) [Note à la 2ème édition.] C'est ainsi que la livre anglaise désigne moins du tiers de son poids primitif, la livre écossaise d'avant l'Union, 1/36 seulement, la livre française 1/74, le maravedi espagnol moins de 1/l000, le rei portugais une proportion encore plus faible. [En 1707, l'Angleterre et l'Ecosse furent définitivement réunies et le Parlement écossais dissous.] [back] (58) [Note à la 2ème édition.] «Les monnaies dont les noms aujourd'hui n'ont plus qu'une existence idéale sont les plus anciennes dans toutes les nations; toutes furent réelles jadis, et c'est parce qu'elles furent réelles qu'on les a utilisées pour compter».(GALIANI, Della Moneta, op. cit., p.153). [back] (59) [Note à la 2ème édition.] Monsieur David Urquhart note dans ses Familiar Words à propos de cette aberration (!) qu'aujourd'hui une livre (£), unité-étalon anglaise, est approximativement égale à 1/4 d'once d'or: «Ceci, c'est la falsification d'une mesure et non l'établissement d'un étalon». [p. 105]. Dans cette «fausse dénomination» du poids d'or, il voit, comme partout ailleurs, la main falsificatrice de la civilisation. [back] (60) [Note à la 2ème édition]. «Quand on lui demanda à quoi les Grecs utilisaient l'argent, Anacharsis répondit: à compter». (ATHEN[AEUS], Deipnos 1. IV, 49, v.2 [p.120], éd. Schweighäuser, 1802). [back] (61) [Note à la 2ème édition]. «Comme l'or en tant qu'étalon des prix apparaît sous les mêmes noms comptables que les prix des marchandises, qu'une once d'or, par exemple, s'exprime donc tout aussi bien qu'une tonne de fer en 3 £ 17 shillings 10 1/2 d., on a appelé «prix de la monnaie» ces noms comptables propres à l'or. De là naquit l'idée bizarre selon laquelle l'or (ou l'argent) s'évaluerait en son propre matériau et qu'à la différence de toutes les marchandises il se verrait octroyer, au nom de l'État, un prix fixe. On confondit l'attribution de noms comptables à des poids d'or déterminés avec la fixation de la valeur de ces derniers». (Karl MARX, op. cit., p.52) [édition française, op. cit., p.48]. [back] (62) Voir «Théories sur l'argent comme unité de mesure», in Contribution à la Critique de l'Économie politique, p.53 et suiv. Les idées fantaisistes sur la hausse ou la baisse du «prix de la monnaie» consistant à transférer, au nom de l'État, des noms monétaires légaux de poids d'or ou d'argent fixés par la loi à des poids augmentés ou diminués, et, en conséquence, à frapper par exemple 1/4 d'once d'or en une pièce de 40 shillings au lieu de 20, toutes ces idées donc, dans la mesure où elles ne visent pas des opérations financières maladroites contre des créanciers publics et privés mais de «miraculeuses cures» économiques, ont été traitées si exhaustivement par Petty dans Quantulumcunque concerning Money. To the Lord Marquis of Halifax, 1682, que ses successeurs immédiats, Sir Dudley North et John Locke, sans parler de ceux qui vinrent après, ne purent que l'édulcorer: «Si la richesse d'une nation», dit-il entre autres, «pouvait être décuplée par une simple ordonnance, il serait bien singulier que notre gouvernement n'en ait pas promulgué depuis longtemps de semblables» (id, p.36). [back] (63) «Ou bien, il faut consentir à dire qu'une valeur d'un million en argent vaut plus qu'une valeur égale en marchandises» (LE TROSNE, op. cit., p.919), donc «qu'une valeur vaut plus qu'une valeur égale». [back] (63*) Exponent. [back] (64) Si dans sa jeunesse saint Jérôme eut fort à faire avec la chair matérielle, comme le montre son combat du désert contre des visions de belles femmes, il en fut de mme, dans son grand âge, avec la chair spirituelle. «Je me figurais», dit-il par exemple, «être en présence du souverain juge. - Qui es-tu? demanda une voix - Je suis un chrétien - Tu mens, répliqua le juge d'une voix de tonnerre, tu n'es qu'un cicéronien». [Citation de saint Jérôme dans sa lettre à Eustochius sur la préservation de la virginité.] [back] (64*) «L'alliage et le poids de cette monnaie sont très bien examinés, mais, dis-moi, l'as-tu dans ta bourse?» (DANTE, Divine Comédie, «Le Paradis», chant XXIV). [back] (64**) Gesellschaftlicher Stoffwechsel. En opposition à Formwechsel («changement de forme») nous traduirons Stoffwechsel parfois littéralement par «changement de substance». [back] (65) «Mais tout vient du feu, disait Héraclite, et le feu de tout, comme les denrées viennent de l'or et l'or des denrées.» (F. LASSALLE, Die Philosophie Herakleitos des Dunkeln, Berlin 1858, t.1, p.222). Une note de Lassalle concernant ce passage, p.224, n.3, définit la monnaie, de manière erronée, comme simple signe de valeur. [back] (65*) Einem geschenkten Gaul sieht man nicht ins Maul (expression proverbiale). De même, plus loin, Mitgefangen, mitgehangen. [back] (65**) Dans une lettre du 28 novembre 1878 à N.F. Danielson, traducteur russe du Capital, Marx modifie la dernière phrase comme suit: «Et en effet, la valeur de chaque aune individuelle n'est bien que la concrétion d'une partie du quantum de travail social dépensé dans le quantum total de toile.» [back] (65***) «Le chemin de l'amour véritable n'est jamais sans embûche». SHAKESPEARE, Le Songe d'une nuit d'été, acte 1, scène 1. [back] (66) «Toute vente est achat» (Dr QUESNAY, Dialogues sur le commerce et les travaux des artisans, [in] Physiocrates, édition Daire, 1ère partie, Paris 1846, p.170) ou, comme dit Quesnay dans ses Maximes générales, «Vendre c'est acheter». [Quesnay cité par DUPONT DE NEMOURS, in Maximes du Docteur Quesnay, ou résumé de ses principes d'économie sociale, in Physiocrates... par Eugène Daire, Paris 1846, 1ère partie, p.392.] [back] (67) «Le prix d'une marchandise ne peut être payé que par le prix d'une autre marchandise». (MERCIER DE LA RIVIERE, L'ordre naturel et essentiel des sociétés politiques, [in] Physiocrates, éd. Daire, 2ème partie, p.554). [back] (68) «Pour avoir cet argent, il faut avoir vendu» (ibid., p.513). [back] (69) Comme nous l'avons noté plus haut: à l'exception du producteur d'or ou d'argent qui échange son produit sans l'avoir préalablement vendu. [back] (69*) «Il (l'argent) n'a pas d'odeur». [back] (70) «Si l'argent représente, dans nos mains, les choses que nous pouvons désirer acheter, il y représente aussi les choses que nous avons vendues pour [...] cet argent». (MERCIER DE LA RIVIERE, op. cit., p.586). (70*) Sachlich harte Realität. [back] (71) «Il y a donc [...] quatre termes et trois contractants, dont l'un intervient deux fois». (LE TROSNE, op. cit., p.909). [back] (72) [Note à la 2ème édition.] Si tangible que soit ce phénomène, l'économiste, notamment le libre-échangiste vulgaris, n'y prête pourtant que rarement attention. [back] (73) Voir mes notes sur James Mill, Contribution, etc., p.74-76. On a ici deux aspects caractéristiques de la méthode apologétique des économistes. Premièrement, l'identification de la circulation des marchandises et de l'échange direct de produits par simple abstraction de leurs différences. Deuxièmement, la tentative d'évacuer en les niant les contradictions du procès de production capitaliste par réduction des rapports entre ses agents à de simples relations issues de la circulation des marchandises. Or, production de marchandises et circulation de marchandises sont des phénomènes appartenant, bien que dans des proportions variables en étendue et en portée, aux modes de production les plus divers. On ne sait donc rien de la differentia specifica de ces modes de production, et on ne peut donc porter aucun jugement sur eux si l'on ne connaît que les catégories abstraites, qui leur sont communes, de la circulation des marchandises. En aucune autre science que l'économie politique ne règnent les fanfaronnades les plus éhontées mariées aux lieux communs les plus élémentaires. J.B. Say, par exemple, se targue de pouvoir juger des crises, parce qu'il sait que la marchandise est un produit! [back] (73*) Les équivalents anglais et français sont de Marx. Toutefois, nous traduisons le terme Umlauf dans certains contextes, par «déplacement» (en particulier à la forme pluriel, ou dans le terme composé Umlaufsanzahl). [back] (73**) Einseitige Form. Dans la même phrase, nous avons traduit doppelseitig par «double». [back] (74) Même quand la marchandise est vendue et revendue, phénomène dont nous n'avons pas à nous occuper au point où nous en sommes, sa dernière vente, définitive, la fait sortir de la sphère de la circulation pour tomber dans celle de la consommation, pour y servir de moyen de subsistance ou de moyen de production. [back] (75) «Il» (l'argent) «n'a d'autre mouvement que celui qui lui est imprimé par les productions». (LE TROSNE, op. cit., p.885). [back] (75*) Verselbständigt. [back] (76) «Ce sont les productions qui le» (l'argent) «mettent en mouvement et le font circuler... La célérité de son mouvement» (de l'argent) «supplée à sa quantité. Lorsqu'il en est besoin, il ne fait que glisser d'une main dans l'autre sans s'arrêter un instant». (LE TROSNE, op. cit., pp.915, 916). [back] (76*) Die Stockung des Formwechsels und daher des Stoffwechsels. [back] (77) «L'argent étant... la mesure générale commune à la vente et à l'achat, quiconque a quelque chose à vendre, mais ne trouve pas d'acheteur, est immédiatement enclin à penser que c'est le manque d'argent dans le royaume ou dans le pays qui est à la source de la mévente de ses biens; d'où les plaintes générales sur le manque d'argent, ce qui est une grande erreur... De quoi ont besoin tous ces gens qui réclament de l'argent à cor et à cri?... Le fermier se lamente... il pense qu'il pourrait obtenir un prix pour ses denrées s'il y avait plus d'argent dans le pays... Ce n'est donc apparemment pas l'argent qui lui manque, mais un prix pour son grain et son bétail qu'il voudrait, mais qu'il ne peut, vendre... Pourquoi n'obtient-il pas de prix?... 1. Soit il y a trop de grain et de bétail dans le pays, en sorte que la majorité des gens sur ce marché veut vendre, comme lui, et acheter peu, soit 2. l'écoulement habituel dû à l'exportation est bloqué... soit 3. la consommation baisse, par exemple quand les gens, par pauvreté, ne dépensent plus autant pour leurs besoins domestiques que par le passé. Voilà pourquoi ce n'est pas l'augmentation pure et simple de la quantité d'argent qui profiterait aux denrées de fermier, mais la suppression de l'une de ces trois causes qui jugulent vraiment le marché... Négociant et détaillant ont besoin d'argent de la même manière, c'est-à-dire qu'ils ne peuvent écouler les denrées dont ils font commerce car les marchés sont bloqués... Une nation ne se porte jamais si bien que quand les richesses passent rapidement de main en main». (Sir DUDLEY NORTH, Discourses upon Trade, Londres 1691, pp.11-15 passim.) Toute la supercherie de Herrenschwand revient à dire que les contradictions qui découlent de la nature de la marchandise et se manifestent donc dans leur circulation pourraient être levées par un accroissement des moyens de circulation. Par ailleurs, de l'illusion populaire qui attribue les blocages du procès de production et de circulation à une pénurie de moyens de circulation, on ne peut nullement conclure inversement qu'une pénurie effective de moyens de circulation, à la suite par exemple de tripatouillages officiels de la regulation of currency, ne pourrait de son côté provoquer des blocages. [back] (78) «Une certaine mesure et une certaine proportion de la quantité d'argent sont nécessaires... la bonne marche du commerce d'une nation; trop ou trop peu y porterait préjudice. Tout comme le commerce de détail requiert une certaine quantité de farthings pour changer les pièces en argent et effectuer les paiements ne pouvant être faits avec ces pièces, même les plus petites... De même que la proportion du nombre de farthings requis par les changes dépend du nombre des acheteurs, de la fréquence de leurs achats et surtout principalement de la valeur de la plus petite pièce d'argent, la proportion de monnaie (pièces d'or et d'argent) requise par notre commerce sera déterminée par la fréquence des échanges et par la somme des paiements». (William PETTY, A Treatise on Taxes and Contributions, Londres 1667, p.17). Dans sa Political Arithmetic, Londres 1774, A. Young défend la théorie de Hume contre J. Steuart; on y trouve un chapitre à part: «Les prix dépendent de la quantité de monnaie», pp.112 et suiv. Dans la Contribution.... p.149, je remarque ceci: «Quant à la question de la quantité de numéraire circulant, il (A. Smith) la passe sous silence et l'écarte en traitant, de la façon la plus erronée, la monnaie comme une simple marchandise.» Il n'en est ainsi que tant que Smith traite de la monnaie ex officio[*]. A l'occasion toutefois, dans sa critique des systèmes antérieurs de l'économie politique par exemple, la vérité lui échappe: «La quantité de pièces de monnaie est réglée, dans tous les pays, par la valeur des biens qu'elle doit faire circuler... La valeur des biens achetés et vendus pendant l'année dans un pays requiert, pour qu'ils circulent et soient distribués à leurs consommateurs proprement dits, une certaine quantité d'argent, mais ne peut justifier l'emploi d'une quantité supérieure. Le canal de la circulation attire à lui nécessairement une somme suffisante pour le remplir, et n'en absorbe jamais davantage» (Wealth of Nations, [vol. III], L.IV, ch.1 [pp.87,89]. De même, Adam Smith introduit son ouvrage ex officio[*] par une apothéose de la division du travail. Par la suite, dans son dernier livre, consacré aux sources du revenu de l'État, il reproduit à l'occasion la dénonciation que fait son maître A. Ferguson de cette même division du travail. [*] Ex officio: nous suggérons ici «par devoir». [back] (79) «Le prix des choses s'élèvera certainement dans chaque pays à mesure qu'augmentera la quantité d'or et d'argent dans la population; et, conséquemment, dans un pays où la quantité d'or et d'argent diminuent, les prix de toutes les marchandises baisseront proportionnellement à cette diminution de la masse de monnaie.» (Jacob VANDERLINT, Money answers all Things, Londres 1734, p.5) Une comparaison plus attentive entre Vanderlint et les Essays de Hume ne laisse pas planer le moindre doute pour moi quant au fait que Hume connaissait cet écrit, d'ailleurs important, de Vanderlint, et qu'il en a fait usage. On trouve aussi chez Barbon, et chez d'autres auteurs plus anciens, cette idée que la quantité des moyens de circulation détermine les prix. «Il ne peut résulter», dit Vanderlint, «aucun inconvénient d'un commerce sans entrave, mais, au contraire, un très grand avantage car, si l'argent comptant d'une nation s'en trouve réduit - ce que cherchent précisément à empêcher les mesures prohibitives –, les nations où s'écoulera cet argent liquide devront bien constater que le prix de toutes les choses augmente dans les mêmes proportions où aura augmenté chez elles la quantité d'argent comptant. Et... nos produits manufacturés et toutes les autres marchandises seront bientôt si peu chers que la balance commerciale s'inclinera de nouveau en notre faveur, et qu'ainsi l'argent refluera chez nous» (ibid., pp.43-44). [back] (80) Que chaque espèce de marchandises constitue, par son prix, un élément de la somme des prix de toutes les marchandises en circulation, cela est évident. En revanche, il est absolument inconcevable que des valeurs d'usage, incommensurables entre elles, dussent s'échanger en masse contre l'or ou l'argent qui se trouve dans un pays. Si l'on escamote le monde des marchandises pour le réduire à une unique marchandise intégrale dont chaque marchandise ne constituerait qu'une partie aliquote, on obtient le bel exercice de calcul que voilà: marchandise intégrale = x quintaux d'or. Marchandise A = telle partie aliquote de la marchandise intégrale = même partie aliquote de x quintaux d'or. Montesquieu exprime ceci en toute honnêteté: «Si l'on compare la masse de l'or et de l'argent qui est dans le monde avec la somme des marchandises qui y sont, il est certain que chaque denrée ou marchandise, en particulier, pourra être comparée à une certaine portion [...] de l'autre. Supposons qu'il n'y ait qu'une seule denrée ou marchandise dans le monde, ou qu'il n'y en ait qu'une seule qui s'achète, et qu'elle se divise comme l'argent: une partie de cette marchandise répondra à la masse de l'argent; la moitié du total de l'une à la moitié du total de l'autre, etc. l'établissement du prix des choses dépend toujours fondamentalement de la raison du total des choses au total des signes.» (MONTESQUIEU, op. cit., t. III, pp.12-13). Pour les développements donnés à cette théorie par Ricardo, son élève James Mill, Lord Overstone etc., voir Contribution.... pp.140-146 et pp.150 et suiv.. Monsieur J.St. Mill parvient, avec la logique éclectique qui lui est familière, à embrasser à la fois l'avis de son père, J. Mill, et l'avis opposé. Si l'on compare le texte de ses Principes of Political Economy à la préface (première édition) dans laquelle il se désigne lui-même comme l'Adam Smith de notre époque, on ne sait si l'on doit plus s'extasier sur la naïveté du personnage ou sur celle du public qui, en toute bonne foi, s'accommoda de lui, en guise d'Adam Smith, avec lequel pourtant il a à peu près autant de points communs que le général William Kars de Kars avec le duc de Wellington. Les recherches personnelles, d'ailleurs sans envergure ni substance, de monsieur J.St. Mill dans le domaine de l'économie politique se trouvent toutes rangées en ordre de bataille dans son opuscule paru en 1844, Some Unsettled Questions of Political Economy. Locke, quant à lui, formule sans détours le lien entre l'absence de valeur de l'or et de l'argent et la détermination de leur valeur par leur quantité. «Les hommes s'étant mis d'accord pour conférer à l'or et à l'argent une valeur imaginaire... la valeur intrinsèque que l'on perçoit dans ces métaux n'est rien d'autre que leur quantité». (Some Considerations, etc., 1691, [in] Works, ,d.1777, vol. II, p.15). [back] (81) Il est naturellement hors des limites de mon propos de traiter ici de détails tels que le seigneuriage ou autres. A l'encontre de ce sycophante romantique qu'est Adam Müller, admirateur de la «généreuse libéralité» avec laquelle «le gouvernement anglais bat gratuitement monnaie»[*], on notera ce jugement de Sir Dudley North: «L'or et l'argent, comme les autres marchandises, ont leur flux et reflux. Lorsqu'un chargement arrive d'Espagne.... il est porté à la Tour et aussitôt monnayé. Quelques temps après survient une demande de lingots en vue de l'exportation. S'il n'y en a pas, et qu'il se trouve que tout a été monnayé, que se passe-t-il alors? On refond tout, ce qui ne représente aucune perte, le monnayage ne coûtant rien au possesseur de l'or. Mais c'est la nation qui en supporte les conséquences puisqu'on lui fait payer le tressage de la paille qu'on donne aux ânes. Si le marchand» (North était lui-même l'un des plus gros négociants du temps de Charles II) «devait payer un prix pour le monnayage, il n'enverrait pas sans réfléchir son argent à la Tour, et l'argent monnayé aurait ainsi toujours une valeur plus élevée que le métal non monnayé». (NORTH, op. cit., p.18). [*] A.H. MÜLLER, Die Elemente der Staatskunst, 2ème partie, Berlin 1809, p.280. [back] (82) S'il n'y a jamais plus de monnaie d'argent disponible que ce dont on a besoin pour les paiements plus petits, on ne pourra en rassembler en quantité suffisante pour des paiements plus importants... L'usage de l'or pour les paiements importants implique nécessairement qu'on l'utilise aussi dans le commerce de détail: celui qui possède des pièces d'or les utilise aussi pour de petits achats et en retour, avec la marchandise qu'il a achetée, on lui rendra la monnaie en pièces d'argent; la monnaie d'argent excédentaire, qui sans cela ne ferait qu'encombrer le détaillant, lui est ainsi retirée et se voit réintégrée dans la circulation générale. Mais s'il y a tellement de monnaie d'argent que les petits paiements peuvent être effectués sans recourir à l'or, le détaillant recevra, pour de petits achats, une telle quantité de monnaie d'argent que celle-ci, nécessairement, s'accumulera chez lui». (David BUCHANAN, Inquiry into the Taxation and Commercial Policy of Great Britain, Edimbourg 1844, pp.248-249). [back] (83) Wan-mao-in, Mandarin du Trésor, s'avisa de soumettre au Fils du Ciel un projet visant secrètement à transformer les assignats de l'Empire chinois en billets de banque convertibles. Dans son rapport d'avril 1854, le Comité des assignats lui a passé le savon qu'il méritait. Il n'est pas dit s'il a reçu également la volée obligatoire de coups de bambou. «Le Comité», lit-on à la fin du rapport, «a examiné son projet attentivement et est d'avis que seuls les marchands y trouvent leur intérêt, et que la couronne n'en retire aucun avantage».(Arbeiten der Kaiserlich-Russischen Gesandschaft zu Peking über China, traduit du russe par le Dr K. Abel et F. A. Mecklenburg, vol.1, Berlin 1858, p.54). A propos de la constante démétallisation des pièces d'or consécutive à leur circulation, voici le témoignage d'un «Governor» de la Bank of England devant la «House of Lord's Committee» (section des Bankacts): «Chaque année voit une série toute fraîche de «souverains» (ces derniers n'ont rien de politique: le sovereign est le nom de la livre sterling) perdre trop de poids. Telle série qui, une année, pèse bon poids, en perd par usure suffisamment pour faire pencher, l'année suivante, le plateau de la balance.» (House of Lords' Committee, 1848, № 429). [back] (84) [Note à la 2ème édition.] Le passage suivant, tiré de Fullarton, montre la confusion qui règne même chez les meilleurs auteurs à propos des diverses fonctions de la monnaie: «En ce qui concerne nos échanges intérieurs, toutes les fonctions monétaires ordinairement remplies par les pièces d'or ou d'argent peuvent être tout aussi bien remplies par une circulation de billets non convertibles, n'ayant d'autre valeur que la valeur artificielle et conventionnelle qu'ils tiennent de la loi - ceci est à mon avis indéniable. Une telle valeur pourrait répondre à toutes les finalités d'une valeur intrinsèque et rendre même superflue la nécessité d'un étalon de valeur, pour autant que l'on maintienne la quantité des émissions dans des limites raisonnables.» (FULLARTON, Regulation of Currencies, 2ème éd., Londres 1845, p.21). Ainsi donc, du fait qu'elle peut être remplacée dans la circulation par de simples signes de valeur, la marchandise-monnaie serait superflue en tant que mesure des valeurs et étalon des prix! [back] (85) Pour Nicolas Barbon, le fait que l'or et l'argent, en tant que numéraire ou dans leur fonction exclusive d'instruments de la circulation, deviennent leurs propres signes, donne aux gouvernements le droit de to raise money [relever la monnaie], c'est-à-dire par exemple de donner à un quantum d'argent, qu'on appelait groschen, le nom d'un quantum d'argent plus grand, tel que le thaler, et ainsi de rembourser les créanciers en groschen en lieu et place des thalers. «La monnaie s'use et perd de son poids à force d'être comptée et recomptée... C'est la dénomination et la cote de la monnaie que les gens prennent en compte dans le commerce, et non la quantité de métal-argent... C'est l'autorité de l'État qui, du métal, fait de la monnaie.» (N. BARBON, op. cit., pp.29-30, 25). [back] (85*) BOISGUILLEBERT, Le Détail de la France, in Economistes financiers du XVIIIème siècle, par Eugène Daire, Paris 1843, p.213. [back] (86) «La richesse en argent n'est que...richesse en productions converties en argent.» (MERCIER DE LA RIVIERE, op. cit., p.573). «Une valeur en productions n'a fait que changer de forme.» (ibid., p.486). [back] (87) «C'est grâce à cette disposition qu'ils maintiennent leurs articles et leurs produits manufacturés à un prix aussi bas». (VANDERLINT, op. cit., pp.95-96). [back] 87a Das «gesellschaftliche Faustpfand». [back] (88) «L'argent est une garantie». (John BELLERS, Essays about the Poor, Manufactures, Trait, Plantations and Immorality, Londres 1699, p.13). [back] (89) Pris comme catégorie, l'achat présuppose en effet que l'or ou l'argent existe déjà comme figure transformée de la marchandise, c'est-à-dire comme produit de la vente. [back] (89*) Choses sacro-saintes, en dehors du commerce des hommes. [back] (90) Henri III, Très Chrétien Roi de France, dépouille les cloîtres, etc. de leurs reliques pour en faire des lingots d'argent. On sait quel rôle a joué, dans l'Histoire de la Grèce, le pillage des trésors du temple de Delphes par les Phocéens. On sait que, chez les Anciens, les temples servaient de demeure au dieu des marchandises. C'étaient des «banques sacrées». Chez les Phéniciens, peuple marchand par excellence, la monnaie était prise pour la figure aliénée de toutes choses. Aussi était-il de règle que les jeunes filles qui se livraient aux étrangers, lors des fêtes en l'honneur de la déesse de l'amour, offrissent à celle-ci la pièce de monnaie reçue en paiement. [back] (90*) Allusion au mouvement révolutionnaire anglais des «Nivelleurs». [back] (91) «Or précieux, or jaune et luisant! en voici assez pour rendre le noir blanc, le laid beau, l'injuste juste, le vil noble, le vieux jeune, le lâche vaillant!... Qu'est-ce cela, ô dieux immortels? Cela, c'est ce qui détourne de vos autels vos prêtres et leurs acolytes... Cet esclave jaune bâtit et démolit vos religions, fait bénir les maudits, adorer la lèpre blanche; place les voleurs au banc des sénateurs et leur donne titres, hommages et génuflexions. C'est lui qui fait de la veuve vieille et usée une nouvelle mariée... Allons, argile damnée, catin du genre humain...» (SHAKESPEARE Timon d'Athènes, IV, III). [back] (91*) Die Scheidemünze (monnaie divisionnaire). [back] (92) «L'homme ne connaît pas de mal plus honteux que celui de l'argent; il jette la discorde jusque dans les villes, il éloigne les hommes de leurs demeures et de leurs troupeaux; il trouble les âmes les plus nobles et les détourne vers des actes sans nom, il suggère aux mortels les voies de la ruse et de la méchanceté, leur apprend l'impiété.» (SOPHOCLE, Antigone). [back] (93) L'avarice espère arracher Pluton lui-même aux entrailles de la terre.» ATHEN[AEUS], Deipnos. [Il s'agit bien du dérivé latin du grec ploutos, Dieu de la richesse avant de devenir celui des enfers.] [back] (94) «Accroître autant que possible le nombre de vendeurs d'une marchandise, réduire autant que possible le nombre des acheteurs, tels sont les pivots autour desquels tournent toutes les mesures de l'économie politique». (VERRI, op. cit., p. 52, 53.) [back] (95) «Toute nation a besoin pour faire du commerce, d'une somme déterminée de specific money, qui varie et est plus ou moins importante selon que l'exige la conjoncture... Ces périodes de flux et de reflux de la monnaie s'équilibrent d'elles-mêmes, sans le recours aux politiciens... Les godets travaillent en alternance: lorsque la monnaie se fait rare, on monnaye les lingots; lorsque les lingots sont rares, on fond la monnaie.»(Sir D. NORTH, op. cit., [Post-scriptum] p.3). John Stuart Mill, qui fut longtemps fonctionnaire de la Compagnie des Indes orientales, confirme qu'en Inde les objets d'orfèvrerie en argent continuent de remplir directement la fonction de trésor. Les «bijoux d'argent sont portés au monnayage quand le taux de l'intérêt est élevé; ils retournent à leurs possesseurs lorsque le taux de l'intérêt est en baisse». (J. St. MILL: Evidence, in Reports on Bankacts, 1857, n.2084, 2101.) D'après un document parlementaire de 1864 sur l'importation et l'exportation d'or et d'argent en Inde [*], en 1863, l'importation dépassa l'exportation de 19367 764 £. Dans les huit années précédant 1864, l'excédent d'importation des métaux précieux par rapport à leur exportation atteignit 109 652 917 £. Tout au long de ce siècle, ce sont plus de 200 000 000 £ qui furent monnayées en Inde. [*] East-India (Bullion). Return to an address of the Honourable the House of Commons, dated the 8th February 1864. [back] (96) Luther distingue entre l'argent en tant que moyen d'achat et l'argent en tant que moyen de paiement: «Tu me fais d'un usurier un être double: ici je ne puis payer, là je ne puis acheter.»(Martin LUTHER, An die Pfarrherrn, wider den Wucher zu predigen, Wittenberg 1540). [back] (97) Concernant les rapports de créanciers à débiteurs chez les négociants anglais du début du XVIIIème siècle: «Il règne ici, en Angleterre, chez les gens du commerce, un tel esprit de cruauté qu'on ne saurait rien rencontrer de semblable dans aucune société et dans aucun autre pays du monde.» (An Essay on Credit and the Bankrupt Act, Londres 1707, p.2). [back] (97*) Der schuldige Käufer. [back] (98) Note à la 2ème édition.] On verra, à lire la citation suivante empruntée à mon ouvrage paru en 1859, pourquoi je ne prends pas en considération, ici, une forme inverse: «Inversement, dans le procès A-M, on peut se dessaisir de la monnaie comme moyen d'achat effectif et réaliser ainsi le prix de la marchandise avant que la valeur d'usage de la monnaie soit réalisée et la marchandise cédée. C'est ce qui se passe, par exemple, quotidiennement sous la forme des paiements anticipés. C'est aussi la forme sous laquelle le gouvernement anglais achète en Inde l'opium des Ryots. Mais là, la monnaie n'agit toujours que sous la forme bien connue de moyen d'achat... Naturellement le capital aussi est avancé sous la forme de monnaie... Cependant, ce point de vue ne relève pas de la perspective de la circulation simple». (Ibid., pp.119-120). [back] (99) Il convient de distinguer entre la crise monétaire telle qu'elle est définie ici, comme phase particulière de toute crise générale de la production et du commerce, et cette forme particulière de crise, appelée également crise monétaire, mais qui peut surgir isolément, de sorte qu'elle n'agit que par contrecoup sur l'industrie et le commerce. Ce sont là des crises dont le pivot est le capital-argent et qui ont par conséquent la Banque, la Bourse et la Finance pour sphère immédiate. [Note de Marx pour la 3ème édition.] [back] (100) «Le brusque renversement du système de crédit en système monétaire ajoute l'effroi théorique à la panique pratique: et les agents de la circulation tremblent devant le mystère impénétrable de leurs propres rapports.» (Karl MARX, op. cit., p.126). «Les pauvres n'ont pas de travail parce que les riches n'ont pas d'argent pour les faire travailler bien qu'ils possèdent les mêmes terres et la même main-d'œuvre que par le passé pour la production de moyens de subsistance et de vêtements; c'est pourtant cela, et non l'argent, ce qui constitue la vraie richesse d'une nation» (John BELLERS, Proposals for raising a College of Industry, Londres 1696, pp. 3, 4). [back] (101) Comment les amis du commerce exploitent de telles situations: «Un jour» (1839), «un vieux banquier cupide» (de la City) «souleva dans son cabinet le couvercle du secrétaire devant lequel il était assis, et étala devant l'un de ses amis des liasses de billets de banque; avec un plaisir fervent, il dit qu'il y avait là 600 000 £ qu'il avait retenues pour provoquer une pénurie d'argent, et qui seraient toutes mises en circulation le même jour à trois heures». ([H. Roy], The Theory of the Exchanges. The Bank Charter Act of 1844, Londres 1864, p.81). L'organe semi-officiel The Observer fait, le 24 avril 1864, la remarque suivante: «Des bruits rien moins qu'étranges courent sur les moyens qui ont été employés dans le but de créer une pénurie de billets de banque... Aussi douteuse que puisse sembler l'idée qu'on aurait pu avoir recours à de semblables artifices, la rumeur en a été si largement répandue que nous devons en vérité en faire état». [back] (102) «Le montant des ventes et des contrats réalisés pendant une journée donnée n'influencera en rien la quantité d'argent en circulation ce même jour, mais se résoudra dans la majorité des cas en une multitude de traites sur la quantité d'argent qui pourra être en circulation à des dates ultérieures plus ou moins éloignées... Il n'est pas nécessaire que les billets signés ou les crédits ouverts aujourd'hui présentent, en nombre, en montant ou en durée, une quelconque similitude avec ceux signés ou contractés pour demain ou après-demain; au contraire, beaucoup de billets et créances contractés aujourd'hui couvrent, lorsqu'ils arrivent à échéance, une masse d'obligations dont l'origine est dispersée sur toute une série de dates antérieures et absolument indéfinies. Ainsi, des billets à 12, 6, 3 ou 1 mois arrivent souvent à échéance au même moment, grossissant alors démesurément la masse des paiements à effectuer le même jour...» The Currency Theory Reviewed; a letter to the Scotch people. By a Banker in England, Edimbourg 1845, pp.29, 30 et passim.) [back] (103) Pour donner un exemple de la faible proportion en laquelle la monnaie réelle entre dans les opérations commerciales proprement dites, nous reproduisons ici le tableau des recettes et des dépenses annuelles de l'une des plus grandes maisons de commerce de Londres (Morrison, Dillon & Co.). Ses transactions pour l'année 1856, qui portent sur plusieurs millions de £, ont été réduites à l'échelle du million. [back] (104) «Les relations commerciales ont à ce point évolué qu'au lieu d'avoir un échange de denrées contre des denrées, ou au lieu de livraison et d'enlèvement, on a maintenant une vente et un paiement, et que toutes les affaires se présentent dorénavant comme de pures transactions financières». (D. DEFOE, An Essay upon Public Credit, 3ème édition, Londres 1710, p. 8). [back] (105) «L'argent est devenu le bourreau de toutes choses». La finance est «l'alambic qui a fait évaporer une quantité effroyable de biens et de denrées pour former ce fatal précis». - «L'argent déclare la guerre à tout le genre humain».(BOISGUILLEBERT, Dissertation sur la nature des richesses, de l'argent et des tributs, édit. Daire: Economistes financiers, Paris 1843, t. 1, pp. 413, 419, 417, 418). [back] (106) «Le lundi de Pentecôte 1824», raconte monsieur Craig à la Commission d'enquête parlementaire de 1826, «il y eut à Edimbourg une demande tellement énorme de billets de banque que, à onze heures, nous n'avions plus un seul billet en notre possession. Nous nous adressâmes à tour de rôle aux différentes banques afin d'en emprunter, mais ne pûmes en obtenir aucun, et nombre de transactions ne purent être conclues que sur des slips of paper [bouts de papier]. A trois heures de l'après-midi, tous les billets étaient déjà retournés aux banques d'où ils étaient sortis! Ils n'avaient fait que changer de mains». Bien que les billets de banque circulant effectivement en Ecosse n'atteignent pas, en moyenne, 3 millions de £, il arrive qu'à certains termes de paiement dans l'année, on sollicite le moindre billet se trouvant en la possession des banquiers, soit l'un dans l'autre environ 7 millions de £. Les billets n'ont à remplir, dans de telles occasions, qu'une fonction unique et spécifique, après quoi, aussitôt qu'ils l'ont remplie, ils retournent aux différentes banques qui les avaient émis.» (John FULLARTON, Regulation of Currencies, 2ème édition, Londres 1845, p. 86, note). Il convient d'ajouter pour plus de clarté qu'en Ecosse, au temps où Fullarton écrivit ce texte, on n'émettait pas de chèques pour les dépôts, mais seulement des billets. [back] (107) A la question de savoir «si, devant faire tourner 40 millions par an, les mêmes six millions» (or) «suffiraient aux cycles et aux rotations résultant des exigences du commerce», Petty répond avec la sûreté qui lui est coutumière: «Je réponds que oui: pour une somme de 40 millions, les 40/52ièmes de 1 million suffiraient déjà si les cycles se faisaient à intervalles aussi rapprochés qu'ils le sont parmi les pauvres ouvriers et artisans, qui touchent et payent tous les samedis, c'est-à-dire s'ils étaient hebdomadaires; mais si les échéances arrivent chaque trimestre, comme c'est le cas généralement chez nous pour le paiement des rentes ou la perception des impôts, on aura alors besoin de 10 millions. En admettant que les paiements ont lieu généralement à des dates diverses pouvant aller d'une à 13 semaines, il faut donc ajouter 10 millions aux 40/52ièmes [de 1 million], la moitié faisant environ 5 millions 1/2, de sorte que 5 millions 1/2 suffiraient». (William PETTY, Political Anatomy of Ireland, 1672, Londres 1691, pp.13, 14). [Extrait de Verbum Sapienti, annexe à The political Anatomy of Ireland.] [back] (108) D'où l'absurdité de toute législation prescrivant aux banques nationales de ne tenir en réserve que le métal précieux qui exerce la fonction de monnaie à l'intérieur du pays. Les «embarras» que la Banque d'Angleterre, par exemple, s'est ainsi créés elle-même, sont de notoriété publique. Sur les grandes époques historiques de changement de la valeur relative de l'or et de l'argent, cf. Karl MARX, op. cit., pp.136 et suiv. - [Additif à la 2ème édition.] Sir Robert Peel a cherché, par sa loi bancaire de 1844, à remédier à ces inconvénients en permettant à la Banque d'Angleterre d'émettre des billets sur des lingots d'argent, à la condition toutefois que la réserve d'argent n'atteigne jamais plus du quart de la réserve d'or. La valeur de l'argent est alors estimée d'après son cours (en or) sur le marché de Londres. - [Additif à la 4ème édition.] Nous nous trouvons une nouvelle fois dans une période caractérisée par de forts changements dans la valeur relative de l'or et de l'argent. Il y a environ 25 ans, le rapport de valeur entre l'or et l'argent était de 15 1/2 à 1, il est maintenant d'environ 22 à 1, et la baisse continue de l'argent par rapport à l'or se poursuit. Cette évolution est essentiellement la conséquence d'un bouleversement dans le mode de production de ces deux métaux. Autrefois, on se procurait l'or presque uniquement par le lavage de couches alluviales aurifères ou de roches aurifères désagrégées par l'érosion. Aujourd'hui, cette méthode ne suffit plus; elle a été reléguée au second plan par le traitement des filons aurifères du quartz, procédé qui ne venait autrefois qu'en seconde ligne, bien qu'il fût parfaitement connu des Anciens (DIODORE, III, 12-14). D'autre part, non seulement on a trouvé récemment à l'ouest des Montagnes Rocheuses d'Amérique d'immenses gisements d'argent, mais on a ouvert ceux-ci, ainsi que les mines d'argent mexicaines, à l'exploitation au moyen de lignes de chemins de fer, rendant possible l'acheminement de machines modernes et de combustible, et, par voie de conséquence, l'extraction d'argent à très grande échelle et au moindre coût. Il y a cependant une grande différence dans la façon dont les deux métaux se présentent dans les filons. L'or est en général à l'état natif, mais il est, en revanche, disséminé dans le quartz en quantités minuscules; tout le filon doit donc être broyé et l'or extrait par lavage, ou à l'aide de mercure. Pour 1 000 000 de grammes de quartz, on obtient alors, le plus souvent, à peine 1 à 3 grammes d'or, et très rarement de 30 à 60 g. Quant à l'argent, s'il est rarement à l'état natif, il se présente cependant sous forme de minerais spécifiques qu'il est relativement facile de séparer du filon, et dont la teneur en argent varie, le plus souvent, de 40 à 90%; ou bien il est contenu en petites quantités dans les minerais de cuivre, de plomb, etc. qui valent déjà la peine d'être traités pour eux-mêmes. Il ressort de ceci que, tandis que le travail de production de l'or tend plutôt à augmenter, le travail de production de l'argent a nettement diminué, ce qui explique tout naturellement la baisse de la valeur de ce dernier. Cette baisse de valeur s'exprimerait dans une baisse de prix plus importante encore si le prix de l'argent n'était pas soutenu, aujourd'hui encore, par des moyens artificiels. Mais l'on n'a accédé qu'à une faible part seulement des réserves d'argent d'Amérique et l'on a donc tout lieu de s'attendre à ce que la valeur de l'argent continue de baisser pendant longtemps encore. Cette tendance ne peut être qu'accentuée par la diminution relative du besoin en argent pour les articles d'usage et de luxe, son remplacement par des articles en plaqué, par l'aluminium, etc. On appréciera ici l'utopisme des «bimétallistes», qui pensent qu'un cours forcé international ferait remonter l'argent à son ancienne parité de 1 à 15 1/2. Il semblerait plutôt que l'argent doive perdre de plus en plus sa qualité de monnaie sur le marché mondial - F.E.] [back] (109) Les adversaires du mercantilisme, pour lequel une balance commerciale excédentaire soldée en or et en argent était le but suprême du commerce mondial, ont, quant à eux, entièrement méconnu la fonction de la monnaie universelle. J'ai démontré en détail en prenant l'exemple de Ricardo (ibid., pp. 150 et suiv.) que la conception erronée des lois qui règlent la quantité des moyens de circulation ne fait que se refléter dans la conception erronée du mouvement International des métaux précieux. Son affirmation dogmatique erronée: «Une balance commerciale défavorable ne peut provenir d'autre chose que d'une surabondance de moyens de circulation... L'exportation de la monnaie est due à son bas prix et n'est pas la conséquence d'une balance défavorable mais sa cause» [*] se trouve déjà chez Barbon: «La balance commerciale, s'il en existe une, n'est pas la cause de l'exportation de l'argent par un pays quelconque. Cette exportation résulte bien plutôt de la différence des valeurs des métaux précieux selon les pays». (N. BARBON, op. cit., p. 59). Dans sa Litterature of Political Economy: a classified catalogue, Londres 1845, Mac Culloch loue Barbon pour cette anticipation, mais évite soigneusement de dire un seul mot des formes naïves sous lesquelles apparaissent encore, chez Barbon, les présupposés absurdes du currency principle [**]. L'absence d'esprit critique, voire même la mauvaise foi de cette anthologie culminent dans les passages sur l'histoire de la théorie de la monnaie, Mac Culloch se faisant ici le sycophante flagorneur de Lord Overstone (l'ex-banquier Lloyd), qu'il désigne sous le nom de «facile princeps argentariorum» [roi reconnu des banquiers]. [* D. RICARDO, The high price of bullion a proof of the depreciation of bank notes, 4ème édition, Londres 1811.] [** Currency principle: il s'agit d'une des principales théories monétaires anglaises du début du XIXème, selon laquelle les prix sont déterminés par la quantité de monnaie en circulation. Les «currencistes» prenaient une couverture exacte de la masse de billets en circulation par des réserves métalliques. La loi bancaire de 1844 s'inspirait de ces principes.] [back] (110) La valeur peut être requise justement sous forme-monnaie par exemple à l'occasion de subsides, d'emprunts contractés pour faire la guerre ou, par les banques, en vue de la reprise des paiements en espèces, etc. [back] 110a Note à la 2ème édition.] «Je ne saurais imaginer de preuve plus convaincante du fait que, dans les pays à monnaie métallique, le mécanisme de thésaurisation est en mesure de remplir toute fonction nécessaire au règlement d'obligations internationales - et ce sans soutien tangible de la circulation générale - que la facilité avec laquelle la France, à peine remise du choc causé par les destructions d'une invasion étrangère, a effectué en l'espace de vingt-sept mois le paiement, imposé par les puissances alliées au titre de réparations de guerre, de presque vingt millions, et ce, pour une part non négligeable, en monnaie-métal, sans la moindre restriction ou perturbation dans la circulation monétaire intérieure, ni même la moindre fluctuation alarmante dans ses taux de change». (FULLARTON, op. cit., p. 141). - [Additif à la 4ème édition. Nous en avons un exemple encore plus frappant dans la facilité avec laquelle la France encore, en 1871-1873, fut en mesure de payer, en trente mois, une indemnité de guerre plus de dix fois supérieure et ce, également, pour une part importante, en monnaie-métal. - F.E.] [back] (111) «L'argent se partage entre les nations relativement au besoin qu'elles en ont... étant toujours attiré par les productions». (LE TROSNE, op. cit., p.916) «Les mines qui fournissent continuellement de l'or et de l'argent, sont suffisamment productives pour fournir à chaque nation cette quantité nécessaire». (J. VANDERLINT, op. cit., p.40). [back] (112) «Le cours des changes connaît chaque semaine des alternances de hausse et de baisse. A certains moments de l'année les hausses qu'il subit se font au détriment de la nation, et à d'autres moments les mêmes hausses se font à son avantage». (N. BARBON, op. cit., p.39). [back] (113) Ces différentes fonctions peuvent entrer dangereusement en conflit dès que s'y adjoint la fonction de fonds de conversion pour les billets de banque. [back] (114) «Ce qui, de la monnaie, dépasse la quantité strictement nécessaire au commerce intérieur, représente du capital mort, qui n'apporte aucun profit au pays qui le détient, à moins qu'il ne soit lui-même exporté et importé». (John BELLERS, Essays etc., p.13). «Que faire si nous avons trop de monnaie? Nous pouvons fondre la plus lourde et la transformer en splendides couverts, en vaisselle et en ustensiles d'or et d'argent; ou bien l'envoyer, comme marchandise, là où en existent le besoin et la demande; ou encore la prêter à intérêt là où l'on paie un taux d'intérêt élevé». (W. PETTY, Quantulumcunque, p. 39) «L'argent n'est que la graisse du corps politique: autant trop nuit à sa mobilité, autant trop peu le rend malade. De même que la graisse confère souplesse au mouvement des muscles, supplée aux aliments manquants, comble les inégalités et embellit le corps, l'argent favorise les mouvements de l'État, fait venir de l'étranger, quand le pays connaît la disette, les moyens de subsistance, efface les dettes... et embellit le tout, mais à vrai dire», ajoute Petty avec ironie, «tout particulièrement les individus qui le possèdent en abondance». (W. PETTY, Political anatomy of Ireland, pp.14-15). [Extrait de Verbum Sapienti, op. cit.]. [back]
Source: Nouvelle Traduction 2002
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Karl Marx LE CAPITAL LIVRE I Deuxième Section La transformation de la monnaie en capital If linked: [English] [German] [Italian] [Spanish]
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Content:
Deuxième Section: La Transformation de la monnaie en capital
Chapitre IV: Transformation de la monnaie en capital
1. La formule générale du capital
2. Contradictions de 1a formule générale
3. Achat et vente de la force de travail
Notes Source
Deuxième Section Chapitre IV Transformation de la monnaie en capital
1. La formule générale du capital [top] [content] [next]
[161] La circulation de marchandises est le point de départ du capital. La production marchande et la circulation marchande développée, le commerce, constituent les conditions historiques préalables de sa naissance. Commerce mondial et marché mondial inaugurent, au XVIème siècle, la biographie moderne du capital.
Si nous faisons abstraction du contenu matériel de la circulation marchande, c'est-à-dire de l'échange des diverses valeurs d'usage, et si nous ne considérons que les formes économiques engendrées par ce procès, nous trouvons que la monnaie est son produit ultime. Ce produit ultime de la circulation marchande est la première forme-manifestation du capital.
Historiquement, le capital fait face, partout, à la propriété foncière, d'abord sous la forme-argent, en tant que fortune monétaire, capital commercial et capital usuraire (1). Nul besoin toutefois d'un regard rétrospectif sur l'histoire de l'avènement du capital pour reconnaître dans la monnaie sa première forme-manifestation. La même histoire se déroule quotidiennement devant nos yeux. Chaque nouveau capital entre invariablement sur scène, c'est-à-dire sur le marché - que ce soit celui des marchandises, du travail ou de l'argent - sous forme de monnaie, une monnaie qui devra, en parcourant des procès déterminés, se transformer en capital.
La monnaie en tant que monnaie et la monnaie en tant que capital ne se distinguent d'abord l'une de l'autre que par la forme de leur circulation.
[162] La forme immédiate de la circulation des marchandises est M - A - M, transformation de la marchandise en argent et transformation inverse de l'argent en marchandise, soit vendre pour acheter. Cependant, à côté de cette forme, s'en trouve une deuxième, spécifique et distincte, la forme A - M - A, transformation de l'argent en marchandise et transformation inverse de la marchandise en argent, acheter pour vendre. L'argent qui, dans son mouvement, effectue ce dernier parcours, se transforme en capital, devient capital, est déjà, par destination, capital.
Considérons de plus près la circulation A - M - A. Elle traverse, semblable en cela à la circulation marchande simple, deux phases de sens contraire. Dans la première phase, A - M, l'achat, l'argent est transformé en marchandise. Dans la seconde phase, M - A, la vente, la marchandise est transformée inversement en argent. Mais l'unité des deux phases est le mouvement d'ensemble qui échange argent contre marchandise et cette dernière à nouveau contre de l'argent, qui achète de la marchandise pour la revendre, ou, si l'on néglige les différences formelles entre achat et vente, qui achète marchandise contre argent et argent contre marchandise (2). Le résultat par lequel s'achève le procès tout entier est l'échange d'argent contre argent, A - A. Lorsque j'achète 2000 livres de coton pour 100 £ et que je revends ces 2000 livres pour 110 £, j'ai échangé en définitive 100 £ contre 110 £, argent contre argent.
Il saute aux yeux, à vrai dire, que le procès de circulation A - M - A serait absurde et vain si l'on voulait échanger par ce détour une valeur monétaire contre la même valeur monétaire, par exemple 100 £ contre 100 £. Autrement plus simple et sûre serait la méthode du thésauriseur, qui garde ses 100 £ au lieu de les livrer aux risques de la circulation. Que par ailleurs le marchand revende 110 £ le coton acheté 100 £, ou qu'il doive le brader pour 100, voire même pour 50 £, il n'en demeure pas moins que, dans tous les cas, son argent a effectué un mouvement particulier et original, d'une tout autre nature que celui qu'il effectue dans la circulation marchande simple, par exemple entre les mains du paysan qui, avec l'argent touché de la vente du blé, achète des vêtements. II s'agit donc, tout d'abord, de caractériser les différences de forme entre les cycles A - M - A et M - A - M. En même temps, on verra poindre la différence de contenu derrière ces différences de forme.
Voyons d'abord ce que ces deux formes ont de commun.
[163] Les deux cycles se divisent à l'identique en deux phases de sens contraire, M - A, la vente, et A - M, l'achat. Dans chacune des deux se font face les mêmes éléments, les mêmes choses, marchandise et argent, ainsi que deux personnes, un acheteur et un vendeur, affublées des mêmes masques économiques. Chacun des deux cycles est l'unité des mêmes phases de sens contraire, et par deux fois, cette unité trouve une médiation dans l'entrée en scène de trois contractants, dont l'un ne fait que vendre, l'autre acheter, tandis que le troisième achète et vend tour à tour.
Ce qui, toutefois, sépare d'emblée les deux cycles M - A - M et A - M - A, c'est l'ordre de succession inversé des deux phases de sens contraire de la circulation. La circulation simple des marchandises commence avec la vente et se termine par l'achat, la circulation de la monnaie en tant que capital commence par l'achat et se termine par la vente. Dans l'un, c'est la marchandise, dans l'autre la monnaie qui constitue le point de départ et le point d'arrivée du mouvement. Dans la première forme, c'est la monnaie qui est la médiation du procès d'ensemble, dans la seconde c'est, à l'inverse, la marchandise.
Dans la circulation M - A - M, l'argent finit par être transformé en marchandise, laquelle fait office de valeur d'usage. L'argent est donc dépensé une fois pour toutes. Par contre, dans la forme inverse A -M - A, l'acheteur débourse de l'argent pour en empocher, ensuite, en qualité de vendeur. Lors de l'achat de la marchandise, il met de la monnaie en circulation pour l'en retirer à nouveau en revendant la même marchandise. II ne congédie la monnaie que dans l'astucieux dessein de s'en ressaisir. Celle-ci n'est donc qu'avancée (3).
Dans la forme M - A - M, une même pièce de monnaie change deux fois de place. Le vendeur la reçoit de l'acheteur et la donne en paiement à un autre vendeur. Le procès d'ensemble, qui commence avec l'encaissement de monnaie contre marchandise, s'achève par la cession de monnaie contre marchandise. Dans la forme A - M - A, c'est l'inverse. Une même marchandise, et non une même pièce de monnaie, change ici deux fois de place. L'acheteur la reçoit des mains du vendeur et la remet à un autre acheteur. De même que, dans la circulation simple des marchandises, le changement de place réitéré de la même pièce de monnaie a pour effet de la faire passer une fois pour toutes d'une poche à une autre, de même le changement de place réitéré d'une même marchandise a pour effet de faire refluer l'argent vers son point de départ.
[164] Ce reflux de l'argent vers son point de départ ne dépend pas du fait que la marchandise soit ou non vendue plus cher qu'elle n'a été achetée. Cette circonstance n'a d'influence que sur la grandeur de la somme d'argent qui reflue. Le phénomène du reflux lui-même a lieu dès que la marchandise achetée est à nouveau vendue, et donc que le cycle A - M - A a été entièrement accompli. Il s'agit ici d'une différence tangible entre la circulation de la monnaie en tant que capital et sa circulation en tant que simple monnaie.
Le cycle M - A - M est entièrement parcouru une fois que la vente d'une marchandise a rapporté l'argent que l'achat d'une autre marchandise soustrait à nouveau. Si toutefois l'argent reflue vers son point de départ, cela n'est dû qu'au renouvellement, à la répétition de toute la séquence. Si je vends un quarter de blé pour 3 £ et si, avec elles, j'achète des vêtements, alors ces 3 £ sont, pour moi, dépensées une fois pour toutes. Je n'ai plus affaire à elles. Elles sont la propriété du marchand d'habits. Si, maintenant, je vends un second quarter de blé, l'argent refluera vers moi, mais ce sera une conséquence non de la première transaction, mais seulement de sa répétition. Cet argent s'éloigne à nouveau de moi dès que j'ai mené à son terme la deuxième transaction et fait un nouvel achat. Dans la circulation M - A - M, la dépense de monnaie n'a donc rien à voir avec son reflux. Dans A - M - A par contre, le reflux de la monnaie est déterminé par la façon même dont elle a été dépensée. Sans ce reflux, l'opération est un échec, le procès est interrompu et reste inachevé parce que sa seconde phase, la vente qui complète et parachève l'achat, fait défaut.
Le cycle M - A - M part d'une marchandise comme terme extrême et s'achève, à l'autre extrême, avec une marchandise différente qui est éjectée de la circulation et livrée à la consommation. La consommation, la satisfaction de besoins, en un mot la valeur d'usage, sont, par conséquent, la fin dernière de ce cycle. Le cycle A - M - A, en revanche, part de la monnaie comme terme extrême pour revenir, en fin de compte, à ce même terme. Le motif qui l'anime, la fin qui le détermine, c'est donc la valeur d'échange elle-même.
Dans la circulation simple des marchandises, les deux termes extrêmes revêtent la même forme économique. Tous deux sont marchandises. Ce sont aussi des marchandises de même grandeur de valeur. Mais qualitativement, ce sont des valeurs d'usage différentes, par exemple du blé et des habits. L'échange de produits, le déplacement des différents matériaux sous les espèces desquels se présente le travail social, forme le contenu de ce mouvement. Il en est autrement dans la circulation A - M - A. Elle paraît, à première vue, dépourvue de contenu puisque tautologique. Les deux termes extrêmes ont la même forme économique. Tous deux sont monnaie, et ne sont donc pas des valeurs d'usage qualitativement distinctes car la monnaie précisément est cette figure transmuée des marchandises, [165] en laquelle se sont effacées leurs valeurs d'usage particulières. Echanger d'abord 100 £ contre du coton, puis à nouveau le même coton contre 100 £, échanger, donc, par un détour, monnaie contre monnaie, une chose contre la même chose, cela semble être une opération dépourvue de but aussi bien que de sens (4). Une somme d'argent ne peut se distinguer d'une autre que par sa grandeur. Ce n'est donc pas à une dissemblance qualitative entre ses termes extrêmes que le procès A - M - A est redevable de son contenu, puisqu'ils sont tous deux monnaie, mais à leur différence quantitative. Au bout du compte, on aura retiré de la circulation plus d'argent que l'on y en aura jeté au début. Le coton acheté pour 100 £ sera, par exemple, revendu pour 100 + 10 £, soit 110 £. La forme complète de ce procès est donc A - M - A', où A' = A + D A, c'est-à-dire où A' est égal à la somme d'argent initialement avancée, augmentée d'un incrément. Cet incrément, l'excédent sur la valeur initiale, je l'appelle survaleur (surplus value). Non seulement, donc, la valeur avancée à l'origine se conserve dans la circulation, mais elle y change de grandeur, s'accroît d'une survaleur, se valorise. C'est ce mouvement qui la transforme en capital.
Il est vrai que dans M - A - M, les deux M extrêmes, par exemple du blé et des habits, peuvent aussi être des grandeurs de valeur quantitativement différentes. [166] Le paysan peut vendre son blé au-dessus de sa valeur ou acheter les habits en dessous de la leur. Lui aussi peut être floué par le marchand d'habits. Toutefois, un tel écart de valeur demeure, pour cette forme de circulation, purement fortuit. Si les deux termes extrêmes, blé et habits par exemple, sont des équivalents, elle n'en perdra pas pour autant sa raison d'être, comme ce serait le cas du procès A - M - A. Au contraire, leur équivalence est pour elle la condition d'un déroulement normal.
La répétition, le renouvellement de l'acte de vendre pour acheter trouve, comme le procès lui-même, sa mesure et sa destination dans une fin qui lui est extérieure, la consommation, la satisfaction de besoins déterminés. Dans l'acte d'acheter pour vendre, en revanche, début et fin sont la même chose, monnaie, valeur d'échange, et cela suffit pour que le mouvement ne connaisse pas de fin. II est vrai que A est devenu A + D A, les 100 £, 110 £. Mais considérés simplement du point de vue qualitatif, 110 £ sont la même chose que 100 £, à savoir de la monnaie. Et, du point de vue quantitatif, 110 £ sont une valeur limitée, tout comme 100 £. Si les 110 £ étaient dépensées en tant que monnaie, alors elles manqueraient à leur rôle. Elles cesseraient d'être du capital. Une fois retirées de la circulation, elles se fossilisent sous la forme de trésor, et quand bien même elles reposeraient jusqu'au jour du Jugement Dernier, elles ne grossissent pas d'un farthing. S'agissant donc de valorisation de la valeur, le même besoin de valorisation existe pour 110 £ comme pour 100 £, puisque ces deux sommes sont des expressions limitées de la valeur d'échange et ont donc pour vocation commune de maintenir le cap vers la richesse en général, en augmentant de taille. L'espace d'un instant, il est vrai, la valeur initialement avancée de 100 £ se distingue de la survaleur de 10 £ qu'elle engendre dans la circulation, mais aussitôt cette différence s'estompe à nouveau. A la fin du procès, on ne voit pas apparaître, d'un côté, la valeur originelle de 100 £, et de l'autre la survaleur de 10 £. Ce qui apparaît, c'est une valeur de 110 £ qui, pour entamer le procès de valorisation, se retrouve sous la même forme adéquate que les 100 £ initiales. Au terme du mouvement, la monnaie apparaît comme son point de départ (5). La fin de chaque cycle singulier, où s'accomplit l'acte d'acheter pour vendre, constitue par lui-même le début d'un nouveau cycle. [167] La circulation simple des marchandises - vendre pour acheter - sert de moyen à une fin extérieure à la circulation, l'appropriation de valeurs d'usage, la satisfaction de besoins. La circulation de la monnaie en tant que capital, par contre, est à elle-même sa propre fin, car la valorisation de la valeur n'existe qu'au sein de ce mouvement constamment renouvelé. Le mouvement du capital ignore donc toute mesure (6).
En tant que support conscient de ce mouvement, le détenteur de monnaie devient un capitaliste. Sa personne, ou plutôt sa poche est le point de départ et le point de retour de la monnaie. Le contenu objectif de la circulation en question - la valorisation de la valeur - est son but subjectif, et c'est seulement dans la mesure où l'appropriation grandissante de richesse abstraite est l'unique motivation de ses opérations [168] qu'il fait fonction de capitaliste, c'est-à-dire de capital personnifié, doué de volonté et de conscience. Il ne faut donc jamais faire de la valeur d'usage, pas plus d'ailleurs que du gain isolé, le but immédiat du capitaliste (7); ce but, c'est le seul mouvement incessant de l'acquisition (8). Cette propension absolue à l'enrichissement, cette chasse passionnée à la valeur (9), le capitaliste les partage avec le thésauriseur, mais tandis que le thésauriseur n'est qu'un capitaliste fou, le capitaliste est un thésauriseur rationnel. La multiplication sans trêve de la valeur, à laquelle aspire le thésauriseur lorsqu'il tente de sauver (10) la monnaie de la circulation, le capitaliste, plus roué, y parvient en la livrant encore et toujours à celle-ci (10a).
Les formes autonomes, formes-monnaie, que revêt la valeur des marchandises dans la circulation simple, ne font que médiatiser l'échange de marchandises et disparaissent dans le résultat final du mouvement. Dans la circulation A - M - A, par contre, marchandise et monnaie font, toutes deux, fonction seulement de modes d'existence différents de la valeur elle-même, mode universel pour la monnaie, mode particulier, simple travestissement en quelque sorte, pour la marchandise (11). [169] La valeur passe constamment d'une forme à l'autre sans jamais se perdre dans ce mouvement, se transformant ainsi en sujet-automate (11*)Si l'on fige les formes-manifestation particulières que revêt, dans le cycle de sa vie, la valeur qui se valorise, on obtient alors, en guise d'explication: le capital est monnaie, le capital est marchandise (12). En fait la valeur devient, ici, sujet d'un procès dans lequel, à travers l'incessante interversion des formes argent et marchandise, elle change même de grandeur, s'écarte, en tant que survaleur, de sa propre valeur initiale, se valorise elle-même. Car le mouvement dans lequel elle s'accroît d'une survaleur est son mouvement propre, sa valorisation, par conséquent son autovalorisation. La valeur a acquis, du fait qu'elle est valeur, la qualité occulte d'engendrer de la valeur. Elle fait des petits ou, du moins, pond des œufs d'or.
Sujet subsumant (12*) un tel procès dans lequel tantôt elle revêt, tantôt elle dépouille la forme-monnaie et la forme-marchandise tout en se conservant et se déployant dans cette interversion même, la valeur a besoin, par-dessus tout, d'une forme autonome qui laisse constater son identité à elle-même. Et cette forme, elle ne la possède que dans la monnaie. C'est pourquoi celle-ci constitue le point de départ et le point final de tout procès de valorisation. La valeur était de 100 £, elle est maintenant de 110 £, etc. Mais la monnaie elle-même n'est prise ici que comme une forme de la valeur, car cette dernière en a deux. La monnaie ne devient pas capital sans revêtir la forme-marchandise. Ici donc, la monnaie n'engage pas les hostilités avec la marchandise, comme c'est le cas dans la thésaurisation. Le capitaliste sait que toutes les marchandises, aussi sordides et nauséabondes qu'elles puissent paraître, sont, au regard de la foi et de la vérité, de l'argent, des juifs circoncis dans l'âme et, de plus, des moyens miraculeux de faire, d'argent, plus d'argent encore.
Si, dans la circulation simple, la valeur des marchandises acquiert tout au plus, face à leur valeur d'usage, la forme autonome de monnaie, elle se présente ici, subitement, comme substance en procès, animée d'un mouvement propre, et pour laquelle marchandise et monnaie sont toutes deux de simples formes. Mais il y a plus. Au lieu d'exposer des rapports de marchandise à marchandise, la voilà qui entre dans un rapport quasi privé à elle-même. C'est comme survaleur qu'elle se distingue de sa propre valeur initiale, en qualité de Dieu le Fils qu'elle se distingue de Dieu le Père, tous deux étant du même âge et ne faisant en réalité qu'une seule et même personne, car ce n'est que par l'entremise de la survaleur de 10 £ que les 100 £ avancées deviennent capital; ceci fait, dès l'engendrement du Fils, [170] et du Père par l'entremise du Fils, leur différence s'estompe à nouveau et les deux ne font plus qu'un: 110 £.
La valeur devient donc valeur en procès, monnaie en procès et, à ce titre, capital. Elle vient de la circulation, y retourne, se conserve et se multiplie en son sein, en revient augmentée et recommence sans cesse le même cycle (13). A - A', de l'argent qui pond de l'argent - money which begets money - c'est ainsi qu'est décrit le capital par la bouche de ses premiers interprètes, les mercantilistes.
Acheter pour vendre, ou, pour dire les choses plus complètement, acheter pour vendre plus cher, A - M - A', cela, certes, semble n'être la forme caractéristique que d'une sorte de capital, le capital commercial. Mais le capital industriel aussi est monnaie qui se transforme en marchandise et, inversement, par la vente de marchandise, se transforme en plus de monnaie. Ce qui peut se passer entre l'achat et la vente, en dehors de la sphère de circulation, ne change rien à cette forme de mouvement. En la personne du capital porteur d'intérêts, enfin, la circulation A - M - A' se présente, dans son résultat, en abrégé, sans médiation, en un style quasiment lapidaire: A - A', argent égal à plus d'argent, valeur supérieure à elle-même. A - M - A' est donc bien la formule générale du capital tel qu'il se manifeste, sur un mode immédiat, dans la sphère de circulation.
2. Contradictions de la formule générale [prev.] [content] [next]
La forme de circulation dans laquelle la monnaie sortant de sa chrysalide devient capital contredit toutes les lois développées plus haut sur la nature de la marchandise, de la valeur, de la monnaie et de la circulation elle-même. Ce qui la distingue de la circulation simple des marchandises, c'est l'ordre de succession inversé des deux procès de sens contraire, la vente et l'achat. Mais comment une telle différence, purement formelle, pourrait-elle changer, comme par magie, la nature de ces procès?
Il y a plus. Cette inversion n'existe que pour l'un des trois partenaires qui commercent ensemble. En tant que capitaliste, j'achète une marchandise à A et la revends à B, alors qu'en tant que simple possesseur de marchandises, j’en vends à B, puis j’en achète à A. Pour les partenaires A et B, cette différence n'existe pas. Ils n'entrent en scène que comme acheteur ou vendeur de marchandises. Quant à moi, je leur fais face à chaque fois [171] comme simple détenteur de monnaie ou simple possesseur de marchandises, comme acheteur ou vendeur, plus précisément, dans les deux séquences, je ne me présente à l'un qu'en qualité d'acheteur et à l'autre qu'en qualité de vendeur, à l'un uniquement comme monnaie, à l'autre uniquement comme marchandise, à aucun des deux comme capital ou en qualité de capitaliste, de représentant de quoi que ce soit qui fût plus que monnaie ou que marchandise ou qui pût exercer une action autre que celle de monnaie ou de marchandise. Pour moi, l'achat de A et la vente de B constituent une séquence unique. Mais le lien entre ces deux actes n'existe que pour moi. A ne se soucie nullement de ma transaction avec B, ni B de ma transaction avec A. Si je voulais leur expliquer le mérite particulier qui m'incombe par suite de l'inversion de l'ordre de succession, ils me démontreraient que je me trompe et que la transaction globale n'a pas commencé par un achat ni ne s'est achevée par une vente, mais inversement a commencé par une vente et s'est close sur un achat. En effet, mon premier acte, l'achat, était, du point de vue de A, une vente, et mon deuxième acte, la vente, était, du point de vue de B, un achat. S'estimant insatisfaits, A et B expliqueront que l'ensemble était un tour de passe-passe superflu. A vendra sa marchandise directement à B qui l'achètera directement à A. Ainsi, toute la transaction se réduit à un acte tronqué de la circulation marchande ordinaire, simple vente du point de vue de A, simple achat du point de vue de B. En inversant l'ordre de succession, nous ne sommes donc pas allé au-delà de la sphère de la circulation simple des marchandises et devons regarder si celle-ci, de par sa nature, permet la valorisation des valeurs qui y entrent et, partant, la formation de survaleur.
Prenons le procès de circulation sous une forme où il se présente comme simple échange de marchandises. C'est toujours le cas lorsque les deux possesseurs de marchandises se les achètent mutuellement et que le bilan de leurs créances s'équilibre au jour du paiement. La monnaie fait alors fonction de monnaie de compte, exprimant en prix les valeurs des marchandises, sans pour autant leur faire face sous sa forme sonnante et trébuchante (13*). Dans la mesure où il est question de valeur d'usage, il est évident que les deux échangistes peuvent y gagner. Tous deux cèdent des marchandises qui, en tant qu'elles relèvent de la valeur d'usage, leur sont inutiles, et en acquièrent dont l'usage leur est nécessaire. II se peut que cette utilité ne soit pas la seule. A, qui vend du vin et achète des céréales, produit peut-être plus de vin que ne pourrait le faire le céréalier B dans le même temps de travail, et B plus de céréales, dans le même temps de travail, que ne pourrait le faire le viticulteur A. A reçoit donc, pour la même valeur d'échange, plus de céréales, et B plus de vin, [172] que ce que tous deux produiraient, chacun pour soi, en vin et en céréales, sans passer par l'échange. On peut donc dire, en faisant référence à la valeur d'usage, que «l'échange est une transaction dans laquelle les deux parties gagnent» (14). Il en va autrement de la valeur d'échange.
«Un homme qui possède beaucoup de vin et point de blé, commerce avec un autre homme qui possède beaucoup de blé et point de vin: entre eux s'échange une valeur de 50 en blé contre une valeur de 50 en vin. Cet échange n'est un accroissement de la valeur d'échange ni pour l'un ni pour l'autre; car chacun d'eux possédait déjà avant l'échange une valeur égale à celle qu'il s'est procurée par le truchement de cette opération» (15).
Que la monnaie en tant que moyen de circulation s'interpose entre les marchandises et que les actes d'acheter et de vendre soient manifestement disjoints, ne change rien à l'affaire (16). La valeur des marchandises se trouve exposée dans leurs prix avant qu'elles n'entrent dans la circulation; elle est donc la condition préalable, et non le résultat de cette dernière (17).
A considérer dans l'abstrait la circulation simple des marchandises, c'est-à-dire en négligeant les circonstances qui ne découlent pas de ses lois immanentes, il ne se passe rien d'autre en elle, hormis la substitution d'une valeur d'usage à une autre, qu'une métamorphose, une simple mutation de forme de la marchandise. La même valeur, c'est-à-dire le même quantum de travail social réifié, reste aux mains du même possesseur de marchandises, d'abord sous les dehors de sa marchandise, puis de l'argent en lequel celle-ci se transforme, enfin de la marchandise en laquelle se transforme à rebours cet argent. Cette mutation de forme n'implique aucune modification de la grandeur de valeur. Mais la mutation dont la valeur même de la marchandise est le siège dans ce procès se limite à une mutation de sa forme-monnaie. La valeur existe d'abord comme prix de la marchandise offerte à la vente, puis comme somme d'argent qui, cependant, était déjà exprimée dans le prix, enfin comme prix d'une marchandise équivalente. Cette mutation de forme, en elle-même, n'entraîne pas plus une modification de la grandeur de valeur que ne le ferait le change d'un billet de 5 livres contre des souverains, des demi-souverains et des shillings. [173] Dans la mesure donc où la circulation de la marchandise n'implique qu'une mutation de forme de sa valeur, elle implique, si le phénomène se déroule dans toute sa pureté, l'échange d'équivalents. L'économie vulgaire elle-même, si éloignée qu'elle soit de comprendre ce qu'est la valeur, pose comme condition préalable, chaque fois qu'elle veut étudier, à sa manière, le phénomène à l'état pur, que l'offre et la demande coïncident, c'est-à-dire que leurs effets ne se fassent plus sentir. Si donc, eu égard à la valeur d'usage, les échangistes peuvent être tous les deux gagnants, tous les deux ne peuvent pas gagner en valeur d'échange, au contraire: «Où il y a égalité, il n'y a pas de gain» (18). Des marchandises, il est vrai, peuvent être vendues à des prix qui s'écartent de leurs valeurs, mais cet écart apparaît comme une atteinte à la loi de l'échange de marchandises (19). Dans sa forme pure, ce dernier est un échange d'équivalents, il n'est donc pas un moyen de s'enrichir en valeur (20).
Derrière les tentatives de présenter la circulation marchande comme une source de survaleur, se cache le plus souvent un quiproquo, une confusion entre valeur d'usage et valeur d'échange. C'est le cas par exemple chez Condillac: «II est faux que dans les échanges, on donne valeur égale pour valeur égale. Au contraire, chacun des contractants en donne toujours une moindre pour une plus grande... En effet, si on échangeait toujours valeur égale pour valeur égale, il n'y aurait de gain à faire pour aucun des contractants. Or, tous les deux en font ou en devraient faire. Pourquoi? C'est que les choses n'ayant qu'une valeur relative à nos besoins, ce qui est plus pour l'un, est moins pour l'autre, et réciproquement... Ce ne sont pas là les choses nécessaires à notre consommation que nous sommes censés mettre en vente... Nous voulons livrer une chose qui nous est inutile, pour nous en procurer une qui nous est nécessaire...» «…il fut naturel de juger qu'on donnait, dans les échanges, valeur égale pour valeur égale toutes les fois que les choses qu'on échangeait étaient estimées égales en valeur chacune à une même quantité d'argent... Il y a encore une considération qui doit entrer dans le calcul, c'est de savoir si nous échangeons tous deux un surabondant pour une chose nécessaire (21).»
[174] On voit comment Condillac non seulement mélange valeur d'usage et valeur d'échange, mais aussi projette, avec une naïveté véritablement enfantine, sur une société dotée d'une production marchande développée un ordre des choses où le producteur produit lui-même ses moyens de subsistance et ne met en circulation que ce qui excède ses besoins personnels, le «surabondant» (22). Et pourtant l'argument de Condillac est souvent repris par les économistes modernes, notamment lorsqu'il s'agit d'exposer la figure développée de l'échange marchand, le commerce, comme produisant de la survaleur.
«Le commerce, est-il dit par exemple, ajoute de la valeur aux produits, car ces mêmes produits ont plus de valeur dans les mains du consommateur que dans celles du producteur; il faut donc le considérer au sens strict (strictly) comme un acte de production (23).»
Mais on ne paie pas deux fois les marchandises, une fois leur valeur d'usage et une autre fois leur valeur. Et si la valeur d'usage de la marchandise est plus utile à l'acheteur qu'au vendeur, sa forme-monnaie est plus utile au vendeur qu'à l'acheteur. Sinon, la vendrait-il? Alors on pourrait dire tout aussi bien que l'acheteur accomplit au sens strict (strictly) un «acte de production» en convertissant en monnaie par exemple les bas du marchand.
Si les marchandises, ou bien les marchandises et la monnaie, sont d'égale valeur d'échange, si donc sont échangés des équivalents, personne ne tire de la circulation plus de valeur qu'il n'y met. Alors, aucune création de survaleur n'a lieu. Dans sa forme pure, le procès de circulation des marchandises implique l'échange d'équivalents. Dans la réalité toutefois, les choses ne se passent pas de façon pure. Nous supposerons donc un échange de non-équivalents.
Dans tous les cas, sur le marché, un possesseur de marchandises ne fait face qu'à un autre possesseur de marchandises, et le pouvoir que ces personnes exercent l'une sur l'autre n'est que celui de leurs marchandises. La disparité matérielle des marchandises est la raison d'être matérielle de l'échange et rend leurs possesseurs mutuellement dépendants, du fait qu'aucun d'entre eux ne détient l'objet de son propre besoin, [175] et que chacun détient celui du besoin de l'autre. Cette disparité matérielle de leurs valeurs d'usage mise à part, il n'existe plus qu'une différence entre les marchandises, celle entre leur forme physique et leur forme transmuée, entre marchandise et monnaie. Ainsi, les possesseurs de marchandises ne se distinguent les uns des autres qu'en qualité de vendeurs, détenteurs de marchandises, ou d'acheteurs, détenteurs de monnaie.
Posons par hypothèse que, par quelque privilège inexplicable, le vendeur a loisir de vendre la marchandise au-dessus de sa valeur, soit 110 quand elle en vaut 100, donc avec une hausse nominale de 10%. Le vendeur encaisse donc une survaleur de 10. Seulement, après avoir été vendeur, le voilà acheteur. Il rencontre un troisième possesseur de marchandises, un vendeur, qui jouit lui-même du privilège de vendre la marchandise renchérie de 10%. Notre homme a gagné 10 comme vendeur pour les perdre comme acheteur (24). Tout se ramène en effet à ceci que tous les possesseurs de marchandises se vendent mutuellement leurs marchandises 10% au-dessus de leur valeur, ce qui est strictement la même chose que s'ils les vendaient à leur valeur. Une telle hausse générale des prix nominaux des marchandises a le même effet que si les valeurs-marchandises se voyaient par exemple estimées en argent au lieu de l'être en or. Il y aurait inflation des prix, noms monétaires des marchandises, mais les rapports de valeur resteraient inchangés.
Supposons, à l'inverse, que l'acheteur ait ce privilège d'acheter les marchandises en dessous de leur valeur. Il n'est même pas nécessaire ici de rappeler que l'acheteur redevient vendeur. Il était vendeur avant de devenir acheteur. Il a déjà perdu 10% en tant que vendeur avant d'en gagner autant comme acheteur (25). De nouveau, c'est la même chose.
La formation de survaleur et, partant, la transformation de la monnaie en capital, n'est donc explicable ni par le fait que les vendeurs vendent les marchandises au-dessus de leur valeur, ni par le fait que les acheteurs les achètent en dessous de celle-ci (26).
[176] On ne simplifie en aucune façon le problème en introduisant en contrebande des considérations qui lui sont étrangères, ou en disant, comme le colonel Torrens par exemple:
«La demande effective consiste dans la capacité et la propension (!) des consommateurs, que l'échange se fasse avec ou sans intermédiaire, à donner pour des marchandises une certaine portion de tous les ingrédients du capital plus grande que ce que coûte leur production» (27).
Dans la circulation, producteurs et consommateurs ne se font face qu'en qualité d'acheteurs et de vendeurs. Prétendre que, pour le producteur, la survaleur naîtrait de ce que les consommateurs paient la marchandise au-dessus de sa valeur, c'est seulement mettre un masque à cette thèse toute simple: le possesseur de marchandises détient, en tant que vendeur, le privilège de vendre trop cher. Le vendeur a lui-même produit sa marchandise ou bien il tient la place de celui qui l'a produite, mais l'acheteur n'a pas moins produit la marchandise que représente son argent, ou bien il tient la place de celui qui l'a produite. Au producteur fait donc face un autre producteur. Ce qui les distingue, c'est que l'un achète et l'autre vend. Le fait que son possesseur, sous le nom de producteur, vende la marchandise au-dessus de sa valeur et, sous le nom de consommateur, la paie trop cher, ne nous fait pas avancer d'un pas (28).
C'est pourquoi les défenseurs conséquents de cette illusion que la survaleur proviendrait d'une hausse du prix nominal et du privilège du vendeur de pouvoir vendre la marchandise trop cher présupposent l'existence d'une classe qui se contenterait d'acheter sans vendre et donc de consommer sans produire. L'existence d'une telle classe, au point où nous en sommes - la circulation simple –, est encore inexplicable. Mais anticipons. Il faut que l'argent, avec lequel la dite classe achète sans discontinuer, afflue aussi sans discontinuer vers elle, en provenance des possesseurs de marchandises eux-mêmes, sans passer par l'échange, gratuitement, en vertu de quelconques titres reposant sur le droit et la force. Vendre à cette classe les marchandises au-dessus de leur prix signifie se réapproprier en fraude une partie de l'argent donné pour rien (29). C'est ainsi que les cités d'Asie mineure payaient un tribut en argent à la Rome antique. [177] Avec cet argent, Rome leur achetait des marchandises et les achetait trop cher. Les habitants d'Asie mineure bernaient les conquérants romains en leur soutirant en retour, par la voie du commerce, une partie du tribut. Et pourtant ce sont les habitants d'Asie mineure qui étaient, en définitive, les dupes. Les marchandises leur étaient toujours payées avec leur argent. Ce n'est là une méthode ni pour s'enrichir ni pour créer de la survaleur.
Nous nous tiendrons donc dans les limites de l'échange marchand, où les vendeurs sont acheteurs et les acheteurs, vendeurs. Peut-être notre embarras vient-il seulement d'avoir conçu les personnes comme catégories personnifiées, et non comme individus.
Il est possible que le possesseur de marchandises A soit assez malin pour rouler ses collègues B et C, et que ceux-ci, en dépit de la meilleure volonté, ne puissent prendre leur revanche. A vend à B du vin pour une valeur de 40 £ et acquiert en échange des céréales pour une valeur de 50 £. A a converti ses 40 £ en 50, d'un moins il a fait un plus et a transformé sa marchandise en capital. Regardons cela de plus près. Avant l'échange, nous avions, aux mains de A, pour 40 £ de vin et, aux mains de B, pour 50 £ de céréales, soit une valeur globale de 90 £. Après l'échange, nous avons la même valeur globale de 90 £. La valeur en circulation ne s'est pas accrue d'un iota, c'est sa distribution entre A et B qui s'est modifiée. D'un côté apparaît comme sur-valeur ce qui, de l'autre, est sous-valeur (29*) comme un plus ce qui apparaît, de l'autre, comme un moins. Le même transfert se serait produit si A, sans recourir à la forme dissimulatrice de l'échange, avait directement dérobé 10 £ à B. La somme des valeurs en circulation ne peut manifestement pas être augmentée par l'effet d'une redistribution, pas plus qu'un juif n'augmente la quantité de métaux précieux dans un pays en vendant pour une guinée un farthing de l'époque de la reine Anne. La classe des capitalistes d'un pays, prise dans son ensemble, ne peut se léser elle-même (30).
On peut tourner et retourner le problème autant qu'on voudra, le résultat restera le même. Si ce sont des équivalents qui sont échangés, il ne naîtra aucune survaleur, [178] si ce sont des non-équivalents, il n'en naîtra aucune non plus (31). La circulation, l'échange de marchandises, ne crée pas de valeur (32).
On comprend alors pourquoi, dans notre analyse de la forme fondamentale du capital, forme sous laquelle il détermine l'organisation économique de la société moderne, nous n'accordons strictement aucune considération, dans un premier temps, à ses figures populaires et quasiment antédiluviennes, le capital commercial et le capital usuraire.
Avec le capital commercial proprement dit, apparaît dans toute sa pureté la forme A-M-A', acheter pour vendre plus cher. Or, son mouvement se déroule tout entier à l'intérieur de la sphère de la circulation. Mais comme il est impossible d'expliquer, à partir de la circulation elle-même, la transformation de la monnaie en capital, la formation de survaleur, le capital commercial apparaît, à partir du moment où l'on échange des équivalents (33), comme une impossibilité, et partant, comme ne pouvant dériver que du tort causé aux producteurs de marchandises, acheteurs comme vendeurs, par le marchand qui s'insinue entre eux tel un parasite. C'est en ce sens que Franklin dit que «la guerre est brigandage, le commerce duperie» (34). Si l'on ne veut pas expliquer la valorisation du capital commercial par le simple fait que les producteurs de marchandises se font duper, [179] il faut alors une longue série de chaînons intermédiaires qui font encore complètement défaut à ce point de l'exposé où notre seul préalable est la circulation marchande et ses moments élémentaires.
Ce qui est vrai du capital commercial l'est encore plus du capital usuraire. Dans le capital commercial, les termes extrêmes - la monnaie mise sur le marché et le montant accru qui en est retiré - ont du moins pour médiation l'achat et la vente, le mouvement de la circulation. Dans le capital usuraire, la forme A-M-A' se trouve réduite, sans médiation, aux termes extrêmes A-A', argent qui s'échange contre plus d'argent, forme en contradiction avec la nature de la monnaie et, partant, inexplicable du point de vue de l'échange des marchandises. D'où les remarques d'Aristote:
«Puisque la chrématistique est double, que d'un côté elle appartient au commerce, de l'autre à l'économique, que sous ce dernier rapport elle est nécessaire et louable, que sous le premier, elle est fondée sur la circulation et blâmée à juste titre (car elle ne repose pas sur la nature, mais sur une duperie réciproque), on a de très bonnes raisons de haïr l'usure parce qu'avec elle l'argent lui-même devient source d'acquisition et ne sert pas aux fins pour lesquelles il a été inventé. Car il était destiné à servir à l'échange des marchandises, alors que l'intérêt fait avec de l'argent plus d'argent. D'où aussi son nom» (tokos: «intérêt», mais aussi «rejeton»). «Car les rejetons ressemblent aux géniteurs. Mais l'intérêt est argent d'argent, de sorte que de toutes les manières d'acquérir, c'est celle qui est la plus contre nature. (35)»
Au cours de notre analyse, nous découvrirons que le capital porteur d'intérêt, de même que le capital commercial, est une forme dérivée et nous verrons en même temps pourquoi leur apparition précède historiquement la forme fondamentale et moderne du capital.
Il s'est avéré que la survaleur ne peut pas naître de la circulation, que donc lors de sa formation, quelque chose doit se passer en coulisse, quelque chose qui ne se voit pas dans la circulation même (36). Mais la survaleur peut-elle provenir d'ailleurs que de la circulation? La circulation est la somme de toutes les interactions des possesseurs de marchandise. En dehors d'elle, le possesseur de marchandises n'entretient plus de rapport qu'à sa propre marchandise. Eu égard à la valeur de cette dernière, ce rapport se limite à ceci qu'elle renferme un quantum du travail de son possesseur, mesuré suivant des lois sociales déterminées. [180] Ce quantum de travail s'exprime dans la grandeur de valeur de sa marchandise, et, comme une grandeur de valeur s'expose en monnaie de compte, il s'exprime dans un prix, par exemple 10 £. Mais le travail du possesseur de marchandises n'est pas représenté et dans la valeur de la marchandise et dans un excédent sur cette valeur, il n'est pas représenté dans un prix de 10 qui serait en même temps de 11, dans une valeur qui serait plus grande qu'elle-même. Le possesseur de marchandises peut, par son travail, créer des valeurs, mais pas de valeur se valorisant. Il peut augmenter la valeur d'une marchandise en ajoutant à une valeur existante une valeur nouvelle au moyen d'un nouveau travail, par exemple en faisant des bottes à partir de cuir. La même matière a maintenant plus de valeur parce qu'elle renferme un quantum de travail plus grand. C'est pourquoi la botte a plus de valeur que le cuir. Mais la valeur du cuir est restée ce qu'elle était; elle ne s'est pas valorisée, ni n'a pris de survaleur au cours de la fabrication des bottes. Il est donc impossible qu'en dehors de la sphère de la circulation, sans entrer en contact avec d'autres possesseurs de marchandise, le producteur de marchandises puisse valoriser de la valeur et, partant, transformer monnaie ou marchandise en capital.
Le capital ne peut donc pas naître de la circulation, et tout aussi peu ne pas y naître. Il faut et il ne faut pas qu'il naisse en elle.
Il s'ensuit donc un double résultat.
Il faut exposer la transformation de la monnaie en capital sur la base de lois immanentes à l'échange de marchandises, de sorte que l'échange d'équivalents soit pris comme point de départ (37). [181] Notre détenteur de monnaie, qui n'est encore capitaliste qu'à l'état larvaire, doit acheter les marchandises à leur valeur, les revendre à leur valeur et retirer pourtant, au terme du procès, plus de valeur qu'il n'en a introduit. Il faut que son éclosion à l'état de papillon ait lieu dans la sphère de la circulation et qu'elle n'y ait pas lieu. Telles sont les données du problème. Hic Rhodus, hic salta!
3. Achat et vente de la force de travail [prev.] [content] [next]
Le changement dans la valeur de la monnaie vouée à se transformer en capital ne peut pas avoir pour siège cette monnaie même, car celle-ci, en sa qualité de moyen d'achat et de moyen de paiement, ne fait que réaliser le prix de la marchandise qu'elle achète ou qu'elle paie, tandis que, persévérant dans sa forme propre, elle se fige, se pétrifie en une grandeur de valeur constante (38). Ce changement ne peut pas davantage provenir du deuxième acte de la circulation - la revente de la marchandise –, car cet acte transforme à rebours la forme physique de la marchandise en forme-monnaie. Il faut donc que le changement porte sur la marchandise achetée dans le premier acte, A - M, mais non sur sa valeur, car ce sont des équivalents qui sont échangés et la marchandise est payée à sa valeur. Le changement ne peut donc provenir que de la valeur d'usage en tant que telle de la marchandise, c'est-à-dire de la consommation qui en est faite. Pour extraire de la valeur en consommant une marchandise, il faudrait que notre détenteur de monnaie ait le bonheur de découvrir dans la sphère de la circulation, sur le marché, une marchandise dont la valeur d'usage même aurait la disposition particulière d'être source de valeur et pour laquelle, par conséquent, le fait d'être consommé serait en lui-même acte de réifier du travail et, partant, de créer de la valeur. Or, cette marchandise si spéciale, le détenteur de monnaie la trouve sur le marché: c'est la puissance de travail, ou force de travail.
Par force de travail ou puissance de travail, nous entendons l'ensemble des aptitudes physiques et mentales existant dans le corps, dans la personnalité vivante d'un homme, et que celui-ci met en œuvre chaque fois qu'il produit des valeurs d'usage de quelque espèce qu'elles soient.
Toutefois, pour que le détenteur de monnaie trouve sur le marché la marchandise force de travail, il faut que différentes conditions soient remplies. L'échange de marchandises n'implique, en lui-même, aucun autre rapport de dépendance [182] que celui découlant de sa nature propre. Ceci étant admis, la marchandise force de travail ne peut apparaître sur le marché que parce que, et dans la mesure où elle est mise en vente ou vendue par son propre possesseur, la personne dont elle est la force de travail. Pour que son possesseur la vende comme marchandise, il faut qu'il puisse en disposer, qu'il soit donc le libre propriétaire de sa puissance de travail, de sa personne (39). Lui et le détenteur de monnaie se rencontrent sur le marché et entrent en relation mutuelle en qualité de possesseurs de marchandises, sur un pied d'égalité, ne se distinguant l'un de l'autre que parce que l'un est acheteur, l'autre vendeur, tous deux étant donc, juridiquement, des personnes égales. La persistance de ce rapport requiert que le propriétaire de la force de travail ne vende jamais celle-ci que pour un temps déterminé, car s'il la vend en bloc, une fois pour toutes, alors il se vend lui-même, d'homme libre devient esclave, de possesseur de marchandises, marchandise. II lui faut, en tant que personne, se rapporter constamment à sa force de travail comme à sa propriété et, partant, à sa marchandise propre, et cela il ne le peut que pour autant qu'il ne la mette jamais que provisoirement, pour une durée déterminée, à disposition de l'acheteur, à des fins d'utilisation, pour autant donc que, par la cession qu'il en fait, il ne renonce pas à sa propriété sur elle (40).
[183] La seconde condition essentielle pour que le détenteur de monnaie trouve la marchandise force de travail sur le marché, c'est que le possesseur de cette dernière, dans l'impossibilité de vendre des marchandises en lesquelles son travail se serait réifié, soit obligé, au lieu de cela, de mettre en vente sa force de travail même, qui n'existe que dans sa chair vive.
Pour que quelqu'un puisse vendre des marchandises autres que sa force de travail, il faut évidemment qu'il possède des moyens de production, par exemple des matières premières, des instruments de travail, etc. Il ne peut faire de bottes s'il n'a pas de cuir. D'autre part, il a besoin de moyens de subsistance. Personne, pas même un musicien de l'avenir (40*), ne peut se nourrir de produits futurs, pas plus que de valeurs d'usages dont la production est en cours; l'homme, comme au premier jour de son apparition sur la scène terrestre, est obligé de consommer quotidiennement avant de produire et pendant qu'il produit. Étant produits comme marchandises, les produits doivent être vendus après avoir été produits et ne peuvent donc satisfaire les besoins du producteur qu'après la vente. Au temps de production s'ajoute le temps nécessaire à la vente.
Pour que la monnaie se transforme en capital, son détenteur doit donc trouver, sur le marché, le travailleur libre, libre en un double sens, au sens où, en tant que personne libre, il dispose de sa force de travail comme de sa propre marchandise, et où, d'autre part, il n'a pas d'autres marchandises à vendre, où il est détaché, affranchi de toutes les choses nécessaires à la mise en œuvre de sa force de travail.
La question de savoir pourquoi ce travailleur libre vient à sa rencontre dans la sphère de la circulation n'intéresse pas le détenteur de monnaie qui découvre ce secteur particulier du marché qu'est le marché du travail. Et, provisoirement, elle nous intéresse tout aussi peu. Nous nous en tenons théoriquement aux faits, comme le détenteur de monnaie s'y tient pratiquement. Une chose toutefois est claire. La nature ne produit pas d'un côté des détenteurs d'argent ou de marchandises et, de l'autre, de simples possesseurs de leur force de travail. Ce rapport ne relève pas de l'histoire naturelle, pas plus qu'il n'est un rapport social commun à toutes les périodes de l'histoire. Il est manifestement le résultat d'une évolution historique antérieure, le produit de nombreux bouleversements économiques et du déclin de toute une série de formes plus anciennes de la production sociale.
Même les catégories économiques que nous avons examinées précédemment portent les traces de leur histoire. L'existence du produit comme marchandise recouvre des conditions historiques déterminées. Le produit, pour devenir marchandise, ne doit pas être produit comme moyen de subsistance immédiat du producteur lui-même. Si nous avions continué à rechercher dans quelles circonstances tous les produits, ou seulement la majorité d'entre eux, revêtent la forme-marchandise, [184] il se serait avéré que cela ne survient que sur la base d'un mode de production tout à fait spécifique, le mode de production capitaliste. Une telle étude, toutefois, nous eût éloigné de l'analyse de la marchandise. Il peut y avoir production et circulation de marchandises même si la plus grande partie des produits destinée à la consommation immédiate ne se transforme pas en marchandises et que le procès social de production est donc bien loin d'être dominé, en étendue comme en profondeur, par la valeur d'échange. Le fait que le produit se présente comme marchandise implique, au sein de la société, une division du travail développée jusqu'au point où la scission entre valeur d'usage et valeur d'échange, qui, dans le troc direct, n'en était qu'à ses débuts, est déjà consommée. Mais une telle phase du développement est commune aux formations sociales et économiques les plus diverses.
Considérons maintenant la monnaie: elle a pour condition préalable une certaine intensité d'échange marchand. Les formes-monnaie particulières, simple équivalent-marchandise, moyen de circulation, moyen de paiement, réserve et monnaie mondiale, signalent, suivant l'importance plus ou moins grande et la prédominance relative d'une fonction ou d'une autre, des stades très différents du procès social de production. L'expérience montre toutefois qu'une circulation marchande relativement peu développée suffit pour que toutes ces formes se constituent. Il en est autrement du capital. Ses conditions historiques d'existence ne sont certainement pas réunies du seul fait de l'existence de la circulation marchande et monétaire. Il ne surgit que là où le possesseur de moyens de production et de subsistance trouve, sur le marché, le travailleur libre en qualité de vendeur de sa force de travail, et, à elle seule, cette condition historique renferme une histoire, une histoire mondiale. D'emblée donc, le capital s'annonce comme une époque du procès social de production (41).
Il s'agit maintenant d'examiner plus précisément cette marchandise particulière qu'est la force de travail. Semblable en cela à toutes les autres marchandises, elle a une valeur (42). Comment la détermine-t-on?
La valeur de la force de travail, comme celle de toute autre marchandise, est déterminée par le temps de travail nécessaire à la production, donc aussi à la reproduction, de cet article spécifique. Pour autant qu'elle est valeur, la force de travail [185] représente seulement un quantum déterminé de travail social moyen réifié en elle. La force de travail n'existe qu'à l'état de disposition de l'individu vivant. La production de la première présuppose donc l'existence de ce dernier. L'existence de l'individu étant donnée, la production de la force de travail consiste en la reproduction et la conservation de celui-ci. L'individu vivant a besoin, en vue de sa propre conservation, d'une certaine somme de moyens de subsistance. Le temps de travail nécessaire à la production de la force de travail se ramène donc au temps de travail nécessaire à la production de ces moyens de subsistance, autrement dit la valeur de la force de travail est la valeur des moyens de subsistance nécessaires à la conservation de son possesseur. Toutefois, la force de travail ne devient effective qu'en s'extériorisant, elle n'entre en action que dans le travail. Mais par son action - le travail - un quantum déterminé de substance humaine, musculaire, nerveuse, cérébrale, etc. est dépensé et doit être reconstitué. Cette dépense accrue a pour condition un accroissement des rentrées (43). Si aujourd'hui le propriétaire de la force de travail a travaillé, il doit pouvoir répéter demain le même procès dans les mêmes conditions de vigueur et de santé. Le volume des moyens de subsistance doit donc être suffisant pour maintenir l'individu dans son état normal d'individu au travail. Les besoins naturels eux-mêmes, se nourrir, s'habiller, se chauffer, se loger, etc. diffèrent suivant les particularités naturelles, climatiques et autres, d'un pays. D'autre part, l'ampleur même des prétendus besoins nécessaires, ainsi que leur mode de satisfaction, sont un produit historique et dépendent par conséquent pour une grande part du niveau culturel d'un pays, entre autre, et même essentiellement, des conditions dans lesquelles la classe des travailleurs libres s'est constituée, et, partant, de ses habitudes et de ses exigences quant aux conditions de vie (44). Au contraire des autres marchandises, la détermination de valeur de la force de travail renferme donc un élément historique et moral. Cependant, en moyenne, pour un pays déterminé et à une époque déterminée, l'ensemble des moyens de subsistance nécessaires est donné.
Le propriétaire de la force de travail est un être mortel. Sa présence sur le marché devant présenter une continuité, comme le présuppose la transformation continue de la monnaie en capital, il faut que le vendeur de la force de travail se rende éternel, «comme se rend éternel tout individu vivant, par la génération» (45). [186] Les forces de travail soustraites au marché pour cause d'usure ou de mort doivent être constamment remplacées par un nombre au moins égal de forces de travail nouvelles. Le volume des moyens de subsistance nécessaires à la production de la force de travail inclut donc les moyens de subsistance nécessaires à la relève, c'est-à-dire aux enfants des ouvriers, de sorte que cette race de possesseurs de marchandises d'un genre particulier se perpétue sur le marché (46).
Pour modifier la nature humaine universelle de telle sorte qu'elle acquière savoir-faire et dextérité dans une branche déterminée de la production et devienne une force de travail accomplie et spécialisée, il faut une formation, une éducation déterminée qui coûte elle-même une somme plus ou moins grande d'équivalents-marchandises. Suivant que la force de travail passe par une série plus ou moins longue de médiations, ses coûts de formation diffèrent. Les coûts de cet apprentissage, infimes pour la force de travail ordinaire, rentrent donc dans le domaine des valeurs dépensées à la produire.
La valeur de la force de travail se réduit à la valeur d'un volume déterminé de moyens de subsistance. Partant, elle varie aussi suivant la valeur de ces moyens de subsistance, c'est-à-dire suivant le temps de travail requis pour les produire.
Une partie des moyens de subsistance, par exemple la nourriture, les moyens de chauffage, etc., sont quotidiennement consommés et doivent être quotidiennement remplacés. D'autres moyens de subsistance comme les vêtements, les meubles, etc., ont des durées d'utilisation plus longues et ne doivent donc être remplacés qu'à intervalles plus espacés. Telle espèce de marchandises doit être achetée ou payée quotidiennement, telle autre chaque semaine, chaque trimestre, etc. De quelque manière que la somme de ces dépenses se répartisse sur une année par exemple, elle doit être couverte, jour après jour, par la moyenne des entrées. Si le volume des marchandises requises chaque jour pour produire la force de travail était = A, celui des marchandises requises chaque semaine = B, celui des marchandises requises chaque trimestre = C, etc., alors leur moyenne journalière serait
Admettons que, dans ce volume de marchandises nécessaires en moyenne dans une journée, se trouvent fixées 6 heures de travail social; alors, chaque jour, [187] une demi-journée de travail social moyen s'objective dans la force de travail, autrement dit une demi-journée de travail est requise quotidiennement pour produire la force de travail. Ce quantum de travail requis pour sa production quotidienne constitue la valeur journalière de la force de travail, c'est-à-dire la valeur de la force de travail reproduite quotidiennement. Si une demi-journée de travail social moyen est représentée aussi en une quantité d'or d'une valeur de 3 sh., soit un thaler, alors un thaler est le prix correspondant à la valeur journalière de la force de travail. Si le possesseur de la force de travail offre celle-ci pour un thaler par jour, son prix de vente est alors égal à sa valeur et, conformément à notre hypothèse de départ, le détenteur de monnaie, avide de transformer ses thalers en capital, débourse cette valeur.
La limite ultime, ou limite minimale, de la valeur de la force de travail consiste en la valeur d'un volume de marchandises sans l'apport quotidien desquelles le porteur de la force de travail, l'homme, ne pourrait renouveler son procès vital; elle consiste donc en la valeur des moyens de subsistance physiologiquement indispensables. En tombant à ce minimum, le prix de la force de travail tombe en dessous de sa valeur car elle ne peut alors se maintenir et se développer que sous une forme dégénérée. Or la valeur de toute marchandise est déterminée par le temps de travail qu'exige sa livraison dans un état de qualité normale.
C'est faire preuve au plus haut point d'un sentimentalisme à bon marché que de juger bassement matérielle cette définition de la valeur de la force de travail, alors qu'elle découle de la nature des choses, et de se lamenter comme le fait, par exemple, Rossi: «Concevoir la puissance de travail en faisant abstraction des moyens de subsistance des travailleurs pendant l'œuvre de la production, c'est concevoir un être de raison. Qui dit travail, qui dit puissance de travail, dit à la fois travailleur et moyens de subsistance, ouvrier et salaire» (47).
Qui dit puissance de travail ne dit pas travail, pas plus que ne dit digestion celui qui dit capacité digestive. Comme on sait, ce dernier procès exige plus qu'un bon estomac. Qui dit puissance de travail ne fait pas abstraction des moyens nécessaires à sa subsistance. C'est bien leur valeur qui est exprimée dans la sienne. Si cette puissance de travail n'est pas vendue, elle ne sert de rien à l'ouvrier qui ressentira au contraire comme une cruelle nécessité naturelle le fait qu'elle a requis pour sa production un quantum déterminé de moyens de subsistance et le requiert encore et toujours pour sa reproduction. Il découvre alors avec Sismondi que «la puissance de travail... n'est rien si elle n'est pas vendue» (48).
[188] La nature propre de cette marchandise spécifique, la force de travail, veut que sa valeur d'usage ne soit pas encore effectivement passée entre les mains de l'acheteur dès la conclusion du contrat entre ce dernier et le vendeur. Sa valeur, comme celle de toute autre marchandise, était déterminée avant son entrée dans la circulation, car un quantum déterminé de travail social fut dépensé à sa production; sa valeur d'usage, par contre, n'existe qu'après-coup, dès lors qu'elle s'extériorise. La cession de la force et son extériorisation effective, c'est-à-dire son existence comme valeur d'usage, se trouvent donc séparées dans le temps. Or, quand il s'agit de ces marchandises (49) dont la cession formelle de la valeur d'usage est séparée dans le temps de son transfert effectif à l'acheteur, l'argent de l'acheteur fait le plus souvent fonction de moyen de paiement. Dans tous les pays où règne le mode de production capitaliste, la force de travail n'est payée qu'après être entrée en fonction pendant une durée fixée par le contrat d'achat, en fin de semaine par exemple Partout donc, l'ouvrier prête au capitaliste la valeur d'usage de sa force de travail; il laisse l'acheteur la consommer avant d'en recevoir le prix en paiement, de sorte que, partout, l'ouvrier fait crédit au capitaliste. Ce crédit n'est pas une vue de l'esprit, comme le montre non seulement, à l'occasion, la perte, en cas de faillite du capitaliste, du salaire dont l'ouvrier a fait crédit (50), mais aussi une série de conséquences plus durables (51). Le fait, cependant, que la monnaie fasse fonction de moyen d'achat ou de moyen de paiement ne change rien à la nature même de l'échange marchand. Le prix de la force de travail est fixé par contrat même s'il n'est réalisé qu'après-coup, comme le loyer d'une habitation. La force de travail est vendue même si elle n'est payée qu'après-coup. Toutefois, pour saisir le rapport dans sa pureté, il sera utile de poser comme hypothèse provisoire que, chaque fois qu'il la vend, le possesseur de la force de travail perçoit immédiatement le prix stipulé dans le contrat.
[189] Nous savons à présent de quelle façon se détermine la valeur que le détenteur de monnaie paie au possesseur de cette marchandise originale qu'est la force de travail. La valeur d'usage que le premier reçoit en échange ne se manifeste que dans l'utilisation effective de cette force de travail, dans le procès de sa consommation. Toutes les choses nécessaires à ce procès, telles que matières premières, etc., le détenteur de monnaie les achète sur le marché et les paie au plein tarif. Le procès de la consommation de force de travail est en même temps procès de production de marchandise et de survaleur. La consommation de force de travail, semblable à celle de toute autre marchandise, s'accomplit en dehors du marché, de la sphère de la circulation. C'est pourquoi, en compagnie du détenteur de monnaie et du possesseur de force de travail, nous quitterons cette sphère bruyante, toute en surface et exposée au regard de tous, pour les suivre tous deux sur les lieux secrets de la production, à l'entrée desquels on peut lire l'inscription: No admittance except on business (51*). Ici, on verra non seulement comment produit le capital, mais aussi comment on le produit, lui. Il faudra bien que se dévoile le secret de cette machine à fabriquer du plus (51**).
La sphère de la circulation, de l'échange marchand, dans les limites de laquelle se déroulent achat et vente de la force de travail, est en effet un véritable Eden des droits innés de l'Homme. Y règnent sans partage Liberté, Egalité, Propriété et Bentham. Liberté! [190] Car l'acheteur et le vendeur d'une marchandise, la force de travail par exemple, sont mus par leur seul libre arbitre. Ils passent contrat ensemble en qualité de personnes libres, égales en droit. Le contrat est le résultat final où leurs volontés se donnent une expression juridique commune. Egalité! Car ils ne se rapportent l'un à l'autre qu'en qualité de possesseurs de marchandises et échangent équivalent contre équivalent. Propriété! Car chacun ne dispose que de son bien. Bentham! Car chacun des deux n'a en vue que son propre intérêt. La seule force qui les rassemble et les mette en rapport est celle de leur égoïsme, de leur avantage particulier, de leurs intérêts privés. Et justement parce qu'ainsi chacun ne se soucie que de soi, et aucun de l'autre, tous n'accomplissent que l'œuvre de leur avantage mutuel, de l'utilité publique, de l'intérêt général, ceci en raison d'une harmonie préétablie entre les choses ou sous les auspices d'une Providence éminemment astucieuse.
En prenant congé de cette sphère de la circulation simple, de l'échange marchand, à laquelle le libre-échangiste vulgaris [191] emprunte idées, concepts et critères pour se faire son jugement sur la société du capital et du salariat, il semble déjà que la physionomie de nos dramatis personae se modifie quelque peu. En tête, marche l'ex-détenteur de monnaie dans le rôle du capitaliste; à sa suite, le possesseur de la force de travail dans le rôle de l'ouvrier; le premier avec le sourire entendu d'un homme important et affairé, le second craintif et avançant à contrecœur comme quelqu'un qui, ayant porté sa peau au marché, n'attend plus qu'une chose: qu'elle soit tannée.
Notes: [prev.] [content] [end]
- (1) L'opposition entre le pouvoir de la propriété foncière, reposant sur des rapports personnels de domination et de servitude, et le pouvoir impersonnel de l'argent est bien saisie dans les deux proverbes français: «Nulle terre sans seigneur» et «L'argent n'a pas de maître». [back]
- (2) «Avec de l'argent on achète des marchandises, et avec des marchandises on achète de l'argent» (MERCIER DE LA RIVIERE, L'ordre naturel et essentiel des sociétés politiques, p.543). [back]
- (3) «Si une chose est achetée pour être revendue, on appellera argent avancé la somme utilisée à cet effet; si elle est achetée pour ne pas être revendue, on peut la qualifier de somme dépensée» (James STEUART, Works, etc., edited by General Sir James Steuart, his son, Londres, 1805, vol. I, p.274). [back]
- (4) «On n'échange pas de l'argent contre de l'argent», lance Mercier de la Rivière à l'adresse des mercantilistes (op. cit., p.486). On lit dans un ouvrage qui traite ex professo du «commerce» et de la «spéculation»: «Tout commerce consiste dans l'échange de choses d'espèce différente; et l'avantage (pour le marchand?) provient précisément de cette différence. Il n'y aurait aucun avantage... à échanger une livre de pain contre une livre de pain..., d'où le contraste avantageux entre commerce et jeu, ce dernier n'étant que l'échange d'argent contre argent». (Th. CORBET, An Inquiry into the Causes and Modes of the Wealth of Individuals; or the Principles of Trade and Speculation explained. Londres, 1841, p.5). Bien que Corbet ne voie pas que A-A, échange d'argent contre argent, est la forme de circulation caractéristique non seulement du capital commercial, mais de tout capital, il admet du moins que cette forme est commune à une sorte de commerce, la spéculation, et au jeu; mais ensuite vient MacCulloch qui trouve qu'acheter pour vendre, c'est spéculer, en sorte que la différence entre commerce et spéculation est supprimée. «Toute affaire dans laquelle une personne achète un produit pour le revendre est en fait une spéculation». (MACCULLOCH, A Dictionary, practical etc., of Commerce, Londres 1847, p.1009). Pinto, le Pindare de la Bourse d'Amsterdam, est autrement plus naïf: «Le commerce est un jeu (phrase empruntée à Locke); et ce n'est pas avec des gueux qu'on peut gagner. Si l'on gagnait longtemps en tout avec tous, il faudrait rendre de bon accord les plus grandes parties du profit, pour recommencer le jeu.» (PINTO, Traité de la Circulation et du Crédit, Amsterdam 1771, p.231). [back]
- (5) «Le capital se divise... en capital initial et en gain, accroissement de capital... bien que la pratique même réunisse aussitôt ce gain au capital et le remette en circulation avec ce dernier» (F. ENGELS, Umrisse zu einer Kritik der Nationalökonomie, in Deutsch-Französische Jahrbücher, édités par Arnold RUGE et Karl MARX. Paris, 1844, p.99). [back]
- (6) Aristote oppose l'économique à la chrématistique. Il part de l'économique. Dans la mesure où elle est l'art d'acquérir, elle se borne à procurer les biens nécessaires à la vie et utiles au foyer domestique ou à l'État. «La vraie richesse (o alètinos ploutos) consiste en de semblables valeurs d'usage; car la quantité de biens de ce genre suffisante pour bien vivre n'est pas illimitée. Mais il est un autre art d'acquérir qu'on préfère appeler, à juste titre, la chrématistique, pour lequel il n'y a, semble-t-il, nulle borne à la richesse et à la possession. Le commerce des marchandises» (è kapèlikè signifie littéralement: commerce de détail, et Aristote prend cette forme en exemple car la valeur d'usage y prédomine) «ne relève pas par nature de la chrématistique, car ici l'échange ne concerne que ce qui leur est personnellement nécessaire» (aux acheteurs et aux vendeurs). C'est pourquoi, poursuit-il, le troc a été la forme originelle du commerce des marchandises, mais son extension a fait naître nécessairement la monnaie. Avec la découverte de la monnaie, le troc ne pouvait que se développer nécessairement en kapèlikè, commerce des marchandises, et celui-ci, en contradiction avec sa tendance initiale, s'acheva en chrématistique, en art de faire de l'argent. Or la chrématistique se distingue de l'économique en ce sens que «pour elle c'est la circulation qui est la source de la richesse» (poiètikè chrèmatôn... dia chrèmatôn métabolès). Et elle semble tourner autour de l'argent, car l'argent est le commencement et la fin de cette sorte d'échange (to gar nomisma stoicheion kaï péras tès allagès estin). C'est pourquoi aussi la richesse que recherche la chrématistique est illimitée. De même que tout art qui ne considère pas son but comme un moyen, mais comme fin ultime, est illimité dans son aspiration, car il s'efforce de s'en approcher toujours plus, tandis que les arts qui n'emploient des moyens qu'en vue d'un but ne sont pas illimités, puisque ce but même leur assigne des limites, de même la chrématistique ne connaît pas de borne à son but, son but étant l'enrichissement absolu. L'économique a une limite, pas la chrématistique... La première recherche quelque chose qui est différent de l'argent, l'autre sa multiplication... La confusion de ces deux formes qui interfèrent a conduit certains à considérer que la conservation et la multiplication à l'infini de l'argent étaient le but final de l'économique». (ARISTOTE, De Republica, éd. Bekker, L.I, ch.VIII et IX passim). [back]
- (7) «Les marchandises (ici au sens de valeurs d'usage) ne sont pas la fin ultime du capitaliste commerçant... Cette fin, c'est l'argent.» (Th. CHALMERS, On Political Economy, etc., 2ème éd., Glasgow, 1832, p.165, 166). [back]
- (8) «Si le marchand ne tient pas pour quantité négligeable le gain qu'il vient de réaliser, son regard cependant est toujours orienté vers le gain à venir» (A. GENOVESI, Lezioni di Economia Civile (1765), éd. des Economistes italiens par Custodi, Parte moderna, LVIII, p.139). [back]
- (9) «C'est toujours la passion insatiable du gain, l'auri sacra lames, qui définit le capitaliste». (MACCULLOCH, The Principles of Political Economy, Londres 1830, p.179). Cette idée n'empêche pas bien entendu le même MacCulloch et consorts, aux prises avec des difficultés théoriques, lorsqu'il traite par exemple de la surproduction, de transformer ce même capitaliste en un bon citoyen qui n'a en vue que la valeur d'usage et est même gagné par une faim d'ogre pour les bottes, les chapeaux, les œufs, les cotonnades et autres espèces de valeur d'usage fort répandues. [back]
- (10) Sôdzein est une des expressions caractéristiques des Grecs pour désigner la thésaurisation. De même, l'anglais to save signifie à la fois sauver et épargner. [back]
- (10a) «L'infini que les choses n'ont pas dans la progression, elles l'ont dans la rotation» (GALIANI, op. cit., p.156). [back]
- (11) «Ce n'est pas la matière qui fait le capital, mais la valeur de ces matières» (J.-B. SAY, Traité d'économie politique, 3ème éd., Paris, 1817, t. II, p.429). [back]
- (11*) Ein automatisches Subjekt. [back]
- (12) «Le moyen de circulation (!) employé à des fins productives est du capital» (MACLEOD, The Theory and Practice of Banking. Londres, 1855, vol. I, ch. 1, p.55). «Capital et marchandises sont la même chose» (James MILL, Elements of Political Economy, Londres, 1821, p.74). [back]
- (12*) Als das übergreifende Subjekt eines solchen Prozesses. [back]
- (13) «Capital... valeur permanente, multipliante...» (SISMONDI, Nouveaux principes d'économie politique, t. l, p.89). [back]
- (13*) Dinglich. [back]
- (14) «L'échange est une transaction admirable dans laquelle les deux contractants gagnent toujours (!)» (DESTUTT DE TRACY, Traité de la volonté et de ses effets, Paris 1826, p.68). Le même ouvrage est paru aussi sous le titre de Traité d'économie politique. [back]
- (15) MERCIER DE LA RIVIERE, op. cit., p.544. [back]
- (16) «Que l'une de ces deux valeurs soit argent, ou qu'elles soient toutes deux marchandises usuelles, rien de plus indifférent en soi». (MERCIER DE LA RIVIERE,., ibid., p.543). [back]
- (17) «Ce ne sont pas les contractants qui prononcent sur la valeur; elle est décidée avant la convention» (LE TROSNE, op. cit., p.906). [back]
- (18) «Dove è egualità non è lucro» (GALIANI, Della Moneta, in CUSTODI, Parte moderna, t. IV, p.244). [back]
- (19) L'échange «devient désavantageux pour l'une des parties lorsque quelque cause étrangère vient diminuer ou exagérer le prix; alors l'égalité est blessée, mais la lésion procède de cette cause et non de l'échange» (LE TROSNE, op. cit., p.904). [back]
- (20) «L'échange est de sa nature un contrat d'égalité qui se fait de valeur pour valeur égale. Il n'est donc pas un moyen de s'enrichir, puisque l'on donne autant que l'on reçoit» (LE TROSNE, op. cit., p.903 et suiv.). [back]
- (21) CONDILLAC, Le commerce et le gouvernement (1776), éd. Daire et Molinari, dans les Mélanges d'économie politique, Paris, 1847, p.267 et 291. [back]
- (22) D'où la très juste réponse de LE TROSNE à son ami CONDILLAC: «Dans la société formée, il n'y a de surabondant en aucun genre». En même temps, il le plaisante en lui faisant remarquer que «si les deux échangistes reçoivent également plus pour également moins, ils reçoivent tous deux autant l'un que l'autre». C'est parce que Condillac n'a pas encore la moindre idée de la nature de la valeur d'échange qu'il sert à M. le Prof. Wilhelm Roscher de caution pour ses propres conceptions infantiles. Cf. ROSCHER, Die Grundlagen der Nationalökonomie, 3ème éd., 1858. [back]
- (23) S.P. NEWMANN, Elements of Political Econonomy, Andover and New York, 1835, p.175. [back]
- (24) «L'augmentation de la valeur nominale du produit... n'enrichit pas les vendeurs puisque ce qu'ils gagnent en tant que vendeurs, ils le redépensent exactement en qualité d'acheteurs» (J. GRAY, The essential Principles of the Wealth of Nations, etc., Londres 1797, p.66). [back]
- (25) «Si l'on est forcé de donner pour 18 livres une quantité de telle production qui en valait 24, lorsqu'on emploiera ce même argent à acheter, on aura également pour 18 livres ce que l'on payait 24 livres.» (LE TROSNE, op. cit., p.897) [back]
- (26) «Chaque vendeur ne peut donc parvenir à renchérir habituellement ses marchandises, qu'en se soumettant aussi à payer habituellement plus cher les marchandises des autres vendeurs; et, par la même raison, chaque consommateur ne peut parvenir à payer habituellement moins cher ce qu'il achète, qu'en se soumettant aussi à une diminution semblable sur le prix des choses qu'il vend.» (MERCIER DE LA RIVIERE, op. cit., p.555) [back]
- (27) R. TORRENS, An Essay on the Production of Wealth, Londres 1821, p.349. [back]
- (28) «L'idée de profits payés par les consommateurs est évidemment tout à fait absurde. Qui sont les consommateurs?» (G. RAMSAY, An Essay on the Distribution of Wealth, Edimbourg, 1836, p.183). [back]
- (29) «Si quelqu'un manque d'acheteurs pour ses marchandises, M. Malthus lui conseillera-t-il de payer une autre personne pour que celle-ci les lui achète?» demande un ricardien indigné à Malthus qui, comme son calotin de disciple Chalmers, porte aux nues, sur le plan économique, la classe des acheteurs ou consommateurs exclusifs. Cf. An Inquiryinto those Principles, respecting the Nature of Demand and the Necessity of Consumption, lately advocated by Mr. Malthus etc., Londres 1821, p.55. [back]
- (29*) Mehrwert... Minderwert. [back]
- (30) DESTUTT DE TRACY, quoique ou peut-être parce que membre de l'Institut, était d'un avis contraire. Les capitalistes industriels, dit-il, font leurs profits «en vendant tout ce qu'ils produisent plus cher que cela ne leur a coûté à produire». Et à qui vendent-ils? «1. à eux-mêmes» (ibid., p.239). [back]
- (31) «L'échange qui se fait de deux valeurs égales n'augmente ni ne diminue la masse des valeurs subsistantes dans la société. L'échange de deux valeurs inégales... ne change rien non plus à la somme des valeurs sociales, bien qu'il ajoute à la fortune de l'un ce qu'il ôte de la fortune de l'autre.» (J.-B. SAY, op. cit., t. II, p.443, 444). Say, qui, bien entendu, ne se soucie pas des conséquences de cette proposition, la reprend presque mot pour mot des physiocrates. L'exemple suivant montrera comment il a augmenté sa propre «valeur» en pillant leurs écrits, complètement tombés dans l'oubli à son époque. La phrase «la plus célèbre» de Mr. Say - «On n'achète des produits qu'avec des produits» - se trouve formulée ainsi dans l'original physiocrate: «Les productions ne se payent qu'avec des productions» (LE TROSNE, op. cit., p.899). [back]
- (32) «L'échange ne transfère aucune valeur aux produits.» (F. WAYLAND, The Elements of Political Economy, Boston, 1843, p.168). [back]
- (33) «Sous la domination d'équivalents invariables, le commerce serait impossible» (G. OPDYKE, A treatise of Political Economy, New York, 1851, pp. 66-69). «La différence entre la valeur réelle et la valeur d'échange est fondée sur le fait que la valeur d'une chose diffère du prétendu équivalent qu'on donne pour elle dans le commerce, sur le fait que cet équivalent n'est pas un équivalent» (F. ENGELS, Umrisse..., op. cit., pp. 95-96). [back]
- (34) Benjamin FRANKLIN, Works, vol. II, éd. Sparks, in Positions to be examinated concerning national Wealth [p.376]. [back]
- (35) ARISTOTE, op. cit., Livre I, chap.10, p.17. [back]
- (36) «Dans les conditions habituelles du marché, le profit ne provient pas de l'échange. S'il n'avait pas existé auparavant, il ne pourrait pas exister non plus après cette transaction.» (RAMSAY, op. cit., p.184). [back]
- (37) Le lecteur comprendra, après l'explication qui a été donnée, que cela ne signifie qu'une chose: la formation de capital doit être possible même si le prix d'une marchandise est égal à sa valeur. On ne saurait en rendre compte à partir de l'écart des prix des marchandises par rapport à leurs valeurs. Si les prix s'écartent effectivement des valeurs, il est nécessaire, dans un premier temps, de réduire les premiers aux secondes, c'est-à-dire de négliger cette circonstance en la considérant comme fortuite, afin d'avoir devant soi, à l'état pur, le phénomène de formation du capital sur la base de l'échange des marchandises et pour que l'observation ne soit pas troublée par des circonstances secondaires perturbatrices et étrangères au procès proprement dit. On sait par ailleurs que cette réduction n'est nullement une simple manière scientifique de procéder. Les oscillations constantes des prix de marché, leur hausse et leur baisse, se compensent, s'annulent mutuellement, et ont pour règle intrinsèque leur propre réduction au prix moyen. Cette règle constitue le point fixe sur lequel s'oriente le commerçant ou l'industriel dans toute entreprise s'étendant sur une durée relativement longue. Il sait donc qu'à considérer dans son ensemble une période suffisamment longue, les marchandises ne se vendent effectivement ni en dessous, ni au-dessus de leur prix moyen, mais juste à ce prix. Si la réflexion désintéressée était de son intérêt, il devrait se poser le problème de la formation du capital en ces termes: Comment le capital peut-il naître alors que les prix sont réglés par le prix moyen, c'est-à-dire, en dernière instance, par la valeur de la marchandise? Je dis «en dernière instance» parce que les prix moyens ne coïncident pas directement avec les grandeurs de valeur des marchandises, contrairement à ce que croient A. Smith, Ricardo, etc. [back]
- (38) «Sous la forme de monnaie... le capital ne produit pas de profit.» (RICARDO, Principles of Political Economy, p.267). [back]
- (39) Dans les ouvrages encyclopédiques sur l'Antiquité, on peut lire cette absurdité que, dans le monde antique, le capital était pleinement développé «à ceci près qu'il y manquait le travailleur libre et le système de crédit». Même Monsieur Mommsen, dans son Histoire romaine, commet des quiproquos en chaîne. [back]
- (40) C'est la raison pour laquelle différentes législations fixent une durée maximale au contrat de travail. Tous les codes des peuples chez lesquels le travail est libre réglementent les conditions de résiliation du contrat. Dans différents pays, notamment au Mexique (ainsi que, avant la guerre civile américaine, dans les territoires arrach@Ns au Mexique, et, de fait, dans les provinces danubiennes jusqu'à la révolution de Cuza[*]), l'esclavage est dissimulé sous la forme du péonage. Par le jeu d'avances à rembourser en travail et qui se transmettent d'une génération à l'autre, non seulement le travailleur mais sa famille deviennent, de fait, la propriété d'autres personnes et de leurs familles. Juarez avait aboli le péonage. Le prétendu empereur Maximilien le rétablit par un décret qui, à la Chambre des Représentants de Washington, fut dénoncé à juste raison comme le décret rétablissant l'esclavage au Mexique. «Je peux céder au profit d'un autre un usage, limité dans le temps, de mes aptitudes physiques et intellectuelles et de mes possibilités d'activité particulières parce qu'elles se voient assigner, à la suite de cette limitation, un rapport extrinsèque à la totalité et à l'universalité qui sont miennes. Par la cession de la totalité de mon temps, temps concret par le travail, et de la totalité de ma production, je ferais de ce qui est substantiel en eux - mon activité et ma réalité universelles, ma personnalité - la propriété d'autrui» (HEGEL, Philosophie du Droit, Berlin, 1840, p.104, § 67).
[*] Alexandre Cuza (ou Couza) avait été élu Hospodar de Moldavie, puis de Valachie en janvier 1859. C'est de la réunion de ces deux principautés danubiennes que date l'État roumain. Cuza mit au point une réforme agraire qui le fit entrer en conflit avec les propriétaires terriens et une partie de la bourgeoisie. [back]
- (40*) Allusion probable à Richard Wagner. [back]
- (41) Ce qui caractérise donc l'époque capitaliste, c'est que la force de travail revêt pour le travailleur lui-même la forme d'une marchandise qui lui appartient, et son travail, en conséquence, la forme-travail salarié. D'autre part, ce n'est qu'à partir de ce moment que se généralise la forme-marchandise des produits du travail. [back]
- (42) «La valeur d'un homme, comme celle de toutes les autres choses, est égale à son prix, ce qui signifie: au prix qu'on paye pour l'usage de sa force» (Th. HOBBES, Leviathan, in Oeuvres, éd. Molesworth, Londres, 1839-1844, vol. III, p.76). [back]
- (43) Le villicus romain, en sa qualité de régisseur placé à la tête des esclaves agricoles, recevait pour cette raison «une ration moindre que ceux-ci parce que son travail était moins pénible que le leur» (Th. MOMMSEN, Histoire romaine, 1856, p.810). [back]
- (44) Cf. W. Th. THORNTON, Over-Population and its Remedy, Londres, 1846. [back]
- (45) PETTY. [back]
- (46) «Son prix naturel [celui du travail]... consiste en une quantité de moyens de subsistance et d'agrément telle que la requièrent la nature du climat et les habitudes d'un pays, pour que le travailleur puisse s'entretenir lui-même et élever une famille capable d'assurer sur le marché une offre de travail qui ne diminue pas» (R. TORRENS, An Essay on the external Corn Trade, Londres, 1815, p.62). Le mot «travail» est ici employé à tort pour «force de travail». [back]
- (47) ROSSI, Cours d'économie politique, Bruxelles, 1843, p.370, 371. [back]
- (48) SISMONDI, Nouveaux principes d'économie politique, Paris, 1819, t. I, p.113. [back]
- (49) «Tout travail est payé une fois qu'il est terminé» (An Inquiry into those Principles, respecting the Nature of Demand, etc. p.104). «Le crédit commercial a dû commencer au moment où l'ouvrier, premier artisan de la production, a pu, au moyen de ses économies, attendre le salaire de son travail, jusqu'à la fin de la semaine, de la quinzaine, du mois, du trimestre, etc.» (Ch. GANILH, Des systèmes de 1'économie politique, 2ème éd., Paris, 1821, t. II, p.150). [back]
- (50) «L'ouvrier prête son industrie», mais, ajoute Storch sournoisement, «il ne risque rien», si ce n'est de «perdre son salaire... L'ouvrier ne transmet rien de matériel.» (STORCH, Cours d'économie politique, Pétersbourg, 1815, t. II, p.36,37). [back]
- (51) Un exemple. Il existe à Londres deux sortes de boulangers, les full priced qui vendent le pain à sa pleine valeur, et les undersellers qui le vendent au-dessous de cette valeur. Cette dernière classe constitue plus des trois quarts du nombre total des boulangers (p. XXXII dans le Report du Commissaire du gouvernement, H.S. TREMENHEERE, sur les Grievances complained of by the journeymen bakers, etc., Londres, 1862). Ces undersellers vendent presque systématiquement du pain adultéré par des mélanges d'alun, savon, perlasse, chaux, plâtre du Derbyshire et autres ingrédients agréables, sains et nourrissants (voir le Livre bleu cité plus haut, ainsi que le rapport du Comittee of 1855 on the Adulteration of Bread et celui du Docteur Hassall: Adulterations detected, 2ème éd., Londres, 1861). Sir John Gordon a déclaré devant le Comité de 1855 que «par suite de ces adultérations, le pauvre qui vit journellement de deux livres de pain, ne reçoit pas en fait le quart de ses éléments nutritifs, sans parler des effets nocifs pour sa santé». Pour expliquer ensuite pourquoi une grande partie de la classe ouvrière, bien que parfaitement au courant de ces adultérations, s'en accommode néammoins, Tremenheere poursuit: «C'est une nécessité pour eux de prendre le pain chez le boulanger ou le chandler's shop [l'épicerie] tel qu'on veut bien le leur donner» (ibid., p.XLVIII). Comme ils ne sont payés qu'à la fin de la semaine, «ils ne peuvent payer qu'à ce terme le pain consommé pendant la semaine par leur famille»; et Tremenheere ajoute, citant des déclarations de témoins: «Il est notoire que le pain préparé avec ces sortes de mixture est expressément prévu pour ce genre de clientèle.» («It is notorious that bread composed of those mixtures, is made expressly for sale in this manner.») «Dans beaucoup de districts agricoles en Angleterre (mais plus encore en Ecosse) le salaire est payé chaque quinzaine, voire chaque mois. Du fait de ces longs délais de paiement, l'ouvrier agricole est obligé d'acheter ses marchandises à crédit... Il doit payer à des prix surélevés et se trouve, de fait, pieds et poings lié à la boutique qui lui fait crédit. C'est ainsi que, par exemple, à Horningsham dans le Wiltshire où il n'est payé qu'au mois, la même quantité de farine d'une stone [environ 6 kilos] que partout ailleurs il aurait pour 1 sh. 10 d., lui coûte 2 sh. 4 d.» (Sixth Report on Public Health by the Médical Officer of the Privy Council, etc., 1864, p.264). «En 1853, les ouvriers d'une fabrique de coton imprimé de Paisley et de Kilmarnock (Ouest de I'Ecosse) se mirent en grève pour contraindre leurs patrons à les payer non au mois, mais à la quinzaine» (Reports of the Inspectors of Factories for 31 st. october 1853, p.34). Autre genre d'extension du crédit que l'ouvrier consent au capitaliste, la méthode employée en Angleterre par de nombreux propriétaires de mines de charbon: le travailleur, qui n'est payé qu'à la fin du mois, touche entre-temps des avances du capitaliste, souvent en marchandises qu'il est obligé de payer au-dessus du prix de marché (Truck-System). «C'est une pratique usuelle chez les magnats du charbon de payer leurs ouvriers une fois par mois et de leur avancer de l'argent entre-temps en fin de semaine. On leur donne cette avance dans le magasin» (c'est-à-dire dans le tommy-shop, la boutique appartenant au contremaître en personne). «les hommes la reçoivent dans un coin du magasin et la dépensent dans un autre coin.» (Children's Employment Commission, III. Report, Londres, 1864, p.38, n.192). [back]
- (51*) «Nul n'entre ici, sauf pour affaires!» [back]
- (51**) Das Geheimnis der Plusmacherei. [back]
Source: Traduit en 2002
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