Storia della Sinistra Comunista: Histoire de la gauche communiste

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HISTOIRE DE LA GAUCHE COMMUNISTE 1912 - 1919 [English] [German] [Italian] [Spanish]



Tome 1 | Tome 1 bis | Tome 2 | Tome 3 | Tome 4




Première Partie Introduction | 1 - 5 | 6 - 10 | 11 - 15 | 16 - 20 | 21 - 24 | 25 - 29

Seconde Partie 1 - 10 | 11 - 20 | 21 - 30 | 31 - 40 | 41 - 50 | 51 - 56



Content:


Histoire de la gauche communiste 1912 - 1919 Introduction à la traduction française - 2004 Introduction à l'édition originale Source



Histoire de la gauche communiste 1912 - 1919

De l'origine, à travers le premier conflit mondial, à l'immédiat après-guerre

Introduction à la traduction française - 2004 [top] [content] [next]

L'«Histoire de la Gauche communiste» n'est pas une historiographie dans le sens habituel que ce terme sous-entend. C'est une œuvre de combat qui, remémorant l'essentiel des combats soutenus par la classe ouvrière pendant le premier après-guerre, démontre à l'épreuve des faits la validité des positions théoriques, tactiques et organisationnelles de la Gauche communiste au sein de l'organe constitué pour l'organisation de la révolution mondiale après la première bataille victorieuse en Russie, l'Internationale Communiste. Elle constitue l'illustration de l'ensemble de ses thèses en défense du marxisme authentique contre l'ensemble des positions révisionnistes, dont la période qui va de l'échec de la révolution mondiale dans les années 1920 à aujourd'hui a vu la plus vaste floraison.

La traduction de l'intégralité du texte, après une traduction de nombreux chapitres dans la revue «Programme Communiste», qui ont été repris intégralement, est destinée à transmettre les armes de combat indispensables aux militants communistes dont le but ne peut être que de travailler à la reconstitution de l'organe de combat de la classe ouvrière, le parti communiste, doté des armes les plus efficaces forgées dans la lutte des générations précédentes, sous peine de retomber dans les mêmes illusions et de subir les mêmes échecs que ceux subis lors de ces années de puissants combats. Cette traduction n'est sans doute pas exemptes d'erreurs car elle a été effectuée par un petit groupe dont les connaissances en italien sont loin d'être parfaites. Elle constitue une base de travail dont nous espérons que d'autres pourront se servir pour en produire une meilleure version.

Le premier tome de cette histoire, ainsi que la trame du second, ont été rédigés par la génération ayant vécu ces années et ces combats. La rédaction du second tome - ainsi que du troisième et du quatrième, ces deux derniers en cours de traduction - à été effectuée par la génération suivante qui a eu la très difficile tâche de défendre ces positions dans la pire période d'écrasement du prolétariat, mené par les forces de la démocratie, du fascisme et de la contre-révolution stalinienne unies, après le plus grand massacre de l'histoire constitué par la seconde boucherie impérialiste. On comprend que, dans cette situation de «forteresse assiégée», la défense des positions du marxisme se soit faite en essayant de ne prêter le flanc à aucune critique, et de n'admettre aucune «faiblesse» du parti formel. Un appareil de notes explicatives et critiques sur la complexe situation de l'époque serait donc nécessaire, nous espérons que ceux qui prendront en charge l'amélioration de ce travail auront la force politique de l'effectuer.

Des travaux de la Gauche communiste, de 1920 à aujourd'hui, n'ont été traduit en français qu'un petit nombre - sans parler des traductions en d'autres langues. L'importance de ces textes pour les générations à venir, qui, dans le chaos que s'apprête à produire le développement de la crise du mode de production bourgeois, vont devoir repartir de rien, et devront se réapproprier les armes produites par les luttes du premier après-guerre et les leçons de la contre-révolution tirées par la Gauche communiste, nous amène à demander au lecteur de se joindre aux travaux en cours. Le contact peut être établi par l'intermédiaire du site internet: Sinistra.net.

Ce ne sont pas les faibles forces se réclamant du marxisme authentique qui sont aujourd'hui dans une situation de «forteresse assiégée». C'est le capitalisme qui s'y trouve, de plus en plus incapable de survivre à ses propres contradictions et cerné par un prolétariat qu'il a multiplié aux quatre coins de la planète.

Les traducteurs.

Introduction à l'édition originale [prev.] [content] [end]

Ce volume est le premier d'une série visant à reconstituer et à illustrer historiquement le processus de formation et de développement en Italie d'un courant de gauche communiste révolutionnaire et son importante action dans le domaine international, des origines jusqu'en 1926, l'année du Congrès de Lyon du PC d'Italie et du VIe Exécutif Élargi de l'Internationale. Il part des origines du mouvement prolétarien à l'échelle mondiale et s'arrête aux premières polémiques préparant le Congrès de Bologne du Parti socialiste italien entre août et septembre 1919.

Ce volume se compose de deux parties. La première, de caractère explicatif, rappelle sur la base d'une rigoureuse documentation historique le processus au travers duquel la gauche communiste - présente en Italie, bien que sous forme embryonnaire, depuis 1880 environ, mais bien définie par sa solidité théorique et par sa continuité d'action pratique surtout à partir de 1910 - émergea du sein du Parti socialiste. Ce courant se continue au travers d'une incessante bataille conduite, avant et pendant la guerre, contre le réformisme sous toutes ses variantes et métamorphoses et, au cours du même conflit, et surtout dans l'immédiat après-guerre, contre le centre douteux des «maximalistes». Cette bataille sera le nécessaire prélude à la constitution du Parti Communiste d'Italie, section de la IIIe Internationale, au Congrès de Livourne de janvier 1921.

Cette lutte a pour théâtre l'Italie, mais elle est inséparable de la vigoureuse offensive anti-révisionniste et anti-réformiste menée par l'aile révolutionnaire internationale, au cours d'une vingtaine d'années, comme cela sera souligné à chaque page du présent volume.

La seconde partie reproduit selon une stricte succession chronologique une masse importante de textes (surtout des articles, mais aussi des discours et des motions), parus de 1912 à l'été 1919 et reproduits ici pour illustrer les thèses développées dans la partie explicative. Cette seconde partie confirme la continuité et l'«invariance» des positions théoriques et de lutte qui unissent indissolublement l'extrême gauche d'alors et celle qui aujourd'hui, sous le nom de Parti communiste international, se bat pour la restauration intégrale du programme marxiste et de l'organisation du parti de classe du prolétariat.

Chaque texte, dont on a conservé (à de rares exceptions près, signalées par nous) le titre original, est précédé d'une note qui le rapproche des événements décrits dans la première partie et à la ligne générale de la Gauche révolutionnaire marxiste.

Dans la série de ces textes - 65 en tout, auxquels nous avons ajouté les motions, programmes, extraits, ou des notes de journaux publiés dans les années 1914, 1915, 1916, 1917, 1918 et 1919 –, sont aussi inclus, lorsqu'ils servent à illustrer la situation historique de l'époque, des textes de mouvements différents du nôtre ainsi que ceux d'adversaires.

La seconde partie est donc l'indispensable complément de la première: l'une ne peut pas être utilement lue sans l'autre.

Autant les textes d'aujourd'hui que d'alors sont anonymes: les uns et les autres parce que considérés par nous non comme expression d'idées ou d'«opinions» personnelles mais comme textes de parti, et les premiers pour la raison supplémentaire qu'ils sont le fruit d'un travail de recherche, de réorganisation et de compilation collectifs, auquel ne s'attache aucune étiquette personnelle, et qui non seulement ne comporte pas mais exclut la bourgeoise et mercantile revendication de la pire forme de propriété privée, la propriété «intellectuelle».


Automne 1963.


Il Programma Comunista.


[suite]


Source: Traduction (2004) à partir de «Editions Il Programma Comunista» - 1964

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Première Partie Introduction | 1 - 5 | 6 - 10 | 11 - 15 | 16 - 20 | 21 - 24 | 25 - 29

Seconde Partie 1 - 10 | 11 - 20 | 21 - 30 | 31 - 40 | 41 - 50 | 51 - 56



Content:


Première partie La ligne historique de la gauche communiste des origines à la fin 1919 en Italie Introduction 1 - Origines du mouvement prolétarien international 2 - Origines du mouvement prolétarien italien 3 - Crise de la Première Internationale: la déviation libertaire 4 - Premiers marxistes en Italie 5 - Gênes 1892: le Parti socialiste Notes Source



Première partie La ligne historique de la gauche communiste des origines à la fin 1919 en Italie

Introduction [top] [content] [next]

Cette étude a pour but de suivre la formation, et l'influence sur les événements, du parti politique de la classe prolétarienne, au cours d'une période assez longue pour qu'on puisse opérer des confrontations utiles entre l'orientation du Parti et le développement des événements, en tirant les leçons de ses vicissitudes et même de ses crises, dans ses rapports avec l'ensemble de la société dans laquelle il agit.

Une telle étude, de même qu'elle tend à être la plus étendue possible dans le temps, doit se situer dans une vaste étendue d'espace, et considérer le jeu des forces internationales. On ne pourrait tirer de conclusions utiles du mouvement italien si on ne le considérait comme une partie inséparable du mouvement européen et même mondial au cours de ses diverses étapes.

Il existe d'autres histoires et chroniques du socialisme italien, également récentes, et utilisant d'autres méthodes. Il nous suffit d'y renvoyer le lecteur sans les citer, et de l'avertir que notre récit ne vise pas à être analytique et original, ni à aboutir à une chronique d'événements de détails concernant le parti et la société.

Il entend suivre une ligne ébauchée à grands traits, et parvenir à une synthèse générale sans faire référence à tout le matériel utilisé et compulsé, ou directement acquis, par le groupe qui a mené à bien ce travail.

Dans la première période de vie d'un mouvement socialiste en Italie, nous suivrons les vicissitudes du conflit entre deux formes qui se proposent de fixer des objectifs à ce mouvement. L'une est celle du parti politique déclaré, ouvert à tous ceux qui décident d'agir sur la ligne de son programme; l'autre est la forme ouvriériste (dans le sens où cette forme, selon des formules diverses, adhère strictement à la qualité ouvrière de ses membres) et même exclusiviste - pour secondaire que soit un tel caractère - en ce sens qu'elle n'admet pas l'adhésion de ceux qui ne possèdent pas exactement cette caractéristique sociale.

Puisque nous devons nous occuper de cette opposition, il est nécessaire d'établir - pour prendre tout de suite la voie qui nous conduira jusqu'au terme - que ce phénomène est propre à tous les pays et domine l'histoire de tous les Partis socialistes d'Europe au cours de plus d'un siècle d'histoire; ce ne sera donc jamais à partir de l'expérience concrète d'un seul pays qu'on pourra en faire un bilan aboutissant à des conclusions générales. Pour nous, il est évident, à priori, que la forme historique propre à l'organisation prolétarienne révolutionnaire est la forme déclarée, dans laquelle un lien unique et uniforme relie au parti chacun de ses adhérents, sans stratification ni discrimination. Tout marxiste et dialecticien commence son exposé par des données de fait au moyen desquelles il doit convaincre, en ayant établi à l'avance sa propre conclusion formulée avec netteté et précision.

Il est banal d'observer que la forme d'association politique fondée sur la conviction et sur le militantisme dérive de la grande révolution bourgeoise avec ses fameux clubs, et que l'originalité du nouveau mouvement socialiste réside dans le fait qu'il s'adresse non à la société humaine en général, mais aux membres d'une classe donnée. Ce serait là une version froide et non dialectique de la fonction des classes dans l'histoire, sur laquelle se fonde notre doctrine.

1 - Origines du mouvement prolétarien international [prev.] [content] [next]

Si nous reprenons l'histoire de l'Internationale ouvrière, telle qu'elle se prépara dans la première moitié du XIXe Siècle, nous voyons que la première forme qui se dessine est précisément celle des Sociétés de propagande. En général secrètes, à l'imitation des Carbonara, celles-ci naquirent dans différents pays. Elles étaient reliées entre elles. Elles avaient comme programme celui de pousser à leurs limites extrêmes les principes idéologiques de la révolution libérale: égalité, justice, fraternité. Avant d'en arriver à la Ligue des Communistes, fondée vers 1847 à Paris par des militants de divers pays, en grande partie ouvriers, mais aussi intellectuels, et à laquelle adhérèrent Marx et Engels, nous rencontrons des formes bâtardes dont les deux fondateurs du socialisme scientifique se détachèrent bien vite, comme les Ligues des Proscrits, des Justes, des Droits de l'homme, et ainsi de suite. Très vite on vit se creuser un abîme entre ces idéologies humanitaires, philanthropiques, rationalistes et aussi christianisantes, et la nouvelle théorie qui allait s'emparer du mouvement prolétarien anti-capitaliste. On eut le premier exemple de parti prolétarien non pas en Angleterre, première nation capitaliste développée (le chartisme, malgré ses liens indiscutables avec un prolétariat déjà nombreux, avait encore des caractères a-classistes), mais en France, avec le concours de réfugiés de divers pays. Ce fut précisément la Ligue des Communistes qui, la première, se pénétra du principe qu'il ne peut y avoir de mouvement social révolutionnaire sans une théorie révolutionnaire autonome. Elle tint son premier Congrès à Londres, où «s'était déplacé le centre de gravité», au cours de l'été 1847, puis en tint un second en novembre-décembre. Différents projets de manifestes y furent présentés. Après dix jours de débats, celui de Marx et Engels (qui devint le «Manifeste du parti communiste») fut adopté à l'unanimité, et c'est à lui que nous nous rattachons encore aujourd'hui, même si nous ne faisons pas ici l'histoire d'œuvres littéraires, mais de mouvements collectifs et sociaux, pour embryonnaire qu'en fût la première organisation.

Ce document contient une théorie complète de l'histoire sociale de l'humanité, et un programme défini de lutte pour la transformation de la société, dont il indique de manière positive les moyens et les voies. Il ne suppose pas un auteur ou un penseur destiné à éclairer les hommes de l'avenir, mais déclare déjà émaner d'une collectivité, le parti politique, né des faits et des possibilités historiques. Il ne se rattache ni à l'histoire ni à l'œuvre d'une seule nationalité et d'une seule langue, mais se situe explicitement sur une base internationale de luttes et de conquêtes.

Nous aussi nous tenons à affirmer que nous savons à l'avance où nous conduira la voie sur laquelle nous posons aujourd'hui les pieds, et que le résultat de la vaste démonstration que nous entreprenons n'est ni un produit original ni le fruit de spéculations sans limites, mais qu'il existait intégralement dès le début dans les notions propres à notre école internationale. Nous prendrons comme exemple de cette synthèse et de cette concomitance internationale du mouvement révolutionnaire anti-bourgeois le chapitre de la classique «Histoire de la social-démocratie allemande» de Franz Mehring, en la traduisant ici et là, pour plus de sécurité, d'après l'édition originale allemande de 1897 [NdT: en français, traduit de l'italien].

L'«Histoire» de Mehring a toujours été considérée comme un texte orthodoxe du marxisme. Elle a été élaborée durant la vie de Marx et suivie par Engels de son vivant comme l'œuvre d'un proche disciple. Dans les dernières années de sa vie, son auteur lutta contre la dégénérescence du Parti allemand lors de la Première Guerre mondiale.

Cette œuvre contient entre autres un brillant résumé du premier livre du «Capital» de Marx, où se conjuguent, ce qui n'est pas facile, une présentation concentrée et suggestive, et une rigoureuse fidélité théorique: le chapitre VII de la section III, intitulé L'œuvre fondamentale du communisme scientifique (1).

Pour l'instant, cependant, nous ne recourrons à Mehring que pour ce qu'il dit dans l'introduction à son «Histoire». Il prévient, tout de suite, que le mouvement allemand eut dès le début un caractère international, et montre que les premiers socialistes allemands proviennent des luttes de l'Europe occidentale et de la littérature socialiste anglaise et française. Marx et Engels, quand ils écrivirent le «Manifeste», firent appel aux prolétaires du monde entier. Ils étaient passés à travers l'école «de la philosophie allemande, de la révolution française et de l'industrie anglaise», formule cardinale pour les marxistes.

Le communisme scientifique moderne qu'ils avaient fondé «fut cependant emporté par la croissance économique et par la décadence politique des années 50». Nous parlons, c'est bien clair, du XIXe Siècle, mais cela ne vaut-il pas aussi pour le XXe?

Il s'y substitua alors l'agitation «concrète», dirions-nous, de Lassalle, qui ne put lui-même que copier le socialisme français contemporain. Les bourgeois ergotaient sur les différences entre socialisme et communisme. Dans la langue de 1840-50, le socialisme était un mouvement bourgeois, le communisme un mouvement prolétarien. Mehring dit aussi que la Parti conservait une trace de tout cela dans son nom de «social-démocrate». Mais en France il s'agissait d'un socialisme réalisé avec l'aide des classes possédantes et d'une alliance avec la gauche démocratique bourgeoise; en Allemagne, dans la mesure où le Parti s'inspira de Marx et non de Lassalle, on fit appel à la force du prolétariat, indépendant de toutes les autres classes, sur la base doctrinale du «Manifeste».

À l'époque du «Manifeste des communistes» et de la révolution européenne générale, qui devait consolider et de fait consolida l'avènement de la société bourgeoise, de grandes luttes des prolétaires contre la bourgeoisie industrielle ne s'étaient développées qu'en Angleterre et en France, mêlées à la lutte entre fabricants et propriétaires terriens, et elles culminèrent dans la gigantesque grève de 1842. Le prolétariat entrevit alors pour un moment la conquête autonome du pouvoir politique, mais fut ensuite emporté par l'alliance de toutes les classes possédantes et de leur État. En France, en 1830, le prolétariat de Paris fit ses preuves dans la révolution de juillet qui renversa les Bourbons mais fut exploitée par la seule bourgeoisie; on se souvient de la lutte des canuts lyonnais, qui pendant des jours tinrent la ville conquise par leurs formations, avec leur drapeau noir sur lequel était écrit «Vivre en travaillant ou mourir en combattant». Leur mouvement laissait de côté croyances politiques ou religieuses.

En Italie (nous ne nous occupons pas ici de penseurs qui méritent le nom de précurseurs, comme le grand Filippo Buonarroti, héros de la conjuration de Babeuf, et de Carlo Pisacane), de 1848 jusqu'à l'accomplissement de l'unité nationale en 1861, on ne peut reconnaître de mouvement ouvrier autonome. Mais d'abord revenons-en à l'analyse de l'Allemagne, et rapportons la description que fait Mehring de la société allemande après 1860.

Cette brève description se trouve dans le chapitre I de la section III intitulé: Le prolétariat allemand autour de 1863.

Les événements de 1848-49 avaient été suivis d'un grand progrès de l'industrie allemande, mais en 1863 le prolétariat rural était toujours majoritaire. En Prusse, face à 3,5 millions de personnes employées dans l'agriculture, il n'y en avait qu'environ 750 000 dans l'industrie. Cependant ces chiffres ne rendent pas bien compte de la distinction entre salariés et paysans de l'agriculture ainsi qu'entre salariés et artisans de l'industrie. Au total, en additionnant aux chiffres de la Prusse ceux de la Hesse, de la Saxe, de la Bavière, du Bade et du Wurtemberg, on peut arriver pour l'Allemagne à plus de 2 millions d'artisans contre moins d'1,5 million d'ouvriers «purs» d'usine. L'auteur lui-même prévient qu'il ne s'agit pas de chiffres sûrs et que beaucoup d'«artisans» étaient en réalité des travailleurs à domicile exploités par un patron capitaliste; toutefois, il est certain que dans l'Allemagne de 1863 les artisans dépassaient en nombre les ouvriers industriels, et que les deux classes réunies étaient moins nombreuses que les travailleurs de la terre. Dans seulement deux régions il existait déjà une économie industrielle prépondérante: la Saxe et le district de Düsseldorf, complètement urbanisés et possédant une plus petite partie du territoire consacrée à l'agriculture.

Bref, l'Allemagne de 1863 ne peut encore être définie comme un pays industriel. Dans ce cadre, où les prolétaires industriels sont moins nombreux que les artisans, l'agitation de Lassalle n'aboutit pas encore à un véritable parti politique de classe, mais à la grande Association générale ouvrière allemande, qui ne deviendra que par la suite un authentique parti et fera sienne, à travers de nombreuses crises, la doctrine du marxisme.

2 - Origines du mouvement prolétarien italien [prev.] [content] [next]

Le mouvement italien ne suivra pas une autre voie, malgré de notables différences dans la situation intérieure et extérieure.

L'Italie avait, par rapport à l'Allemagne, l'avantage d'avoir effectué de manière plus complète la grande révolution libérale, même si on se trouvait toujours en monarchie et non en république. Sur le plan étatique et légal, toute forme de pouvoir des vieilles classes avait disparu. En outre, la violente revendication de l'autonomie de Rome par les papes jouait contre l'influence du clergé catholique. L'Allemagne, elle, était encore dominée par des formes étatiques de type féodal, que même les effets de la guerre franco-prussienne et de la révolution nationale par en haut à travers la lutte contre l'Autriche ne devaient éliminer radicalement.

En 1861 la situation économique italienne était en revanche plus arriérée que celle de l'Allemagne. La production de fonte, d'acier et de fer ne dépassait pas 125 000 tonnes, alors que la production du seul acier sera en 1914 de 846 000 tonnes, et en 1957 de 6,8 millions. En 1870 il y avait 9 000 entreprises industrielles avec moins de 400.000 ouvriers (alors que le chiffre de ces derniers s'élèvera à 1 275 000 en 1900, à 2 300 000 en 1914 et à 4 257 000 en 1951) contre environ 864 000 artisans. Il est évident qu'en 1860 et 1870 non seulement la proportion de la population paysanne sur le total était plus forte qu'en Allemagne, mais aussi celle des artisans par rapport aux prolétaires industriels.

Sans nous engager ici dans la confrontation des chiffres, nous nous rapportons au cadre social allemand décrit par Mehring pour 1863 et les années suivantes, qui servit de base à l'organisation et à l'agitation de Lassalle, mi-économique et mi-politique, et où la forme du Parti socialiste de classe n'était pas encore bien délimitée.

À l'époque où se forma la première Association Internationale des Travailleurs (1864) - dans laquelle pourtant les éléments ouvriers proprement dit, sauf pour l'Angleterre et en partie pour la France, n'étaient pas encore des prolétaires d'industrie mais tout au plus de petits artisans - la composition de la société italienne était beaucoup plus arriérée que le «schéma» des classes dans le «Manifeste» de 1848. L'unité nationale s'était formée par l'assemblage de micro-États qui, politiquement, ne pouvaient être définis comme totalement féodaux, ayant été centralisé depuis des siècles et ne subissant qu'une influence limitée de l'aristocratie terrienne. Par contre, sur le plan économique, en raison même de leur petite étendue, ils avaient une structure hybride et ne jouissaient pas d'un véritable marché national. Dans les campagnes, une grande partie de la population vivait en économie fermée à peine sortie de l'économie directe et naturelle. Quant aux villes - très peuplées depuis de longs siècles (spécialement dans les régions que l'on considère généralement comme féodales, telles les Pouilles, la Sicile, etc.) - ce n'était pas le libre commerce bourgeois, mais une économie interventionniste d'État qui leur fournissait la nourriture.

L'imposition par en haut d'une législation copiée sur les législations bourgeoises, et qui n'était peut-être adaptée qu'au Piémont, à la Ligurie et aux provinces autrefois autrichiennes, fut à l'origine d'un surcroît de misère pour les classes inférieures, non prolétariennes mais petite-bourgeoises. Ceci provoqua des réactions de caractère informe - et non pas socialistes - en Romagne, en Toscane, puis dans le Sud.

Telle était la situation, sur laquelle nous ne pouvons nous étendre, de la société italienne, au moment où elle était représentée à Londres, parmi les prolétaires du monde entier, par Louis Wolff, secrétaire de Mazzini, dont la motion fut refusée au profit de celle de Marx. Les partisans de Mazzini avaient été les premiers à aller vers les paysans et les ouvriers, mais leur idéologie était piétiste et associationniste - au sens économique du terme - et l'opposition entre le système de Mazzini et celui de Marx était tout à fait criante, même si l'on tarda à en prendre conscience en Italie.

Dans les dix premières années de vie de l'Internationale, toutefois, ce ne furent pas les marxistes qui conduisirent la lutte contre les mazziniens, mais les partisans de l'anarchiste Michel Bakounine, qui vécut en Italie et y eut de nombreux disciples. Quand on fait l'histoire du mouvement italien, on ne peut parler, pour les premières décennies, que de bakouniniens. En revanche, le marxisme n'est pratiquement pas représenté, ou l'est seulement par quelques spécialistes et non par des mouvements de masse. Au contraire les bakouniniens conduisirent ceux-ci avec vigueur, dans la mesure même où leur idéologie reflétait mieux le caractère primitif du milieu social.

Après la Commune de Paris, une crise non moins grave que celle de 1848 succéda aux glorieuses manifestations révolutionnaires de l'Internationale de Londres, que l'on retrouve condensée dans les fameuses «Adresses» écrites par Marx pour le Conseil Général. Après des luttes violentes, ce fut la scission entre marxistes et bakouniniens. Les forces italiennes furent toutes du côté de ces derniers. La Fédération italienne qui, des années auparavant, avait expulsé les mazziniens de l'Internationale, décida à l'unanimité, au Congrès de Rimini d'août 1872, de boycotter le Congrès de La Haye convoqué par le Conseil Général pour le 2 septembre.

Ce qui nous intéresse ici n'est pas la réalisation d'une chronique faite de noms, de personnes et d'accusations personnelles et scandaleuses, c'est la portée du désaccord de l'époque (si mal compris par la suite) qui montre que les marxistes, appelés autoritaires (et plus tendancieusement légalistes), étaient à gauche et représentaient le potentiel de la révolution prolétarienne, tandis que les libertaires étaient à droite et représentaient un mouvement petit-bourgeois confus, non classiste et non révolutionnaire, mais seulement parfois insurrectionnel et terroriste, au sens individuel du terme et non au sens historique qui est celui du marxisme.

Puisque nous entendons montrer que nous ne tenons pas à une version posthume des luttes d'alors, mais que notre appréciation est celle, classique, de la grande école marxiste dans sa continuité, nous aurons encore recours à une page de Mehring sur les luttes au Congrès de La Haye (chapitre XII de la IIIe section).

3 - Crise de la Première Internationale: la déviation libertaire [prev.] [content] [next]

La Première Internationale, fondée par Marx en 1864, était en 1872, quand se réunit à La Hayes son cinquième Congrès, en pleine crise. La section française avait été brisée par la réaction qui suivit la Commune de 1871. En Angleterre, les pesantes Trade-Unions sortaient de l'Association parce que le Conseil Général, à travers ses «Adresses» historiques rédigées par Marx, avait soutenu les héroïques communards parisiens. En même temps une opposition se formait dans des pays qui, comme l'Espagne, l'Italie, la Belgique, la Hollande et une partie de la Suisse, étaient alors aussi peu évolués socialement que la France et l'Angleterre d'avant 1848. C'est dans cette situation que se trouvaient les racines d'un socialisme «qui ne veut pas entendre parler de politique, parce que dans les luttes politiques des classes possédantes les ouvriers ont toujours été trompés». Ce socialisme-là était une forme arriérée par rapport à la position dialectique qui indique au prolétariat que sa voie, au sein du développement historique de la société capitaliste, est une lutte politique ayant pour enjeu le pouvoir politique révolutionnaire.

Lors de la formation de l'Internationale, on avait pu admettre ce socialisme naïf pour l'amener à dépasser sa position insuffisante. Mais il devint un danger mortel quand Bakounine se mit à sa tête et le reprit sous le nom d'anarchisme.

Le texte de Mehring, en accord avec beaucoup d'autres textes du marxisme, indiquait que le mouvement anarchiste avait acquis une fausse considération de mouvement activiste et insurrectionnel, en séduisant les éléments «blanquistes» du mouvement socialiste, alors que les anarchistes refusaient tout pouvoir politique, et que les partisans du français Blanqui, quoique donnant une importance erronée à la méthode des coups de main d'une minorité conspiratrice, étaient pour l'instauration d'une véritable dictature révolutionnaire.

Cependant ce texte explique que Marx, prévoyant une longue période de stagnation après la défaite de la Commune, voulut éviter que l'Internationale ne se transforme en un réseau de cénacles de style petit-bourgeois, et en fit décider le transfert en Amérique, bien qu'il pût encore disposer de la majorité à La Hayes. La situation européenne de l'époque exigeait que l'on transférât les énergies sur le terrain du travail théorique, pour pouvoir conduire la lutte, ininterrompue et assidue, que le marxisme engageait contre les déformations dues à ce que nous avons appelé plus tard l'opportunisme, et dont l'anarchisme était l'une des premières versions.

En substance, nous donnons avec ces textes une preuve que la ligne de la gauche marxiste reprend à son compte les vigoureux désaveux de Marx et d'Engels à l'encontre des bakouninistes et des libertaires de 1872.

Le 15 septembre, les bakouninistes se réunirent en Congrès séparé à Saint-Imier, refusant explicitement de reconnaître l'autorité du Conseil Général qui, de son côté, les expulsa. À partir de ce moment, nous aurons deux Internationales: celle influencée par Marx et celle d'orientation «anti-autoritaire». Cette dernière représentait sous une forme modifiée, et avec l'apport de forces nouvelles, la poursuite de l'Alliance de la démocratie socialiste fondée des années auparavant par Bakounine, et que celui-ci avait feint de dissoudre (favorisé en cela par son caractère de type maçonnique, secret ou presque), pour pouvoir entrer dans l'Internationale contrôlée par Marx. Les congressistes de Saint-Imier proclamèrent de manière caractéristique: «1) La destruction de tout pouvoir politique est la première tâche du prolétariat; 2) L'organisation d'un pouvoir politique, même se prétendant temporaire et révolutionnaire, dans le but de promouvoir une telle destruction, ne pourrait être qu'une tromperie de plus.»

Avant d'en revenir au mouvement italien, qui, à Saint-Imier, était unanimement contre Marx et le Conseil Général, arrêtons-nous brièvement sur le contenu du désaccord. Avant de rappeler sa profondeur du point de vue doctrinal - ce qui nous autorise à classer ce premier (historiquement) de nos adversaires dans la très longue série des opportunismes et immédiatismes, phénomènes pathologiques de la lutte de classe prolétarienne –, rappelons que, comme cela se produira chaque fois, il prit d'abord un caractère de désaccord organisatif. On voit ici que les marxistes orthodoxes, de même qu'ils n'ont rien de commun avec les libertaires (ou avec les libéraux dont ceux-ci sont une variante), ne peuvent que combattre tout fédéralisme et tout autonomisme. Nous verrons, sur une longue période, la corruption et la décomposition opportunistes avancer toujours sous la forme des autonomies locales, régionales ou nationales et des règles d'organisation «centrifuges»; tandis que sous tous les cieux et de tous les temps nous, marxistes radicaux, nous nous en tenons au centralisme et aux organisations «centripètes», également sur le plan international.

Quelle était la position des dissidents? Que le Conseil Général de Londres ne devait pas avoir la faculté de diriger l'action des fédérations nationales: celles-ci devaient se gouverner elles-mêmes, et ne devaient pas même prétendre diriger toutes leurs sections provinciales ou urbaines, qui étaient autonomes même dans l'action insurrectionnelle. Le Conseil Général ne devait être, comme le dit Marx avec sa terrible vigueur sarcastique, qu'une «boîte aux lettres», appelé «bureau de correspondance». Qui ne voit pas que l'histoire de l'opportunisme se répète elle-même sans cesse, et que le terrible révolutionnarisme des libertaires ne fait que devancer les Russes - qu'ils détestaient - dans leur formule actuelle des voies plurielles au socialisme? De même, sur cette longue voie, nous trouvons le crétinisme parlementaire quand il demandera que, dans chaque «collège», l'organisation locale soit autonome pour la constitution d'alliances avec les partis bourgeois, et qu'ensuite la fraction ou groupe parlementaire soit autonome dans sa conduite au Parlement.

Le Conseil Général - qui par les grands actes historiques des «Adresses» à la Commune de Paris avait déjà montré l'importance primordiale d'un centre unique de la stratégie révolutionnaire mondiale, conquête qui survécut de beaucoup à la défaite, de même que, pour la IIIe Internationale, elle a survécu à ses honteux liquidateurs kominformistes - repoussa les prétentions des autonomistes et revendiqua le principe irrévocable du centralisme de l'organisation, point cardinal qui reste valide malgré la longue action destructrice des libertaires.

En ce qui concerne l'inconciliabilité de notre doctrine avec celle des anarchistes, qu'ils se disent individualistes ou communistes, qu'ils admettent l'association économique des travailleurs et les grèves, ou qu'ils aillent jusqu'à les nier comme dans le bakouninisme du début, il suffit de se reporter, entre autres, aux notes lumineuses de Marx sur le livre de Bakounine État et Anarchie. Bakounine proteste parce que les marxistes disent que le prolétariat aura besoin d'un État «nouveau» qui naîtra de la révolution. Il veut que celle-ci mette fin à toute forme d'État. Marx, qui écrira plus tard que l'expression libre État populaire n'est qu'«une fadaise» de son disciple W. Liebknecht, explique que le prolétariat, une fois le pouvoir bourgeois abattu, «doit utiliser des moyens violents, c'est-à-dire gouvernementaux». En effet, il reste lui-même encore une classe (dominante, comme il est écrit dans le «Manifeste», après le premier stade de son organisation en parti: qui gouverne, gouverne avec un parti); et, pour qu'on puisse supprimer toutes les classes, les classes non-prolétariennes doivent être «violemment éliminées ou transformées, et le processus de leur transformation violemment accéléré». On voit ici que la bourgeoisie et les propriétaires fonciers s'éliminent par la violence, et que les petit-bourgeois se transforment également par la violence et non par la seule persuasion. Les anarchistes ont toujours été profondément éducationnistes, et on voit ici comment ils furent de faux bergers en prétendant que Marx avait été répudié par Bakounine parce qu'il ne croyait pas à la violence et à la terreur: lui, le red terror doctor des anglais!

Il ne serait pas utile de poursuivre davantage; qu'il suffise de dire que Marx fait justice de la formule, propre aux populistes et aux communistes russophiles modernes, de la transmission de la grande propriété aux familles paysannes, idée fixe de Bakounine.

Tandis que Marx est déterministe, Bakounine est volontariste: il voit dans l'État le mal suprême, le principe métaphysique du mal auquel non seulement les idéalistes bourgeois mais aussi les fidéistes réduisent tout. La polémique de Marx au sein de la Première Internationale est un acte de la même lutte contre l'opportunisme contre-révolutionnaire que mènera dans la Troisième Internationale, à un demi-siècle de distance, le Lénine de «L'État et la Révolution». L'anti-dialectique de Bakounine est celle-là même de tous les diffamateurs du bolchevisme russe, qui ne manqueront pas de s'en servir. Marx et Engels lui disent: tu vois dans l'État, base éternelle de tous les maux, la cause du capital et du patronat capitaliste; tu ne comprendras donc jamais que c'est le capital qui est la cause de l'État moderne; par conséquent, tu te tiens historiquement en deçà du vrai mouvement révolutionnaire, et avec toi, qui viens de Proudhon et de Stirner, tous les immédiatistes.

4 - Premiers marxistes en Italie [prev.] [content] [next]

Pour en revenir à l'Italie, nous utiliserons une lettre d'Engels sur Le principe d'autorité, qu'il adressa à un des premiers marxistes italiens, Bignami, qui la publia dans l'«Almanacco Repubblicano per l'anno 1874» (et nous le rapportons d'après les «Ecrits italiens» de Marx et Engels, éditions Avanti!, 1955). Elle contient le fameux passage: «Une révolution est certainement la chose la plus autoritaire qui soit; c'est l'acte par lequel une partie de la population impose sa volonté à l'autre partie au moyen de fusils, de baïonnettes et de canons, moyens autoritaires s'il en fut; et le parti [NdR: nota bene!] victorieux, s'il ne veut pas avoir combattu en vain, doit assurer cette domination par la terreur que ses armes [NdR: les armes du parti] inspirent aux réactionnaires.» Et la lettre conclut en accusant les anti-autoritaires ou bien de semer la confusion ou bien de trahir le prolétariat, dans les deux cas à l'avantage de la réaction.

Ces documents et cent autres établissent que cela a toujours été une erreur de considérer l'aversion de Marx, d'Engels et du mouvement socialiste international à l'égard des anarchistes comme une renonciation aux moyens insurrectionnels et révolutionnaires; longue et dure illusion, surtout en Italie, que seule une autre situation historique, celle d'après la révolution russe, changera triomphalement.

Bignami est le premier nom que l'on trouve dans l'histoire du type chronique des hommes célèbres. Son périodique, «La Plèbe», commença à paraître en 1868. En vérité le sous-titre de «La Plèbe» était «périodique républicain, rationaliste, socialiste», mais on ne peut considérer comme justes les appréciations dérivées d'accusations anarchistes selon lesquelles son orientation était celle d'un socialisme «malonien», c'est-à-dire humanitaire et hostile aux moyens violents. La correspondance avec Engels en est une preuve suffisante. Le qualificatif de républicain est utile face à la tendance (qui naîtra peu après) selon laquelle les socialistes doivent être «agnostiques» en matière institutionnelle, c'est-à-dire indifférents face à l'alternative monarchie ou république, grave maladie opportuniste qui fut toujours combattue par tout marxiste radical. L'adjectif rationaliste suffit pour indiquer qu'il ne s'agit pas d'une république à la Mazzini, laquelle est, avec sa formule «Dieu et le Peuple», nettement théiste. Populisme et théisme vont toujours bien ensemble.

D'autres journaux de l'époque sont clairement dominés par l'orientation libertaire; nous laissons à d'autres chercheurs le soin de détailler leurs positions.

Le 1er septembre 1873 se réunirent, à Genève, deux congrès distincts: celui des marxistes et celui des bakouniniens. Au premier n'adhérèrent que deux sections italiennes: Lodi et Aquila, qui avaient scissionnées de la «Fédération italienne de l'Association internationale des travailleurs». C'est lors de ce Congrès que s'établirent les liens entre Marx-Engels et la section de Bignami, liens qui eurent pour conséquence fondamentale l'article de l'«Almanacco 1874», qui se situe à une place d'honneur dans les archives théoriques de la Gauche.

Les années suivantes sont remplies de vigoureuses tentatives insurrectionnelles des internationalistes italiens. Il n'est pas facile de vérifier l'affirmation selon laquelle les premiers socialistes non libertaires condamnèrent ces mouvements; ils défendirent les victimes de la persécution policière et judiciaire de la bourgeoisie comme étant de valeureux camarades prolétaires. En 1874 ce furent d'abord les travailleurs de Romagne qui s'insurgèrent. À la suite de la défaite, Bakounine s'enfuit de Bologne, où il attendait l'issue du mouvement qui était parti d'Imola, vieille citadelle rouge. Ensuite, ces mouvements, qui se ressentaient évidemment de l'absence d'un centre dirigeant national, eurent lieu aussi ailleurs, mais surtout dans la région du Bénévent (1877). La leçon historique de cette période est que l'autonomisme local est toujours un facteur de défaite pour tout mouvement révolutionnaire: l'unité étatique bourgeoise doit être frappée dans ses centre vitaux, comme lors de la Commune de Paris.

Nous pouvons signaler à Bologne, en mars 1880, non pas un congrès mais une première réunion qui se proposait de fonder un parti socialiste; l'initiative, toutefois, n'eut pas de suite immédiate.

Entre 1873 et 1880, le mouvement de l'Internationale bakouniniste, objet de violentes persécutions policières et judiciaires de la part du régime monarchiste italien, tint d'autres congrès, mais à la fin de la décennie il s'éteignit et se transforma en mouvement anarchiste, qui préféra fonctionner par groupes locaux et admettait seulement un vague fédéralisme, au point que les congrès nationaux et internationaux apparaissaient à ses partisans, encore nombreux, comme inutiles.

La Fédération italienne de l'Internationale bakouniniste, après le Congrès de Rimini en 1872, en tint un second à Bologne en 1873, un troisième à Florence en 1876 et un quatrième à Pise en 1878. Après ceux-ci, la Fédération de la Haute-Italie se réunit à Chiasso en 1880 et ne vota pas d'orientations, en raison de la position anarchiste refusant la souveraineté des congrès. Ensuite, à la veille de la scission définitive entre anarchistes et socialistes, mais sous la pression de la tendance générale qui poussait à la formation d'un parti politique national, les anarchistes se réunirent à Capolago en 1891 en tant que Fédération italienne du Parti socialiste anarchiste révolutionnaire. Parmi les tendances qui s'opposèrent, le seul organe central élu fût une commission de correspondance.

Pour pouvoir suivre dans les années 1880-1890, et jusqu'à 1892, la formation du parti politique socialiste, il faut suivre non plus les libertaires, mais la longue série des organisations ouvrières qui se constituèrent après la réalisation de l'unité nationale, avec des objectifs au début plus que limités.

Dès avant 1860, il y avait eu, dans le Piémont, différents congrès des Sociétés ouvrières. De telles sociétés étaient nées depuis longtemps sous la tutelle paternaliste des divers gouvernements en vue de la réalisation d'une assistance mutuelle. À l'époque, celle-ci était réalisée par les fonds des modestes versements des associés, dont on tirait des subsides pour les cas de maladie et d'accident, parfois avec de vagues buts éducatifs que l'Église faisait en sorte de s'approprier. Après la Constitution de 1848, la tendance de droite, se rattachant aux libéraux, soutenait que les ouvriers étaient appelés en tant que citoyens à obtenir le droit au suffrage universel, mais qu'en tant que catégorie sociale ils ne devaient pas traiter, durant leurs congrès, de questions politiques. Une tendance de gauche, dans laquelle se situaient les libéraux radicaux, les mazziniens et les quelques premiers socialistes, accomplissait des efforts en sens opposé, et en 1859, à Novi, elle réussit à faire voter une souscription ouvrière pour l'achat d'un million de fusils à Garibaldi.

En octobre 1860 se réunit à Milan le huitième Congrès des Sociétés ouvrières italiennes. Une première tendance à passer du terrain de la «mutualité» à celui de la «résistance» se manifesta dans la proposition voulant une organisation par secteurs de métiers, contre les Piémontais qui étaient pour une organisation indistincte ou, comme on disait, «cumulative», apte seulement à des fins d'assistance et non à celles qu'on devait appeler ensuite syndicales.

Au Congrès de Florence, en 1861, les mazziniens s'emparèrent du mouvement des Sociétés ouvrières, dont se séparèrent celles de tendance modérée. À Rome, en 1871, le Congrès des Sociétés ouvrières adhéra par un ordre du jour aux principes sociaux et politiques de Mazzini, provoquant la sortie de quelques délégués adhérents à l'Internationale libertaire comme Cafiero. Les Sociétés ouvrières de type mazzinien se réunirent encore en 1874, à Rome, où elles se prononcèrent contre les grèves, jugées «en général dangereuses», et invitèrent les associations régionales à les prévenir «de toutes leurs forces […] en opposant comme remède aux injustes exigences du propriétaire, l'association du capital avec le travail», et la constitution d'«arbitrages mixtes d'ouvriers et de propriétaires»! À Gènes, en 1876, toujours sous l'influence républicaine, un congrès vota contre la participation aux élections politiques tant qu'il n'y aurait pas de suffrage universel (il ne faut pas oublier que les purs mazziniens étaient et furent toujours abstentionnistes sous la monarchie).

À Bologne, en 1880, un Congrès national des Sociétés de secours mutuel, qui vit intervenir des républicains et des socialistes, s'opposa au projet gouvernemental (qui annonçait la tendance à intégrer le syndicat ouvrier dans la machine étatique) de reconnaissance par l'État des mutuelles, et du contrôle par celui-ci de leurs caisses, et tint une conférence pour le suffrage universel.

L'exigence de réunir les associations ouvrières en un parti politique national s'était désormais dessinée, mais les programmes ne pouvaient être clairs dans un pays comme l'Italie ayant une stratification sociale ambiguë, et pris entre les influences de type petit-bourgeois des libertaires d'une part, des libéraux ou des semi-radicaux constitutionnels de l'autre. Nous sommes à la veille de la constitution d'un Parti ouvrier, qui aura lieu à Milan.

Par ailleurs, la réunion, à Rimini, en août 1881, du Ie Congrès du Parti socialiste révolutionnaire de Romagne, est d'un grand intérêt. L'âme de cette initiative fut Andrea Costa. En 1879, le grand agitateur s'était détaché des libertaires, dont il avait été l'un des plus grands représentants en Italie, et en 1881 il avait fondé à Cesena le glorieux «Avanti!». Notre propos n'est pas de développer de tels détails historiques, c'est un travail que pourraient faire des chercheurs qui ne s'arrêteraient pas aux polémiques et aux vicissitudes personnelles, faites de persécutions et d'exils, des agitateurs de l'époque, mais examineraient à fond leur apport à la précision des programmes de parti. Costa fut un propagandiste et un agitateur magnifique et aussi un excellent organisateur; mais son œuvre de théoricien est restée peu connue alors qu'elle fut indubitablement remarquable. À la fin de cette décennie, le marxisme s'introduisit en Italie, il démolit à grand peine, et non totalement, les déformations polémiques des Mazzini et des Bakounine. Il ne nous semble pas très important qu'un grand anarchiste, Carlo Cafiero, avant de mourir, en 1882, ait envoyé à Bignami de «La Plèbe» une lettre où il approuvait la participation aux élections politiques. Il est très important en revanche que le même Cafiero ait publié en Italie le fameux résumé du «Capital», quand il était intellectuellement en pleine vigueur.

Pour Andrea Costa, il était bien clair que l'adoption de la tactique électorale, si elle distinguait les socialistes des anarchistes (et même pas de tous ceux-ci), ne signifiait pas, comme tous l'ont cru pendant vingt ou trente années, qu'on admettait que le pouvoir politique pût être conquis par le prolétariat à travers la voie légale et sans révolution armée.

Le préambule du programme du Parti socialiste révolutionnaire de Romagne (Rimini, 1881) est à cet égard d'une extraordinaire clarté et d'une formulation irréprochable (3bis) (en appendice au livre de G. Manacorda, «Il movimento operaio italiano attraverso i suoi congressi», Rome, Editions Rinascita, 1953):

«Considérant: que la condition primordiale de l'émancipation humaine des classes travailleuses, et donc de tous les êtres humains, est l'émancipation économique;

que celle-ci n'est pas possible tant que les classes travailleuses des villes et des campagnes ne s'emparent pas, pour le bien de tous, de la terre et des capitaux et, par conséquent, de tout le pouvoir politique, militaire et social, que donne leur possession; que l'expérience historique démontrant qu'une classe privilégiée ne cède jamais pacifiquement ses privilèges séculaires, l'appropriation de la terre, des capitaux et de tout le pouvoir social ne peut se faire que par la révolution, si bien que la révolution n'est pas seulement la meilleure manière, que nous proposons, de résoudre efficacement la question sociale et d'émanciper les masses, mais une fatalité historique inévitable, que nous ne faisons que formuler, rendre consciente et accélérer de toutes nos forces; pour toutes ces raisons: le Parti Socialiste de Romagne est et ne peut être que révolutionnaire.

La révolution est, avant tout, une insurrection matérielle violente des multitudes contre les obstacles que les institutions existantes opposent à l'affirmation et à la réalisation de la volonté populaire.

La révolution est, de ce fait, avant tout, une dictature temporaire des classes travailleuses, c'est-à-dire une accumulation de tout le pouvoir social (économique, politique, militaire) dans les mains des travailleurs insurgés, dans le but de démolir les obstacles que l'ancien ordre des choses oppose à l'instauration du nouveau, de défendre, de provoquer, de propager la révolution, de réaliser l'expropriation des personnes privées, et d'établir la propriété collective et l'organisation sociale du travail

Le programme observe ensuite que la «transformation radicale de tout l'ordre social» à laquelle le socialisme aspire ne peut résulter «de conspirations, de ruses diplomatiques et de décrets», ni de «tentatives de révoltes de minorités audacieuses» (tentatives qu'il ne désavoue pas, mais laisse à «l'initiative individuelle»); elle réclame «non seulement la coopération des individus consciemment socialistes et révolutionnaires, qui ne sont généralement jamais qu'une petite minorité, mais […] la coopération efficace et énergique des grandes masses de salariés agricoles et industriels.»

Il ne repousse pas les réformes et les revendications immédiates et contingentes, mais proclame que «pour nous [elles] ne sont qu'une occasion, un moyen de propagande et de lutte - moyen passager qui n'empêche pas que nous réalisions d'autres manifestations de l'activité populaire et révolutionnaire et que nous les utilisions, particulièrement quand toute manifestation légale nous est rendue impossible.»

Il déclare que la révolution doit: «Etre précédée d'une ample propagation des idées socialistes-révolutionnaires et avoir pour organe un parti fortement organisé [NdR: voilà un bond en avant très net par rapport à la conception anarchiste du parti comme réseau élastique de groupes autonomes, ou à plus forte raison de la négation du parti], capable de la provoquer, quand existent les conditions nécessaires à sa réussite, de l'inspirer et aussi de la diriger, quand elle a éclaté.

Par conséquent notre Parti a un double objectif: celui d'éveiller par la parole, les écrits, les exemples, et au besoin par d'autres moyens, les grandes masses assoupies des villes et des campagnes, en les préparant à la révolution qui s'accomplit inexorablement dans la société du fait de ces mêmes facteurs sociaux qui aujourd'hui nous tiennent opprimés; et celui de profiter de l'occasion favorable pour dresser ces mêmes masses contre l'ordre existant, les inspirer et les diriger dans la lutte et faire tous les efforts pour que la révolution donne les fruits que les masses en attendent.»

Ce que nous savons de l'Andrea Costa des meilleurs moments, entre autres qu'il fut le précurseur de l'anticolonialisme le plus tranché, nous permet de l'inscrire dans le chemin de l'authentique gauche italienne.

Nous avons ici l'affirmation programmatique de la dictature marxiste du prolétariat, que les socialistes allemands tenaient cachée, comme Lénine le révéla. Elle n'était pas ignorée en Italie, quoique étouffée par le mensonge disant que les anarchistes étaient pour la violence et que les socialistes s'en étaient détachés par pacifisme social.

L'histoire d'Alfredo Angiolini («Cinquant'anni di socialismo in Italia»), réformiste connu, et droitier solide, éditée à Florence en 1900, présente à toutes les pages les anti-anarchistes non seulement comme des autoritaires, ce qui est un terme acceptable et que nous revendiquons, mais aussi comme des légalistes, des «modérés» et des «évolutionnistes». Ceci est une grosse bévue programmatique, du moins quand on ne prend pas en compte la tendance socialiste de droite qui, comme nous le verrons, naquit non pas en 1890 mais en 1900, pour dominer jusqu'en 1910 (et déborder honteusement jusqu'à aujourd'hui, depuis 1925).

Pourtant, Angiolini, qui revendique à sa manière le marxisme théorique, ne peut pas ne pas écrire: «Marx voulait comme but final l'association des producteurs basée sur la propriété collective du sol et des instruments de travail, et comme moyen la dictature politique et transitoire de la classe ouvrière.» (p.61) C'est le passage où il s'oppose justement à Bakounine, qui voulait que l'Internationale «fût tout à fait indifférente à la question de la forme de gouvernement.»

S'il est donc vrai, comme nous l'avons cent fois dénoncé, que dans le second volume de l'édition de l'«Avanti!» des œuvres de Marx, Engels et Lassalle, de 1914 (lettre de Marx sur le programme de Gotha) le mot dictature (le Wörtchen du renégat Kautsky) fut falsifié et transformé en «critique révolutionnaire du prolétariat», il n'en est pas moins vrai qu'à partir de 1900 il circulait sous une forme imprimée (comme il circule en Europe depuis 1848 dans «Les luttes de classe en France») dans toute l'Italie.

Les philistins indigènes feignirent de le découvrir en 1917. Les philistins staliniens l'ont enseveli!

À partir de ce moment nous avons deux mouvements qui conflueront pour former le parti prolétarien de classe: l'un est celui du Parti socialiste révolutionnaire de Romagne, qui, à partir de son troisième Congrès, à Forli, en 1884, et après que les anarchistes s'en soient définitivement détachés, prendra le nom de Parti socialiste révolutionnaire italien; l'autre est celui du Parti Ouvrier, dont la première section naquit à Milan en 1882, et à l'activité duquel contribuera le jeune avocat Filippo Turati. Il est à noter que le Parti Ouvrier fut à ses débuts «ouvriériste» ou, pour le dire à l'anglaise, «labouriste»: il ne voulait pas avoir d'idéologie politique, il ne voulait organiser que des travailleurs salariés et manuels, et il était - comme les anarchistes - abstentionniste par horreur des intrigues corruptrices de la politique bourgeoise. Par rapport à de telles positions, ce sera un pas en avant que d'admettre dans le parti tous les militants ayant des convictions théoriques socialistes, de se donner un clair programme politique et de participer aux luttes électorales en opposition à tous les partis bourgeois. En 1885 se tint à Milan le Ie Congrès du Parti Ouvrier italien. On repoussa encore la lutte politique quoiqu'en saluant le Parti socialiste révolutionnaire et en souhaitant se fondre avec lui, et on définit le parti comme «économique». Au parti adhérèrent des associations ouvrières et de métier; son instrument principal de lutte était la grève. À Mantoue, en décembre 1885, le parti s'unifia avec la Confédération ouvrière lombarde, influencée par des radicaux démocrates, mais qui se développa ensuite dans un sens socialiste. À ce Congrès pris part Costantino Lazzari, authentique prolétaire marxiste. Sa solution agnostique du problème électoral était originale: le parti «n'ayant aucun programme de gouvernement», laisse les sections libres de participer ou non aux luttes électorales. Qui connaît la pensée du brave Lazzari sait qu'il ne voulait pas dire par là que la bourgeoisie devait gouverner comme elle le voulait, mais, au contraire, que les socialistes ne devaient pas entrer dans les gouvernements bourgeois démocratiques, résultat de la tactique parlementaire que l'avenir démontra être quasi inévitable en Europe. Cette position fut reprise à Mantoue en 1886. Mais dans les élections de cette année-là le Parti Ouvrier, quoique réaffirmant sa propre «indépendance face à tous les partis politiques en tant qu'ils représentent les intérêts des capitalistes», entra en lice à Milan, sans succès, tandis que le Parti socialiste révolutionnaire faisait élire Costa à Imola et Moneta à Mantoue. Le Parti Ouvrier, objet de procès et de persécutions, tint son IIIe Congrès à Pavie en 1887, son IVe à Bologne en 1888, son Ve (qui fut le dernier) à Milan en 1890. Ce qui nous intéresse ici, c'est le remplacement des vieilles sociétés ouvrières de secours mutuel par les ligues de résistance et l'adoption ouverte de la méthode de la grève. Tandis que les congrès des Fraternités de mutuelles, autrefois dominées par les mazziniens, se vidaient de tout caractère de classe, les conditions mûrissaient pour un congrès d'unification de toutes les forces socialistes en un parti politique unique.

5 - Gênes 1892: le Parti socialiste [prev.] [content] [next]

Le célèbre Congrès de Gênes des 14 et 15 août 1892, qui donna le jour au Parti socialiste italien, est connu non comme un congrès d'unification mais comme le congrès de la division entre anarchistes et socialistes. En effet les différents courants, romagnole du Parti socialiste révolutionnaire et lombard du Parti Ouvrier, trouvèrent un terrain commun de nature pratique dans la participation aux élections, à laquelle s'opposaient les anarchistes et les ouvriéristes purs, quoique non sans quelques concessions (accord pour les élections municipales, candidatures agitatrices de condamnés, et autres). Le congrès fut dramatique et tumultueux: ceux qui l'emportèrent furent les socialistes politiques qui s'étaient formés au marxisme et qui étaient pour la fondation d'un parti solidement uni et discipliné qui conduisit toute l'action du prolétariat italien. Du choc naquirent deux partis du même nom: Parti des Travailleurs italiens; mais l'un avait des principes anarchistes, l'autre des principes marxistes. Dans le camp marxiste, comme cela se produit toujours à de telles occasions, on ne clarifia pas les différences entre la vision révolutionnaire et la vision, déjà apparue en Europe, du réformisme ou du révisionnisme. Il en sortit le fameux programme de Gênes de 1892 que le parti conserva jusqu'en 1921, quand les communistes en sortirent au Congrès de Livourne. Il faut rapporter ce programme dans son intégralité, parce qu'il justifia la critique que les révolutionnaires en firent après la guerre de 1914-1918, bien qu'ils n'aient pas demandé auparavant qu'il fût modifié.

Dans ce programme, la tactique de la participation électorale prend une formulation de principe, qui ne se concilie pas avec la théorie marxiste de l'État et du pouvoir, très claire déjà dans le «Manifeste» de 1848 et dans les «Statuts» de la Première Internationale de 1864, auxquels pourtant le parti proclama toujours sa fidélité. Il n'est pas dit en effet qu'on n'entrera au parlement et dans les administrations locales qu'à des fins de propagande et d'agitation, et on en arrive au contraire à dire que de tels organes, et l'État lui-même, sont à conquérir pour les «transformer» en instruments d'expropriation de la bourgeoisie capitaliste.

Voilà le texte de ce programme qui dura trente ans:

«Considérant: que dans l'organisation actuelle de la société humaine les hommes sont contraints de vivre séparés en deux classes: d'un côté les travailleurs exploités, de l'autre les capitalistes détenteurs et monopolisateurs des richesses sociales; que les salariés des deux sexes, de toute catégorie et condition, forment en raison de leur dépendance économique le prolétariat, contraint à un état de misère, d'infériorité et d'oppression; que tous les hommes, pourvu qu'ils concourent selon leurs forces à créer et à maintenir les bienfaits de la vie sociale, ont le même droit à jouir de ces bienfaits, et en premier lieu celui de la sécurité de l'existence;

considérant: que les actuels organismes économico-sociaux, défendus par le présent système politique, représentent la domination des monopolisateurs des richesses sociales et naturelles sur la classe travailleuse; que les travailleurs ne pourront réaliser leur émancipation que grâce à la socialisation des moyens de travail (terre, mines, usines, moyens de transport, etc.) et à la gestion de la production:

estimant: que le but final ne pourra être atteint qu'au moyen de l'action du prolétariat organisé en Parti de Classe, indépendamment de tous les autres partis, action se manifestant sous le double aspect: 1) de la lutte des métiers pour les améliorations immédiates de la vie ouvrière (horaires, salaires, règlements d'usine, etc.) lutte dévolue aux Bourses du Travail et aux autres associations de catégorie et de métier; 2) d'une lutte plus ample visant à conquérir les pouvoirs publics (État, Communes, Administrations publiques, etc.) pour les transformer, d'instruments d'oppression et d'exploitation qu'ils sont aujourd'hui, en un instrument pour l'expropriation économique et politique de la classe dominante;

les travailleurs italiens, qui se proposent l'émancipation de leur propre classe, décident: de se constituer en Parti, inspiré des principes exposés ci-dessus.»

Selon la tradition, les «principes» établis par le programme de Gênes étaient la lutte de classe, la socialisation des moyens de production, l'organisation du prolétariat en parti politique, l'indépendance par rapport à tous les autres partis. Il n'y a pas besoin de rappeler ici que de telles formules ne contiennent pas tout le marxisme révolutionnaire: depuis sa naissance celui-ci avait clairement parlé de conquête du pouvoir politique au moyen de la violence révolutionnaire, de destruction de l'État parlementaire bourgeois, de dictature du parti prolétarien pour la démolition du capitalisme. L'expression finale d'expropriation économique et politique de la classe dominante était particulièrement vague, et fut la cause d'une longue confusion. Peu claire également était la revendication de la «gestion de la production», où il manquait le sujet: le syndicat? l'État? Et alors, l'État devrait donc durer éternellement?

Ce n'étaient pas des doutes sur des formules littéraires: c'était le contenu réel d'une lutte longue et sanglante qui dura des dizaines d'années en Italie et en Europe.

Dans les cinq premiers Congrès du nouveau parti, jusqu'à celui de Bologne en 1897, il fut clair pour tous que la lutte de classe et l'indépendance par rapport à tous les autres partis signifiaient le refus des alliances électorales et parlementaires avec tous les autres partis, même radicaux.

Après les luttes de 1898, quand la monarchie italienne s'appuya sur des gouvernements de droite, ce principe fut ébranlé, et la sanction arriva à Rome en 1900 (VIe Congrès) avec la victoire du courant réformiste et de ses brillants représentants (Turati, Bissolati, Prampolini, Treves, Modigliani, etc.).

À Reggio Emilia en 1893 tous furent pour l'intransigeance et contre toute alliance. Dans les signatures de l'ordre du jour qui prévalut sur l'autre, également intransigeant, nous trouvons les noms de Lazzari, Serrati, Agnini, qui par la suite, et jusqu'à la crise de l'après-guerre, représentèrent avec d'autres le marxisme de gauche.

- IIIe Congrès, Parme 1895. La majorité adopte en matière d'organisation un clair ordre du jour centraliste contre un autre de type fédéraliste. C'est à partir de ce moment qu'on parle de Parti socialiste italien. Sur la tactique, la majorité est pour l'intransigeance contre un ordre du jour qui admet de timides exceptions locales.

- IVe Congrès, Florence 1896. Il fait suite à la chute de Crispi qui avait réprimé les «fasci» siciliens, et à l'amnistie accordée aux condamnés par le nouveau gouvernement. On peut noter qu'on vota contre l'admission au parti d'associations économiques et pis électorales, et pour la seule forme de l'adhésion personnelle. Sur la tactique électorale, à un ordre du jour d'absolue intransigeance, on en préféra un qui prévoyait quelques exceptions pour les ballottages.

- Ve Congrès, Bologne 1897. Une tentative contre l'organisation centralisée du parti fut repoussée. Sur la question agraire, il fut voté un ordre du jour Agnini qui mettait en avant l'organisation des salariés et la constatation que la petite propriété tendait à disparaître. À ce Congrès, Turati mit en avant l'idée de l'autonomie de l'organisation locale dans les accords électoraux. Ferri - qui alors passait pour un marxiste de gauche - proposa la confirmation de la tactique de Parme. Les votes donnèrent: Ferri 97, Turati 90. L'intransigeance absolue, dans un ordre du jour Ciotti, avait été repoussée par 123 voix contre 66: on allait vers la victoire des réformistes au Congrès de Rome.

Ce n'est pas seulement dans les congrès, toutefois, que nous pouvons trouver trace de la lutte de la gauche radicale et marxiste, mais aussi dans d'autres manifestations de la lutte socialiste. L'une des plus ardues fut celle de la défense des militants traînés en justice à la suite de répressions policières, et qui - ne serait-ce qu'aux fins de leur défense, et sous la pression des défenseurs envoyés par le parti - auraient eu toutes raisons d'émousser la formulation de leurs principes.

Après avoir cité Andrea Costa, nous évoquerons donc un autre authentique représentant de la gauche révolutionnaire: Nicola Barbato, médecin, jugé à Palerme après le mouvement des Fasci de 1894. Il avait 43 ans et fut condamné à 14 ans de prison. L'extrait de son discours - que nous tirons du petit volume des éditions Avanti!, «Autodifese di militanti operai […] davanti ai tribunali» [autodéfense des militants ouvriers […] face aux tribunaux], Milan 1958 - est admirable non seulement par le courage mais par la clarté théorique, qui caractérisa toute sa vie ce camarade modeste autant que valeureux, véritable exemple de marxiste authentique.

Barbato déplora avant tout que le socialiste de droite Montalto, son co-inculpé, ait désavoué les anarchistes enfermés dans le même box. Barbato ne nia pas les différences théoriques, mais avec des paroles éloquentes il salua ces généreux combattants de la révolution qui s'étaient mis à la tête des infortunés prolétaires et ouvriers agricoles de Sicile.

Il entra ensuite dans la partie de son discours qui répondait aux accusations du tribunal militaire. Nous rapportons ce texte admirable:

«Moi, militant obscur du socialisme, je m'honore d'appartenir à la phalange des révolutionnaires; c'est-à-dire que je ne crois pas que le phénomène des insurrections à main armée puisse être évité lors de la plus grande et la plus humaine des révolutions de mon espèce. Ceci est le point crucial qui me sépare de Montalto, Bosco, Petrina et Verro: ils croient que la révolution s'accomplira sans insurrection armée. Selon moi les destructions violentes disparaîtront quand l'humanité commencera à exister. L'humanité n'a jamais existé et n'existe pas encore: il y a eu des individus humains, c'est-à-dire des hommes qui dans la totalité ou dans la plus grande partie de leur vie, ont montré des sentiments altruistes solidement établis; mais l'humanité, comme entité collective, commencera à exister le jour où l'homme ne sera plus contraint, pour les besoins de sa propre conservation, de mener une lutte à couteaux tirés avec son propre voisin. Même en admettant que la plus grande partie des individus des nations civilisées soit aujourd'hui disposée par hérédité et par éducation à vivre humainement, il faut pourtant qu'elle s'adapte à vivre bestialement, ni plus ni moins que celle qui n'y est pas disposée, si elle ne veut pas s'exposer au danger de tomber parmi les vaincus et les affamés; il faut donc que chacun d'entre nous s'adapte à enlever le pain de la bouche d'autrui sans pitié. Dans la société actuelle, les nations et les individus qui ne s'efforcent pas, avec la permission des lois, de voler quelque chose aux autres nations et aux autres individus, sont destinés à périr. Cette vieille vérité a déjà été reconnue par de nombreux conservateurs; mais confondant la biologie avec la sociologie et appliquant mal les lois darwiniennes, ils finissent toujours par conclure que la lutte pour la vie est une loi naturelle, qui a dominé et dominera éternellement les rapports entre nations et entre individus de la même nation. Nous, révolutionnaires, nous, socialistes, au contraire, nous fondant sur l'histoire et la sociologie, nous croyons que viendra le jour où l'homme ne sera plus contraint, pour les besoins de sa propre existence, de s'armer de fusils, de canons et de codes, pour voler de prétendus étrangers, ses propres concitoyens, et souvent ses parents, ses frères et ses sœurs. Nous sommes peut-être des utopistes: mais n'oubliez pas que la bête humaine s'est détachée des bêtes et en est arrivée au point où elle en est aujourd'hui en vertu d'utopies, qui, avant de se réaliser, excitèrent mépris, colères, haines et persécutions contre les pauvres rêveurs. Depuis un certain temps c'est l'histoire qui prépare la réalisation de la plus belle des utopies du cerveau humain: le jour où, dans les codes, on affirma que, dans l'intérêt public, on pouvait enlever la propriété privée au citoyen, moyennant indemnisation, on fit un véritable acte de socialisme inconscient; on peut considérer comme un autre acte de socialisme inconscient le service militaire obligatoire pour tous les hommes robustes, tandis que les faibles et les femmes en sont exemptés […], et on pourrait citer beaucoup d'autres exemples. La répétition d'actes semblables et un ensemble complexe de facteurs, qu'il n'y a pas lieu d'examiner ici, ont produit la conscience socialiste. Aujourd'hui celle-ci n'est plus un rêve, mais la nette vision d'une tendance née depuis longtemps dans les sociétés humaines et arrivée à un degré de développement tel que nous pouvons espérer avoir bientôt les premières organisations consciemment socialistes. Je répète ici ce que j'ai déclaré dans mon interrogatoire: en tant que socialiste, j'ai tenté de contribuer à la plus humaine, vraiment humaine, des révolutions, avec tous les moyens que j'ai crû nécessaires et que le code de la bourgeoisie permet à tous les citoyens italiens. Les moyens que le code appelle délits, je ne les ai pas utilisés, non que je les rejette à priori, en eux-mêmes, mais parce que j'estime simplement que le temps où de tels moyens seront utiles et douloureusement nécessaires n'est pas encore arrivé […]. La révolution nécessaire à l'obtention de nos idéaux n'est pas celle dont s'épouvantent les magistrats. Vous avez entendu ce qu'elle devait être et ce qu'elle sera. Personne ne pourra la provoquer: l'insurrection armée est fatale. Je regrette que cette heure de l'insurrection armée n'ait pas encore sonné. Je crois au contraire qu'elle est encore très éloignée.»


[suite]


Notes: [prev.] [content] [end]

  1. C'est un texte qui devra être reproduit, et nous ne résistons pas à citer un passage qui justifie l'assertion de nos jeunes collaborateurs disant que Mehring réduit en bouillie cent ans à l'avance les programmes russes!

«Le travail salarié se distingue des divers types précédents de travail non payé en ce que le mouvement du capital est démesuré et son appétit de surtravail insatiable. Dans l'organisation économique des sociétés dans lesquelles prédomine non la valeur d'échange mais la valeur d'usage des produits, le surtravail est limité par le cercle plus ou moins étroit des besoins, mais du caractère de la production ne provient pas un besoin illimité de surtravail. Les choses sont tout autres là où domine la valeur d'échange. Comme producteur de moyens de travail pour les autres, pressureur de surtravail et exploiteur de la force de travail, le capital dépasse en énergie, absence de mesure et efficacité, tous les processus de production précédents, fondés directement sur le travail forcé. Le capital s'intéresse non au processus de travail et à la production de valeur d'usage, mais au processus de valorisation, à la production de valeurs d'échange desquelles on peut tirer une valeur supérieure à celle qui y a été investie. L'avidité de plus-value ne connaît pas la satiété; la production de valeurs d'échange ne connaît pas les limites de la satisfaction des besoins par la production de valeurs d'usage.» [back]

Source: Traduction à partir de «Editions Il Programma Comunista» - 1964

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HISTOIRE DE LA GAUCHE COMMUNISTE 1912 - 1919 If linked: [English] [German] [Italian] [Spanish]



Tome 1 | Tome 1 bis | Tome 2 | Tome 3 | Tome 4




Première Partie Introduction | 1 - 5 | 6 - 10 | 11 - 15 | 16 - 20 | 21 - 24 | 25 - 29

Seconde Partie 1 - 10 | 11 - 20 | 21 - 30 | 31 - 40 | 41 - 50 | 51 - 56



Content:


La ligne historique de la gauche communiste des origines à la fin 1919 en Italie 6 - Le socialisme italien vers le réformisme 7 - Rome 1900, date de naissance officielle du réformisme 8 - Début de la lutte contre le réformisme: apparition de la fausse gauche syndicaliste 9 - La gauche marxiste se dessine 10 - 1910: première réaction des marxistes révolutionnaires Source



La ligne historique de la gauche communiste des origines à la fin 1919 en Italie

6 - Le socialisme italien vers le réformisme [top] [content] [next]

Entre le Congrès de Bologne de 1897 et celui de Rome de 1900 s'insère une période cruciale pour l'Italie bourgeoise, que les renégats d'aujourd'hui appelleraient un tournant. Le cours nouveau ne pouvait pas ne pas arriver, même s'il fut indubitablement moins répugnant que ce qu'on donne en pâture aux naïfs travailleurs en l'an de grâce 1963, qui voit le succès du plan contre révolutionnaire d'«ouverture à gauche», plan qui faisait rêver dès cette époque le capitalisme italien. Les chefs démocrates-chrétiens ne disent-ils pas la vérité, lorsqu'ils expliquent qu'on «ouvre à gauche» pour couper définitivement les jarrets à tout éventuel «danger» révolutionnaire?

Mais reprenons le fil de notre histoire.

Dès avant les Congrès de Florence (1896) et Bologne (1897), la société italienne avait été troublée par les violentes répercussions de la crise économique de la fin du siècle, aiguisée par les conséquences de la politique d'expansion africaine de l'État italien, qui, quoique l'un des plus faibles sur le plan productif, voulut s'engager sur la voie de l'impérialisme. Le 1er mars 1896, la terrible défaite d'Adoua provoqua la chute du ministère Crispi, qui avait précédemment conduit la féroce réaction contre les mouvements siciliens de 1894. Ce fut alors qu'Andrea Costa lança à la Chambre son cri historique: Hors d'Afrique!, cri qui n'était pas un simple effet parlementaire mais un véritable camouflet à la face de la sordide bourgeoisie italienne. Costa affirma que le colonialisme était contraire à la liberté des peuples de couleur autant qu'aux intérêts du peuple métropolitain: thèse vraiment avancée, à cette date, si on pense à tous les événements ultérieurs qui ont conduit l'impérialisme italien à la fin la plus ignominieuse. Pendant ces défaites de la bourgeoisie nationale, le Parti socialiste, que Crispi en était venu à dissoudre, remportait de brillants succès parmi les masses, même si l'on s'en tient à l'aune électorale. Dès le Congrès de Bologne, il enregistrait une puissante reprise.

Dans le courant de 1897 se développa, comme conséquence des défaites militaires, une grave crise économique, qui sévissait surtout dans les misérables régions méridionales. Le prix du pain avait beaucoup monté, et le prolétariat fut soumis à un régime de famine. De la fin 1897 au printemps 1898 se succédèrent de violentes révoltes, auxquelles le gouvernement Di Rudini répondit par de violentes mesures policières et même par des appels à la troupe. En mai 1898 les mouvements gagnèrent l'industrielle Milan et prirent de tragiques proportions: on parla officiellement de 80 morts, mais on a toujours estimé que le chiffre était supérieur, spécialement lors des heurts furieux qui eurent lieu dans le centre ville entre les ouvriers grévistes et les policiers armés. Comme en 1894, il y eut l'institution de l'état de siège et l'établissement de tribunaux militaires. Les condamnations tombèrent: Turati, qui avait pourtant cherché à éviter les émeutes, fut condamné à 12 ans de prison. Le roi Umberto appela au gouvernement le fameux général Pelloux (lors de la répression de Milan ce fut le général Bava Becaris qui s'illustra).

À cette vague de réaction répondit la formation d'une opposition populaire de gauche, dont les socialistes étaient la pointe extrême. La réaction sur le terrain électoral fut énergique: à Milan fut élu pour la première fois un conseil municipal hostile aux clérico-modérés, droite de l'époque. Aux élections nationales de juin, Pelloux fut renversé par 800 000 voix contre seulement 600 000 pour le gouvernement. Les pères de la génération qui était alors dans les langes, de dignes hommes, de vieilles convictions libérales démocratiques, se réjouirent de cette nouvelle: Quel coup pour le ministère! Mais pendant ce temps l'habile bourgeoisie italienne montrait sa finesse politique, et un danger nouveau naissait pour le prolétariat: le réformisme. Le 29 juillet 1900, un anarchiste aux convictions solides, et qu'on dépeignit en vain par la suite comme un délinquant de droit commun, Gaetano Bresci, de Prato, tira les conclusions de sa propre idéologie, et, à Monza, tua à coup de revolver Umberto de Savoie. La réaction contre les socialistes, qui évidemment n'avaient rien de commun avec le régicide, recommença à se déchaîner. Mais cela ne pouvait empêcher le tournant à gauche de la bourgeoisie italienne, avec la participation de Giolitti et du jeune roi, tous deux non dépourvus de flair politique.

Le Congrès de septembre 1900 se trouva face à cet éternel problème non encore résolu: comment le parti prolétarien doit-il agir quand deux politiques de la bourgeoisie sont possibles, et quand le «choix» peut dépendre du fait qu'il jette ou non son propre poids sur le plateau de la balance.

Plus de soixante années sont passées et on soulève encore le problème des fameux choix. Il est clair qu'on ne peut poser ce problème que de deux manières: celle des armes et celle de la dispute constitutionnelle.

En 1898, les masses avaient lutté dans la rue avec courage, défiant non seulement les fusils mais aussi les canons mis en place à tous les carrefours de Naples et de Milan. C'est alors que la droite bourgeoise la plus réactionnaire (qu'il ne faut pas confondre avec la droite libérale classique, socialement conservatrice mais orthodoxe dans son légalisme constitutionnel) menaça de suspendre les garanties constitutionnelles, et même les enleva sans autre forme de procès. Mais elle ne parvint pas, comme devait le faire plus tard le fascisme, à passer outre le verdict parlementaire et électoral. La différence historique n'est, cependant, pas totale, 1898 étant plutôt absolutiste et 1922 plutôt constitutionnel; la différence de jugement de l'opinion n'a pas d'autre origine qu'une appréciation non marxiste (dans laquelle est tombé le parti prolétarien dans les deux cas). Par contre l'argument des socialistes de droite est bien connu: il importe à la classe ouvrière que le pouvoir exécutif n'utilise pas la manière forte, et il est utile de faire pression dans ce sens par le moyen pacifique d'un vote des électeurs et des députés. La question une fois réduite à ce problème numérique, il serait logique de ne pas compromettre un résultat si utile (ou du moins si commode et si facile), par lubie de ne pas additionner nos voix avec celles des bourgeois bien-pensants, proches de la gauche… Dans ce cas, le parti prolétarien défend la liberté et la constitution, parce que les violer fait le jeu de la classe dominante.

Depuis lors et depuis toujours, nous, la gauche, nous répondons: cette ligne tactique serait convaincante si nous étions certains que les objectifs de notre classe pourraient se réaliser un jour sans briser la «liberté de tous», l'ordre légal et la structure constitutionnelle. Mais si cette possibilité est exclue, c'est une erreur de préparer les masses à sauver (mais quoi donc? quelles prétendues conquêtes? des conquêtes faites avec la bourgeoisie contre des formes plus anciennes, ou des conquêtes déjà faites contre la bourgeoisie?) ou plutôt à se sauver elles-mêmes de l'agression de l'ennemi de classe, en se réfugiant derrière des remparts historiques qu'il sera précisément nécessaire d'abattre, car c'est la seule voie pour libérer le prolétariat de l'oppression capitaliste.

Il est possible que la bourgeoisie et son État prennent l'offensive, et l'histoire nous en donne des exemples continuels. Mais on ne peut réduire la réponse de la classe travailleuse à une défensive derrière des bastions qui sont ceux de la conservation des formes bourgeoises: la démocratie et le pacifisme. La riposte historique, pour laquelle notre parti est fait, est une future contre-offensive qui ne brandira pas, comme on le fait aujourd'hui sans vergogne, les drapeaux historiques tombés des mains de l'ennemi de classe, mais brisera les principes et les institutions qui se tiennent depuis des siècles derrière ces drapeaux.

7 - Rome 1900, date de naissance officielle du réformisme [prev.] [content] [next]

Le VIe Congrès socialiste s'ouvrit le 8 septembre 1900. Le rapport du Groupe parlementaire, qui, au cours des années suivantes, finira par devenir le point central des congrès, reçut dans cette situation un accueil chaleureux. Il est facile de l'expliquer: les députés venaient, bien plus que du Parlement, des rues, où ils avaient lutté avec les ouvriers, et des prisons bourgeoises. Leur rapporteur fut Andrea Costa. Il rappela les batailles du fameux obstructionnisme (un véritable illégalisme au sein du Parlement: il suffit de rappeler que des droitiers du calibre de Bissolati en vinrent à briser les urnes!), le cri «Ni un homme, ni un sou!» lancé non seulement contre les expéditions en Afrique mais aussi contre l'expédition en Chine (révolte des boxers), quand les femmes prolétaires se couchaient sur les rails devant les trains militaires, et la courageuse conduite tenue après l'attentat contre le roi Umberto (De Marinis, qui était allé au Quirinal en habits de deuil, avait été mis à la porte: le Congrès, unanime, ratifia l'expulsion de celui-ci, décidée par la section de Naples).

Le Congrès discuta donc de la tactique électorale, qui était en ce temps-là le vrai sujet politique. Nous ne nous étendrons pas sur l'intéressant débat concernant les campagnes des municipales. Il donna lieu à des remarques intéressantes, parmi lesquelles l'idée de ne participer à la gestion des communes qu'avec des majorités constituées du seul Parti socialiste, et dans le cas d'alliances lors d'élections victorieuses, de rester dans une opposition qui contrôle l'activité des conseils municipaux formés par les alliés non socialistes. Nous en parlons seulement pour montrer que le réformisme classique était plus sain que l'opportunisme effronté d'aujourd'hui.

Au sujet de la tactique dans les élections parlementaires, la droite triompha par 109 voix contre 69 et 2 abstentions. L'ordre du jour de Treves, Modigliani et Prampolini, après avoir réaffirmé que dans la bataille électorale on devait faire la propagande pour les principes du Parti, ceux-ci étant réduits à «la lutte de classe et [à la] socialisation des moyens de production et d'échange», proclamait nettement «la pleine autonomie des organisations collégiales pour contracter des alliances avec les partis de l'extrême gauche» en considération de la grande variété des conditions sociales et locales en Italie.

Nous commençons à tirer de ces données historiques deux caractères inséparables de tout révisionnisme. L'un est la fameuse autonomie des sections locales par rapport à l'ensemble du parti - autonomie qui anéantit le fondamental centralisme marxiste -; l'autre est la grande variété des situations locales qui, à l'échelle nationale, servait à justifier la méthode des alliances électorales et qui, à l'échelle mondiale, servira en 1914 puis en 1939 à briser l'unité révolutionnaire internationale.

Mais quel est le contenu de l'ordre du jour repoussé, œuvre du tranchant révolutionnaire Ciotti soutenu par diverses délégations de toute l'Italie? Pas bien grand. On n'y trouve aucune question de principe, mais seulement la timide affirmation qu'à la base des décisions des précédents Congrès il y a «l'intransigeances dans les batailles municipales et législatives», en admettant toutefois des exceptions, en cas de ballottage, dans les luttes électorales, pour des républicains ou des radicaux, pourvu qu'ils soient inscrits régulièrement dans leur propre parti. On doit reconnaître que l'aile gauche ne sut rien dire de mieux par rapport aux maigres thèses de principe admises par les réformistes victorieux, portés au sommet du triomphe de la démocratie électorale et parlementaire.

La lutte de classe? Le réformiste la conçoit comme un conflit d'intérêts entre les patrons capitalistes et le personnel ouvrier, entre lesquels l'État intervient selon l'influence réciproque des partis bourgeois et ouvriers en lutte dans le parlement. Nous ne trouvons pas un seul congressiste qui rappelle la thèse marxiste selon laquelle l'État démocratique et parlementaire défend par nature les intérêts du capital. Quand ensuite on admet la fameuse «socialisation», les réformistes n'excluent pas qu'elle soit réalisée par l'État actuel (nationalisation); tout au plus conçoivent-ils le passage futur comme accompli par les soins d'un État à majorité parlementaire socialiste, faisant écho à la formule de Gênes de 1892 sur la transformation des pouvoirs publics de moyens pour l'exploitation du prolétariat en moyens pour son émancipation.

Le problème historique fut abordé de plus près dans la délicate discussion sur le programme minimum du parti. Ce sujet scabreux s'était traîné de congrès en congrès, et à Rome encore le texte rédigé grâce à l'œuvre tout à fait appréciable de Turati, Treves et Sambucco ne fut approuvé qu'en tant que schéma provisoire à renvoyer à une commission. Le préambule est écrit d'une main non étrangère à la bonne doctrine marxiste. Il admet que le programme ne peut être une plate-forme d'accord avec d'autres partis et que le programme maximum a la valeur d'une fin, tandis que le programme minimum n'est qu'un moyen. À noter dans la partie générale cette thèse: «préparer le prolétariat à assumer et à conserver la gestion de la société collectivisée» en accueillant «toutes les réformes et toutes les institutions qui, mettant un frein à l'exploitation capitaliste, améliorent les conditions économiques et politiques du prolétariat et l'initient à l'administration et au gouvernement de la chose publique, selon des lois qui soient l'émanation de sa classe.» On peut trouver ici un écho du «prolétariat classe dominante» de Marx et du «Manifeste», et si on veut de sa dictature. Comment, sinon, les lois de la future société seraient-elles «l'émanation de sa classe»?

Mais la partie spécifique, bien qu'elle ne prétende être qu'une énumération incomplète, vient contredire la partie générale et le programme maximum.

«Un État démocratique où le prolétaire se sente réellement l'égal, politiquement et juridiquement, du capitaliste.» On dira que cet État est un État de transition, c'est-à-dire qu'il précède la victoire du prolétariat, mais précisément, en présentant cette hypothèse, le Parti utilise un moyen qui détruit ses fins et ses principes (qu'on se rappelle Lénine au IIIe Congrès de l'Internationale et notre commentaire).

Pour le marxisme, il y a un État où le prolétaire est inférieur au capitaliste; et on en prévoit un où le capitaliste est inférieur au prolétaire, et même où le premier n'est rien et le second tout. L'absurdité est d'estimer qu'on y arrive en passant par une forme d'État historique où le prolétaire et le capitaliste sont «juridiquement et politiquement égaux». Là est le cœur de la démolition de la démocratie par la doctrine marxiste. Là est la découverte centrale de Marx: la dictature du prolétariat.

À Rome, la gauche n'avance aucun contre-projet. L'atmosphère lui est trop défavorable (comme après la victoire de l'anti fascisme mille fois maudit sur le fascisme, maudit lui aussi dans la mesure où il engendra le premier, comme nous l'avions vu dès 1922).

Le court texte dont nous disposons contient quelques renseignements incomplets mais non négligeables. Soldi se prononça pour un programme unique et contre le dédoublement entre programme maximum et minimum, claire intuition de la thèse dialectique marxiste et léniniste. Le seul programme est le programme maximum: conquête violente du pouvoir, destruction de l'appareil d'État actuel et dictature de classe. Après, dans un sens économique et social, on peut et on doit formuler un programme minimum et concret. Labriola vit dans la revendication de la nationalisation le danger d'un socialisme d'État «se traduisant sous une forme de socialisme capitaliste».

Lors de l'élection de la Direction il n'y eut pas d'affrontements de tendances. Furent élus cinq éléments de la gauche et six députés (parmi lesquels le directeur de l'«Avanti!», Bissolati) en majorité de droite.

Sous le ministère Saracco, qui se situait à mi-chemin entre les réactionnaires de l'ancienne majorité et la nouvelle majorité parlementaire, il y eut de vigoureuses luttes pour la reconnaissance des syndicats (les glorieuses «Bourses du Travail» étaient déjà nées) et pour le droit de grève, et le gouvernement dut céder sur ce front bien plus à cause de la force des masses que des manœuvres parlementaires. En effet, en 1901, Saracco fut renversé par une majorité formée de l'extrême gauche (socialistes inclus), du centre et de la droite (l'histoire ne se répète-t-elle pas?), et le nouveau roi appela au gouvernement le démocrate constitutionnel Zanardelli (Giolitti au ministère de l'Intérieur).

Dans le parti la discussion commença pour savoir si on pouvait appuyer le cabinet Zanardelli-Giolitti, et pour éviter qu'en votant contre (comme on l'avait toujours fait par principe jusqu'alors) la droite ne revienne au pouvoir.

Le VIIe Congrès (Imola, 1902) se trouva face à ce problème. C'était déjà une bonne chose de reconnaître qu'il ne revenait pas au groupe parlementaire mais au Parti de le résoudre. Les opinions y étaient très discordantes. Il ne s'agissait pas encore du problème d'accepter des postes dans un cabinet bourgeois (méthode funeste du «millerandisme» français, désigné sous le vilain mot de ministériabilisme), mais du ministérialisme entendu comme participation à une majorité ministérielle. À cette époque, même un Turati faisait la grimace. Aujourd'hui, l'une et l'autre méthode constituent l'innocence même.

Il est de fait que, dès avant le Congrès, qui s'ouvrit à Imola le 16 septembre 1902, les voix du groupe parlementaire, allant au ministère Zanardelli-Giolitti, en avaient plusieurs fois assuré la victoire contre la droite. Les critiques n'avaient pas manqué. Toutefois elles ne se manifestèrent pas sur la question du rapport entre le groupe parlementaire et la direction du parti, dans la mesure où personne ne se sentait à même de proposer de blâme. La proposition du révolutionnaire Soldi de discuter - comme cela figurait à l'ordre du jour - tout d'abord de ces rapports, et ensuite de la tactique du parti, fut repoussée. Les révolutionnaires n'étaient pas très résolus, à tel point que Rigola, qui le premier parla en leur nom (il fut ensuite un réformiste syndical notoire), admit que dans des cas exceptionnels on pouvait voter pour le gouvernement. Dans sa première intervention on peut noter qu'il défend les révolutionnaires de l'accusation d'être opposés à l'action au sein des syndicats, ce qui montre bien que les mêmes questions de tactique se présentent de manière cyclique dans l'histoire prolétarienne.

Les réformistes furent solidement représentés par Chiesa, Turati et Treves. Mais l'avenir devait montrer que, des trois représentants révolutionnaires, aucun n'était de trempe authentique: Rigola (Turati lui-même s'exclama: c'est un des nôtres!), Arturo Labriola et Enrico Ferri. Treves théorisa élégamment, non sans manier correctement la dialectique (une dialectique hégélienne plus que marxiste; mais lui dire cela le faisait toujours sursauter, car on ne pouvait lui dénier une ample connaissance du marxisme), que le socialisme, selon ses principes, avance des hypothèses solidement scientifiques sur l'avenir, et qu'il les teste ensuite par la méthode expérimentale, grâce à l'action réformiste, pour les confirmer. Treves était un champion de la méthode qui était déjà celle de Bernstein et qui sera plus tard celle de Gramsci, et de la fausse acceptation courante du léninisme, celle d'une philosophie de la praxis non marxiste mais pragmatique.

Labriola reprit la vieille critique du réformisme, qui demande des concessions pour le prolétariat mais ne le conduit pas à les arracher et à les conquérir «en luttant contre l'État». Turati réfuta mal les positions de Labriola en les résumant par la formule suivante: le parti doit être politique et anti-légaliste, plutôt qu'économique et légaliste. Le très versatile Labriola évoluera vite vers le syndicalisme-révolutionnaire, qui sera anti-légaliste, certes, mais économiste. Dans ces formules d'il y a si longtemps on voit la parenté entre les deux opportunismes, réformiste et syndicaliste, qu'on définit improprement comme de droite et de gauche.

L'intervention de Ferri fut, comme toujours, vide de contenu. L'ordre du jour réformiste obtint 456 voix contre 279 à l'ordre du jour intransigeant. Celui-ci n'était pas solide: il affirmait le principe disant que «le but vers lequel tend le Parti doit être une conquête directe de la masse travailleuse, et doit se coordonner et se subordonner au but général de la transformation de la société politique et économique actuelle, à accomplir par l'œuvre du prolétariat organisé en parti de classe», formules valables mais qui n'arrivent pas au stade du «Manifeste»: «organisation du prolétariat en classe dominante», ce qui veut dire prise du pouvoir en dehors du parlement. Il demandait en conclusion de suivre sur tous les terrains (sans nommer le parlement) une orientation autonome par rapport à celle de tout autre classe et parti.

L'autre ordre du jour refuse les tendances (vieille obsession de la droite), affirme comme seuls principes «absolus» la propriété collective et la lutte de classe, conclut ensuite en faveur de l'«action autonome du groupe parlementaire», en approuvant le vote pour les ministères bourgeois de gauche et en justifiant les coalitions dans la mesure où elles sont transitoires (il y a des renégats qui traitent de cette manière l'admission des compromis chez Lénine!).

Mais il y a un passage de cet ordre du jour, sommet de l'opportunisme en Italie, qu'il est significatif de citer à soixante années de distance: pour développer ses actions autonomes (collaborationnistes) le groupe parlementaire doit, par l'intermédiaire du parti (auquel on ne laisse qu'une fonction de stimulant), «se tenir continuellement à l'écoute de la conscience et de la volonté de la grande masse prolétarienne.»

Quand, vingt ans après, à Moscou, croyant le réformisme vaincu pour toujours, nous avons vu qu'on élevait cette espèce de consultation de la conscience et de la volonté des grandes masses au rang de clef des questions de tactique du parti de classe, nous avons eu raison de sentir une odeur de soufre! Ceux qui nous dirent que c'était du léninisme ne purent nous convaincre. Lénine avait appris chez Marx, et nous avait enseigné, à nous qui étions jeunes alors, que la conscience et la volonté sont le fait du parti et non des masses, et pas même de la classe prolétarienne, avant que le parti ne l'ait rendu capable de déployer non sa seule force physique, mais sa puissance révolutionnaire.

La droite mena grand tapage et n'hésita pas à abuser de sa victoire. Mais la tendance révolutionnaire reprit vite de la vigueur, et de vives critiques à l'adresse de l'«Avanti!» conduisirent Bissolati à se démettre de sa direction, qui fut reprise par Ferri. Celui-ci ne fit que des gestes démagogiques, dont une grande campagne contre Bettolo, le ministre de la Marine du gouvernement Zanardelli. Comme d'habitude, il ne s'agissait pas d'établir une norme tactique comme celle de n'appuyer aucun gouvernement, quels qu'en fussent les noms, mais de pousser de hauts cris sur des cas personnels et concrets, en accusant le ministre d'avoir favorisé des contrats nuisibles pour l'État avec les aciéries. Une histoire ancienne et toujours nouvelle…

8 - Début de la lutte contre le réformisme: apparition de la fausse gauche syndicaliste [prev.] [content] [next]

Le parti fut à nouveau convoqué en Congrès en avril 1904, à Bologne.

La scission entre marxistes et possibilistes était déjà survenue dans le parti français. Une grave tension entre les deux tendances existait aussi dans le parti italien, mais la tendance de l'unité à tout prix commença à s'organiser. Elle aussi est une «nouveauté» de plus d'un demi-siècle.

Ce fut un congrès très mouvementé. Lors d'un premier vote deux ordres du jour opposés s'affrontèrent, qui obtinrent un nombre de voix à peu près égal, 12 000 inscrits chacun, avec environ 7 000 abstentions. Un second vote suivit, sur deux ordres du jour dits de centre-gauche (Ferri) et de centre-droit (Rigola). Ce fut le premier qui l'emporta. Il n'y eut pas de scission. L'ordre du jour Bissolati était pour l'adoption ouverte du possibilisme parlementaire, ou vote d'appuis aux ministères. Les deux ordres du jour intermédiaires ne méritent pas un long examen. Celui de gauche affirmait des principes anti-monarchistes, soutenait l'usage de la violence et excluait que «l'abolition de la propriété capitaliste soit obtenue dans les parlements.» Quelques rares formules sont exactes, mais on ne peut pas dire que ce texte traduise la position marxiste sur la question de l'État et de la révolution.

Après 1904, la lutte de classe se développa en Italie à travers des heurts violents. Dans les campagnes, les forces de l'État réprimaient systématiquement, par de sanglants massacres, les révoltes du prolétariat rural, nombreux, disséminé, agressif et instinctivement révolutionnaire. Le prolétariat des grandes villes, toujours mieux organisé par les Bourses du Travail, expérimenta souvent avec succès la grève générale. Mais la grande Confédération Générale du Travail tomba peu après sa fondation dans les mains des réformistes. Elle en constituera la base la plus solide, désavouant et brisant les actions de portée nationale (comme une grande grève des cheminots), qui posaient naturellement au prolétariat le problème du pouvoir.

Dans cette période de grande activité ouvrière, la bourgeoisie italienne tendait à revenir à la manière forte, et face au danger socialiste, l'Église assouplit le non expedit de Pie IX (interdiction aux électeurs catholiques italiens de participer à la vie de l'État libéral). Giolitti fut au cœur de cette manœuvre. Entrèrent ainsi à la Chambre les premiers catholiques, précurseurs de la démocratie-chrétienne d'aujourd'hui avec laquelle les socialistes et communistes de 1963 flirtent, au besoin au niveau des fameuses grandes masses, toujours trompées.

Le prolétariat réagit avec héroïsme, mais la vigueur des masses fut trahie par la déviation du parti de la ligne révolutionnaire. Dans les rangs du parti, l'indignation contre la droite parlementaire prit la forme erronée du syndicalisme-révolutionnaire, qui se donna alors sa forme définitive et sa doctrine historique, et attira sous son drapeau les forces de gauche. Au Congrès de Rome de 1906 éclata le conflit entre les deux puissantes ailes des réformistes et des syndicalistes. La voix de la gauche marxiste y sera timide et très faible.

Nous commenterons seulement les ordres du jour. Le réformisme se camoufla, comme il l'a toujours fait, sous les oripeaux du nouvel intégralisme d'Oddino Morgari (le seul mérite de celui-ci fut d'organiser une protestation, à base de sifflets, contre le tsar qui avait fait massacrer les prolétaires à Petersbourg en 1905, faisant ainsi annuler la visite officielle qui, ô ironie, constituait une étape des amours italiennes avec la… démocratie européenne de l'entente franco-anglaise, et donc de l'alliance franco-russe, au nom de la haine anti-allemande qui nourrit toujours cette tendance scélérate). Le réformisme l'emporta par 26 493 voix, contre 5 278 aux syndicalistes et 1 161 à l'ordre du jour Lerda (intransigeant). Morgari avait obtenu de Turati et Treves beaucoup de concessions, en admettant une rupture de l'intransigeance seulement par exception, mais en leur faisant cadeau de la défaite des syndicalistes.

L'ordre du jour syndicaliste est cette fois plus complet. Ceux qui liront entièrement le 2e volume du «Parti socialiste italien lors de ses Congrès» (éd. Avanti!, Milan 1959) pourront y étudier une de nos observations. Il annonce la théorie propre à Gramsci, que nous, gauches, combattons comme ordinovisme, et que nous avons dénoncé dès sa naissance, en 1919.

Les buts de la révolution sont ici au nombre de deux: expropriation de la classe capitaliste, décomposition du pouvoir politique. On ne comprend donc pas que l'on ne peut décomposer ce pouvoir qu'après avoir non seulement brisé l'État bourgeois (et il tint bon) mais aussi avoir fondé historiquement sur ses ruines la dictature politique du prolétariat qui est lui-même un État. Suivons le texte: l'instrument de la révolution est la puissance de la classe ouvrière, concentrée dans son «organe syndical». On voit se dessiner le procès contre le parti et sa fonction révolutionnaire.

Les organismes de métier doivent évoluer jusqu'à représenter la totalité des intérêts ouvriers, non seulement pour l'action révolutionnaire finale, mais aussi pour obtenir «les améliorations compatibles avec l'existence de la société actuelle». Ceci n'est rien d'autre que le «contrôle ouvrier» des Turinois 15 ans plus tard.

La tâche du parti est réduite à la fonction d'«éduquer et de promouvoir la constitution en syndicats, c'est-à-dire en classe, du prolétariat.»

L'action révolutionnaire se déploie avec la grève générale (c'est une vérité historique), mais «vise à enlever aux classes capitalistes les défenses matérielles de l'État, en en transférant les fonctions aux organes syndicaux ou à l'individu.» Il est clair que des gens du calibre de Treves, Modigliani, Turati, Mondolfo et autres, qui étaient politiquement de droite, mais connaissaient bien le marxisme, avaient beau jeu de combattre ces positions qu'ils raillèrent comme de la mythologie sorélienne, et de dire qu'on retournait aux aberrations bakouninistes par crainte des mots pouvoir et parti.

Nous ajoutons aujourd'hui que ce n'était rien d'autre qu'un nouveau type de gradualisme aux poses révolutionnaires, qui avait en commun, avec ses adversaires résolus de l'époque, de rendre graduelle même la seule chose qui ne peut être graduelle, à savoir l'assaut violent à la direction de l'État, cette arme que l'humanité doit empoigner, dans une direction opposée, pour l'éliminer. La même erreur se trouve à la base du gramscisme, qui voit comme une suite pragmatique le contrôle des conseils ouvriers d'entreprise, leur gestion, et leur substitution progressive à l'État capitaliste. Cette conception a fait retomber ses épigones dans l'erreur commune aux deux adversaires de 1906, et, pour finir, dans des formes honteusement inférieures à celles de la droite d'alors.

Nous ne citerons pas l'ordre du jour des intransigeants, qui est maigre, éducationniste en ce qui concerne la tâche du parti et agnostique pour ce qui est des formes dans lesquelles se réalisera l'abolition des classes, qu'il dit ne pouvoir être définie scientifiquement, faisant ainsi le jeu des falsificateurs du marxisme. Meilleur est le bref compte rendu du discours de Giovanni Lerda, dont les mérites n'évitèrent cependant pas son élimination du parti en 1914 pour «franc-maçonnisme» obstiné. Il a toujours été malheureusement difficile de vieillir en défendant la position du marxisme révolutionnaire authentique!

Lerda eut droit aux habituelles cinq minutes des congrès fatigués, et il ne put en dire beaucoup plus que le résumé contenu dans le volume déjà cité (p.72): «Les socialistes révolutionnaires refusent le syndicalisme comme conception théorique seule capable de conduire à l'émancipation du prolétariat, mais acceptent quelques points de l'action pratique des camarades syndicalistes, notamment ceux concernant un accomplissement plus solide de l'action socialiste selon le principe de la lutte de classe. C'est pour cela qu'ils ne peuvent accepter ni l'ordre du jour syndicaliste ni celui des intégralistes, qui laissent ouverte la possibilité d'une collaboration avec les partis bourgeois.»

Cette position tout à fait claire répond pleinement à la ligne historique, que nous sommes en train de repérer, de la gauche marxiste révolutionnaire.

En substance, au Congrès de Rome, la tendance réformiste l'emporta encore, car Prampolini annonça l'adhésion de celle-ci à l'ordre du jour des intégralistes, après que sa fraction les eut combattus pendant de longues séances. Même le peu rigoureux Ferri put alors déplorer que l'intégralisme fût devenu le bercail du réformisme, et que les réformistes n'eussent pas même la sincérité de voter leur propre ordre du jour.

En juillet 1907, dans un de leurs Congrès, à Ferrare, les syndicalistes-révolutionnaires décidèrent de sortir du parti, bien que différents groupes, notamment celui de Lazzari, qui, à Rome, avait voté pour leur ordre du jour et non pour celui de Lerda, aient refusé de les suivre.

Les deux années suivantes furent marquées par de très vives agitations ouvrières, non sans conflits violents avec la force publique et non sans victimes prolétariennes, phénomène récurrent de la démocratique Italie. Les syndicalistes-révolutionnaires (Michele Blanqui, ensuite fasciste, à Bologne; Alceste de Ambris, ensuite interventionniste, à Parme) dirigèrent aussi de vigoureuses grèves des ouvriers agricoles, qui en sortirent cependant vaincus. Les refus opposés par la Confédération du travail à la grève générale, dans chacun de ces cas, aiguisèrent le heurt entre les deux courants: les syndicalistes fondèrent l'Union syndicale italienne (USI) et, à Modène, en 1908, les réformistes s'imposèrent au Congrès de la Confédération du Travail (CGL).

Mais le heurt était, plus qu'à l'extérieur, à l'intérieur du parti. Le réformisme faisait de rapides progrès, avec comme bastions principaux le groupe parlementaire et la Confédération du travail. À Rome, déjà, Rigola avait défendu l'«autonomie tempérée» du groupe et, quant à la Confédération, l'engagement de la direction, d'«écouter aussi les organisations de métier […] quand il s'agirait de choses intéressant non seulement le Parti socialiste, mais aussi et principalement le prolétariat.» On en vit le résultat en octobre 1907, quand Direction du Parti et Exécutif de la Confédération rivalisèrent dans la décision de repousser la demande du Syndicat des cheminots, qui réclamait une grève générale de protestation pour le meurtre d'un ouvrier à Milan durant l'agitation des gaziers. À l'autonomie toujours plus accentuée du groupe parlementaire correspondait, d'autre part, une tendance à l'autonomie des sections. À Milan, en contradiction avec les Statuts, il y en eut même deux, sous le patronage de Turati.

C'est dans cette situation que s'ouvrit à Florence, en septembre 1908, le Xe Congrès du Parti. La droite joua cartes sur table, forte de la victoire de Rome et de la fragilité de l'aile gauche intransigeante. Turati proclama, en défendant ouvertement la version évolutionniste du socialisme donnée par son courant contre les attaques de l'aile gauche, pour faible qu'elle fut: «Qu'on nous dise: vous devez partir; et nous partirons, sans colère et sans rancœur; autrement, qu'on nous accepte pour ce que nous sommes, pour les idées que nous représentons.» Rigola développa la thèse, ornée de pseudo-références au marxisme, disant que «les organisations économiques ne peuvent plus être sous la dépendance du Parti socialiste», et défendit en fait une claire prépondérance de la Confédération sur le parti, premier symptôme de ce qui fut justement appelé «syndicalisme réformiste». La fraction intransigeante exprima, par la bouche surtout de Lazzari et de Ratti, la saine mais confuse réaction de prolétaires et de militants non corrompus par cette vision. Le premier déclara: «Nous devons avoir un respect total pour les intérêts immédiats traités par la Confédération du travail, mais nous sommes le Parti socialiste, et la perspective que nous devons avoir pour guide dans notre action ne doit pas permettre que nos intérêts suprêmes soient subordonnés aux divers besoins transitoires, qui peuvent certes être nécessaires quotidiennement, pour la défense et la protection des intérêts immédiats des travailleurs.»

Face aux Milanais, il revendiqua la nécessité d'«un seul programme, un seul principe, une seule méthode, une seule discipline, qui doivent nous lier tous.» Ratti, lui, repoussa le mythe syndicaliste de la grève générale, mais en même temps le prétexte que les confédéraux en tiraient pour la rayer définitivement des méthodes de lutte du prolétariat: «Nous disons: la grève générale est une arme puissante; faisons de la propagande pour qu'elle devienne un instrument utile contre la bourgeoisie. Mais si nous commençons d'abord par détruire l'efficacité de la grève générale en disant que nous ne la ferons ni dans dix, ni dans vingt, ni dans cinquante ans, nous ne la ferons plus, et nous détruirons au sein des masses le sentiment de son utilité.» Le même Ratti devait proclamer que «le syndicalisme réformiste […] est pire que le syndicalisme révolutionnaire», et Longobardi accusa la Confédération générale du travail d'être un «mouvement d'aristocratie» ouvrière. Comme à Rome, mais sous une forme plus accentuée, on commençait à laisser entrevoir la possibilité, même lointaine, d'une participation au gouvernement. La riposte des intransigeants fut résolue, mais ne brilla pas autant par la clarté théorique.

Lors du congrès, les réformistes l'emportèrent encore par 18 000 voix environ sur un ordre du jour dit d'accord, tandis que les intégralistes en obtinrent un peu moins de 6 000, et les intransigeants presque 5 400 sur un ordre du jour portant les signatures de Lerda, Serrati, Musatti et autres. Ce dernier texte n'est pas des plus explicites, mais il revendique l'unité de l'organisation syndicale, et aussi la grève générale comme «instrument puissant de la révolution sociale, à mettre en œuvre seulement quand l'exigent de graves nécessités»; enfin il affirme la nécessité de l'intransigeance électorale, avec des exceptions dans les ballottages, et nie toute autonomie du groupe parlementaire et tout appui au gouvernement. Les révolutionnaires s'abstinrent justement de participer à l'élection de la direction, «considérant qu'il est utile que la fraction victorieuse assume exclusivement la responsabilité des fonctions directives du parti.»

9 - La gauche marxiste se dessine [prev.] [content] [next]

Notre revue d'histoire du parti socialiste en Italie en arrive au Congrès de Florence, en 1908, caractérisé par le fait que la tendance réformiste gagna la partie sur la «fausse gauche» des militants de l'école sorélienne parce que ceux-ci, sans attendre un autre congrès (après celui de 1906 à Rome où ils avaient été battus), avaient préféré déclarer à Ferrare qu'ils sortaient du Parti, sans toutefois en créer un autre, dans la mesure où, selon leur doctrine, le mouvement prolétarien n'avait pas besoin de parti politique, son organisation étant constituée par les syndicats, avec cependant, dans les diverses localités, des groupes syndicalistes sans organisation centralisée.

Désormais le dilemme réformisme-syndicalisme, au centre des débats du début de ce siècle, et qui ne devait pas résister à la Première Guerre mondiale, ne servira plus de toile de fond aux congrès du Parti. Cependant les réformistes, c'est-à-dire la droite, conserva le contrôle de celui-ci. À Florence, en 1908, elle obtint 26 000 voix (en comptant celles de l'intégralisme, inutile équivoque unitaire qui ne cesse jamais de resurgir, toujours plus infecte). Les révolutionnaires en eurent un nombre plus grand qu'à Rome mais encore bien faible. Absorbés par le problème de la délimitation par rapport aux syndicalistes ainsi que de leur expulsion, ils n'avaient pas élaboré une claire et solide plate-forme programmatique dans la ligne du marxisme.

La lutte pour battre les réformistes dans le Parti durera de 1906 à 1912. Mais toutefois la gauche marxiste, dont nous nous réclamons ici en en retraçant sa ligne historique, reconnaissable sur une longue période, ne se sera pas encore bien formée et délimitée. La lutte que nous sommes sur le point de décrire aura malheureusement, selon la méthode conventionnelle d'écrire l'histoire, un nom: celui de Mussolini. Comme nous suivons une méthode opposée à celle-ci, quoique sans pouvoir ignorer les noms, au moins des morts, nous tenons à montrer les dérives sociales et collectives, et nous nous permettons à ce niveau historique de 1910 une brève récapitulation du développement déjà rappelé dans ce qui précède.

Pour la clarté de l'exposition d'un processus historique, il faut en suivre les étapes ou les phases en les distinguant les unes des autres, et avec quelque chose de moins misérable et de moins banal que l'apparition, le triomphe ou la défaite d'hommes aux noms célèbres. Ceci d'autant plus qu'il nous importe de mettre en évidence non ce que les phases ont de différent, mais précisément ce qu'elles ont de commun et même de constant dans le temps, seule raison pour laquelle il est nécessaire à un mouvement politique de les connaître. Un mouvement politique est la «fabrique du futur», mais notre doctrine affirme qu'il serait vain d'implanter cette étrange fabrique en ignorant le passé, ou seulement en le maudissant, et, pour reprendre la formule des imbéciles qui pullulent en cette époque bourgeoise, en le proclamant de phase en phase et d'étape en étape «dépassé».

Il nous semble donc qu'on peut repérer les étapes ou phases avec une bonne approximation, et en modérant toute imagination inventive (quand, messieurs les bourgeois, nous ferez-vous cadeau d'une histoire imaginaire?), en suivant la longue vie du mouvement d'une classe sociale donnée (pour nous le prolétariat), les séparations, ou, pour utiliser un terme que dans le langage commun on dirait plus technique, les scissions entre ailes, courants, tendances, qui, d'abord unies, ou même confondues, deviennent ensuite distinctes et enfin ennemies, en prenant des voies différentes et opposées. On pourra décrire ce parcours quand les forces réelles de ces mouvements (ce qu'on appela maintes fois par un abus de rhétorique leurs âmes) auront été ramenées à des figures constantes dans le temps, et non pas appréciées, d'événements en événements, comme des nouveautés, des surprises ou des paroles nouvelles. Au fond notre mouvement étudie depuis presqu'un siècle et demi le processus historique du mode de production capitaliste, et nous poussons la candeur jusqu'à déclarer que dans cette période, qui enjambe les vies de personnes et de générations entières, notre école n'a trouvé à enregistrer dans les chroniques aucune surprise ou nouveauté. C'est une fois pour toutes que nous avons découvert que le mode de production bourgeois est un mode transitoire, périssable, ennemi d'une partie de l'espèce humaine, et qui doit être combattu et détruit par une autre partie de celle-ci. La chaîne des scissions doit être regardée et évaluée avec un grand soin, mais elles ne sont pas advenues parce qu'on aurait «découvert», ou pis «inventé», que l'âme du mode capitaliste et son cycle céleste et infernal était interprétée et décrite comme une forme nouvelle par rapport à celle qu'il possédait naguère.

Nous nous excusons de cette déclaration qu'on nous reprochera, comme d'habitude, en la déclarant dogmatique ou talmudique, et qui ne s'avérera exacte que si toute la chaîne historique des événements, antérieurs et postérieurs, selon nos connaissances et nos observations, se laisse insérer de manière satisfaisante dans la trame que, sans aucun doute ni incertitude, nous posons en préalable à notre travail, qui n'est pas celui d'un juge mais d'un parti dans le cours de l'histoire. Quoi qu'il en soit de cette sottise suprême que sont les auteurs, il est certain que la vérification sera d'autant plus utile qu'on aura eu plus longtemps le courage de la subordonner et de la lier au principe même de la méthode.

Depuis qu'il a été démontré, de manière plus ou moins claire, que le cadre du mouvement historique de la classe prolétarienne se place au sein et dans l'action de la classe elle-même, c'est-à-dire depuis que la critique du capitalisme est sortie de la phase utopiste, la doctrine a été dès le début révolutionnaire en déclarant que si une révolution dans la société, sous toutes ses formes, avait fait triompher les intérêts et les prétentions du tiers-état, de la classe bourgeoise, une révolution historique devait accompagner la transformation des conditions de vie de la classe prolétarienne.

La première scission à laquelle nous nous sommes référés est celle de la Ie Internationale, après la Commune de Paris de 1871. Seuls les ignorants expliquent la scission de Bakounine et des anarchistes comme le détachement des partisans de la violence et de l'insurrection d'avec un courant socialiste évolutionniste et social-pacifiste, qui (du vivant encore de Marx) aurait abandonné la doctrine du catastrophisme révolutionnaire et de la guerre civile. Les points d'opposition furent autres et montrent que la tradition de gauche est bien celle de Marx, d'Engels et du Conseil général. Sur la question du centralisme, l'erreur définitive des libertaires fut de dire que, partout où il existait un groupe de travailleurs et un patron ou un possédant, il serait possible d'attaquer par l'action violente et de vaincre localement. La vérité historique révolutionnaire est que ces heurts se développent au niveau de l'État bourgeois central et unique, qui protège de tout son poids le droit à toute exploitation locale et partielle.

Ensuite, sur la question de l'État, l'erreur fut de ne pas comprendre que pour abattre l'État bourgeois il ne fallait pas seulement une action et une organisation centralisées, donc un parti politique, mais qu'il fallait prendre et garder le pouvoir enlevé aux exploiteurs (dictature de classe).

La scission, qui, comme toujours, prit momentanément une forme qui ne semblait pas toucher le fond du désaccord, fut utile et nécessaire. Parmi les autres importantes positions, de gauche seulement en apparence, des anarchistes, il y avait la négation de la nécessité des organisations économiques pour l'amélioration des conditions de vie des salariés. Cette position dérivait du préjugé selon lequel il ne faudrait pas s'associer parce que toute association est une négation de la liberté de l'associé. Cette dernière affirmation est vraie, et c'est bien pour cela que le mouvement prolétarien n'a pas le drapeau de la liberté, mais celui de la destruction de la liberté d'oppression des bourgeois: la révolution qui triomphe ne peut donc être qu'autoritaire. Nous nous disons autoritaires.

Seconde étape. En en venant à l'Italie, nous avons vu que les forces de la Ie Internationale y suivirent presque toutes la scission de Bakounine, et donc se vidèrent de toute force historique, en dépit d'actions et de luttes sanglantes et courageuses. Nous avons donc évoqué la scission de Gênes en 1892 entre socialistes et anarchistes, en montrant combien ce serait une erreur de placer les socialistes à droite et de réduire le désaccord à la question de la tactique électorale et parlementaire, que les anarchistes refusaient. Dès 1889 la IIe Internationale s'était constituée sur la base de la doctrine marxiste et sous la direction d'Engels.

La question pratique des élections domina la scission, et nous avons donc indiqué qu'on ne pouvait définir le programme de Gênes comme un texte de la gauche marxiste. Il affirmait l'existence de la lutte de classe et en distinguait deux terrains d'application: celui des associations économiques de résistance, qui s'étaient désormais imposées historiquement dans le monde entier, en dépit des réserves stériles de quelques anarchistes dits «anti-organisateurs», et celui de la lutte pour la conquête des pouvoirs publics. Mais la position de Marx, qui demande qu'on élève la lutte économique au niveau d'une lutte politique, n'est certainement pas toute contenue ici. Notre conception est que la lutte de groupes locaux, de catégories, d'entreprise ou de métier est un fait physique incontournable et est à la base de l'action socialiste, mais que ce n'est pas encore la lutte de classe ni la preuve que le prolétariat s'est organisé en classe. Le «Manifeste» de 1848 ajoute: et donc en parti politique; nous avons vu plus haut que dans une motion syndicaliste on disait: en classe et donc en syndicats.

Une action seulement économique et seulement syndicale signifie une action qui accepte de rester dans les limites des institutions actuelles, de l'État parlementaire et démocratique fondé par la bourgeoisie libérale. Le marxisme enseigne que si l'on ne passe pas au plan politique (ce qui signifie rompre avec les limites de l'état démocratiques), l'action économique elle-même échoue, et que l'on ne peut alors pas parler de classe ni de classe prolétarienne. Il faut donc s'élever au niveau du parti qui pose la question du pouvoir de classe. Cette question n'est pas celle des élections et de la conquête des pouvoirs publics de 1892 ou de 1962 (voilà que la ligne mise en lumière se tient à cheval sur soixante-dix années, pour le moment! [et… 110 en 2002!]) mais la question marxiste-léniniste de la dictature et de l'«organisation du prolétariat en classe dominante».

Si cette question était historiquement immature lors des mouvements de Romagne et du Sud de l'Italie, qui tendaient vaguement à faire vaciller l'État national savoyard de 1860, elle l'était aussi lors de la formation du Parti socialiste italien. Un des facteurs qui tendaient à cette formation était la présence des sains partisans des théories de Marx et Engels (Bignami) et du Parti révolutionnaire de Romagne (Costa), mais l'autre facteur était une poussée encore impure: c'était précisément le facteur qui venait des fameuses «masses», terme par lequel on n'entendait plus les foules en révolte, mais une main-d'œuvre organisée et dans l'attente d'améliorations économiques immédiates.

En effet, dans le Piémont, en Lombardie, et dans le reste de l'Italie du nord, le Parti venait du mouvement des Mutuelles (défense de l'ouvrier face à la misère restant à la seule charge de ses camarades de travail et d'infortune). Celles-ci s'étaient développées ensuite en Ligues de résistance (défense de l'ouvrier par les revendications salariales face à un capitalisme devenu plus prospère, en général aussi à la charge d'autres ouvriers misérables, au niveau national et régional, ou de masses sous-prolétariennes et pseudo-prolétariennes). Devenues importantes, les Ligues soulevaient des problèmes que le pouvoir devait et pouvait résoudre. Étant donné que, traditionnellement, celui-ci les résolvait toujours contre le «travailleur», l'exigence vint du parti politique. Voilà comment des révolutionnaires d'instinct, comme le jeune Lazzari, parlaient avant le Congrès de Gênes: non aux élections, parce que le pouvoir ne nous intéresse pas. C'était une grosse sottise, mais Lazzari voulait dire: cela ne nous intéresse pas d'influer pour que le parti au pouvoir soit de droite ou libéral de gauche, monarchiste ou républicain, de toute façon l'État est l'État des capitalistes. Seulement il n'en déduisait pas qu'il fallait le renverser et fonder l'État des prolétaires.

Il est donc indiscutable que l'exigence d'être représenté au parlement se reliait à celle, qui toutefois n'était pas exprimée de façon tout à fait explicite, de posséder une influence sur les pouvoirs exécutifs de l'État, de sorte que, peu à peu, ceux-ci puissent favoriser au moins en partie les revendications des organisations prolétariennes. Là était l'origine du parti réformiste: en effet, il était facile d'en conclure que, pour atteindre de tels objectifs, il n'était pas indifférent d'accorder, éventuellement, son appui à un gouvernement parlementaire disposé à prendre quelques mesures en faveur du prolétariat.

On ne pouvait espérer arrêter ce développement en se basant sur la seule norme programmatique indiquant que le parti politique doit s'inspirer du principe de la lutte de classe et être indépendant de tout autre parti, tant qu'on ne déclarait pas que la véritable action politique est la lutte pour le pouvoir hors du parlement au moyen de la violence insurrectionnelle. Ceci ne fut pas clairement dit par la Gauche du Parti entre 1892 et 1914. Se vantant à juste titre d'être le seul à comprendre les masses, à les mobiliser et à en satisfaire les revendications économiques, le socialisme parlementaire s'achemina donc résolument vers la collaboration au Parlement. De 1892 à 1906, la réaction à cette orientation prit la forme du syndicalisme révolutionnaire, c'est-à-dire soutint l'action directe des prolétaires contre la bourgeoisie. Action directe voulait dire action sans intermédiaires, c'est-à-dire sans députés, et aussi sans parti politique, dans la mesure où «politique» avait pris la signification d'«action purement électorale». On en arrivait donc à l'erreur de la tactique locale, périphérique, non centrale, qui revenait à laisser un énorme avantage «stratégique» à la défense conservatrice de l'ordre bourgeois, en vouant à la défaite les efforts du prolétariat et de ses organisations syndicales qui ne se dérobaient pas devant la nécessité de l'action violente.

La situation du prolétariat italien dans la période qui précède la Première Guerre mondiale révéla une substantielle impuissance. Le Parti était dominé par la droite parlementaire, qui s'appuyait sur les organisations de la majoritaire Confédération générale du travail. La gauche du Parti ne jouissait pas d'une large audience, ayant dans le Groupe parlementaire peu de députés, qui subissaient d'ailleurs peu à peu la force d'attraction du milieu, et peu d'influence dans les syndicats, dont une aile scissionniste était dirigée par les syndicalistes libertaires, désormais en pleine rupture avec le Parti et alliée aux anarchistes. À juste titre, le mécontentement était grand parmi les ouvriers socialistes, et le retour à une bonne clarté programmatique difficile et pénible.

10 - 1910: première réaction des marxistes révolutionnaires [prev.] [content] [end]

En 1909 il y avait eu des élections politiques générales, avec un succès notable des socialistes et des gauches de l'époque (socialistes, républicains et radicaux d'inspiration maçonnique). Aux cabinets de Giolitti et de Sonnino succéda celui de Luzzatti, qui présenta un programme d'extension du suffrage, de réformes des impôts dans un sens progressif ainsi que de l'école dans un sens laïque, défiant la résistance des catholiques que Giolitti avait appelé à la Chambre.

Le Groupe parlementaire se laissa entraîner par Turati à accorder, pour ces motifs, son appui à Luzzatti contre la droite, et la direction du Parti justifia la chose en se fondant sur la trop fameuse autonomie du Groupe parlementaire.

Entre temps, le mécontentement montait contre les réformistes d'extrême droite, qui avaient pris courage par suite de la rupture avec les anarcho-syndicalistes, et par suite de leur victoire au Congrès de Florence. Bissolati, leur chef, en était arrivé à reprendre la thèse d'un ex-anarchiste, Comunardo Braccialarghe, qui reconnaissait la nécessité de la défense de la patrie en cas d'agression étrangère, auquel cas Bissolati avait été jusqu'à préconiser l'abandon du traditionnel vote socialiste contre les crédits militaires.

D'autre part, il se dessinait une aile de la même fraction réformiste, moins encline à des concessions de principe, représentée par Modigliani et par d'autres, qui, quoique pour des motifs non radicaux, proposait au Parti une plus grande intransigeance politique et parlementaire.

C'est dans cette situation que s'ouvrit, en octobre 1910, le Congrès de Milan, qui fut marqué par de vifs désaccords, mais qui ne parvint pas encore à battre les réformistes.

Une première bataille, remportée par ces derniers, fut le refus de discuter l'action passée du Groupe et de la Direction avant la question générale de la tactique. Ils craignaient en effet d'être battus sur le terrain de la critique, comme cela devait arriver deux ans plus tard, et pensaient avoir meilleur jeu, contre un adversaire peu sûr de lui sur le plan théorique, en se situant sur le terrain des méthodes générales.

L'inversion de l'ordre du jour fut repoussée par 12 000 voix contre 6 000. Les forces numériques du Parti étaient, ces années-là, en légère diminution. D'un maximum de plus de 40 000 inscrits, elles étaient descendues à 32 000 environ.

Durant la discussion, le toujours solide Turati se démarqua non seulement des révolutionnaires, que son ironie n'épargna jamais, mais aussi des réformistes de droite comme de gauche. En effet il se prononça contre la politique des «blocs» électoraux, qui selon lui n'était justifiable qu'en cas d'offensive de la réaction (d'où notre droit de flétrir comme turatienne, dans l'entre-deux-guerres, la politique du front anti-fasciste). Ensuite il développa un autre point important en repoussant l'accusation de soutenir une «aristocratie prolétarienne» du Nord, avide d'avancées en terme de législation sociale, contre les exigences des masses du Sud plus misérables, accusation portée par le groupe de Salvemini qui devait, par la suite, engendrer le méridionalisme (une version aggravée du réformisme envers laquelle le futur Parti communiste, après être tombé dans les mains du centrisme, aura de très lourdes responsabilités). Turati ne nia pas que le problème n'était pas un problème régional et concernait tout le Parti socialiste, mais il fit l'orthodoxe en affirmant que le prolétariat industriel était l'avant-garde naturelle du mouvement. Vaine orthodoxie, face aux positions déjà prises par Marx et Engels, et qui le seront ensuite par Lénine, vis-à-vis du gras prolétariat anglais.

Salvemini parla avec force contre le réformisme officiel, en l'accusant d'être un «socialisme d'État», et contre les dangers de corporatisme et de protection de groupes privilégiés. Mais il se déclara non moins vivement contre les révolutionnaires. En cela il était cohérent, dans la mesure où, nourri de solides études économiques, il exprimait la tendance, qui a une large influence sur le Parti communiste d'aujourd'hui, à dénier aux révolutionnaires, qui voient dans la chute de l'ordre capitaliste la condition de l'amélioration de la situation des travailleurs, une bonne connaissance des faits sociaux et des problèmes économiques. Ceci est la plus efficace et la plus scientifique des positions de la contre-révolution, et elle aura de longs et multiples développements en Italie (de ce point de vue on pourrait citer une longue liste de conservateurs progressistes, en unissant des noms qui semblent antithétiques à l'observateur vulgaire, comme Nitti ou Mussolini).

Restons-en à ce congrès. Lazzari développa une critique solide de l'action parlementaire et extra-parlementaire des réformistes: sur ce point le vieux révolutionnaire, qui par la suite ne manqua pas de défauts, sera toujours clair. Il se déchaîna contre la tendance à sacrifier à l'action contingente de législation sociale les objectifs finaux et programmatiques du Parti, il dénonça en elle «une espèce de soumission face au grand appareil d'État de la classe dominante», et flétrit comme scandaleux le vote pour Luzzatti comme pour tout autre ministère. Enfin il stigmatisa la thèse turatienne de la participation croissante du prolétariat aux bienfaits du processus économique moderne, dont il était au contraire «la plus grande victime»! Reina, réformiste de gauche, développa la défense des réformistes face aux différentes accusations. Et c'est à ce moment que Mussolini fit sa première apparition.

En «quelques déclarations télégraphiques», il rappela «à ceux qui ont glorifié le suffrage universel, que des nations avancées comme l'Autriche et l'Allemagne le possèdent, et qu'il n'est pas encore dit qu'on arrivera par là au socialisme.» Il rappela à ceux «qui ont glorifié la législation sociale, que dans les pays où elle est la plus forte, nous sommes encore bien loin du socialisme: à preuve l'Angleterre.» Il affirma que «si le prolétariat italien n'était plus représenté par des députés au Parlement, le mal serait léger», et enfin que «l'affaire de la patrie, ce vieux cliché de la patrie en danger, est le cliché idéologique de toutes les démocraties bourgeoises, avec lequel depuis trente ans on pompe le sang du prolétariat.»Il est clair que messieurs les hommes politiques ne songent jamais à relire leurs discours de congrès!

Parlant au nom des gauches de Romagne il condamna avec efficacité la trêve conclue entre socialistes et républicains dans cette région. La violente lutte politique qui s'y déroulait, constituant une des pages glorieuses du socialisme italien, avait une sérieuse base économique et de classe: les socialistes et les rouges étaient les généreux et héroïques journaliers, vrais et authentiques prolétaires de la terre et soldats armés du socialisme, pour lequel ils ont versé leur sang sans ménagement; les républicains, francs-maçons et jaunes, étaient les métayers gras et exploiteurs, ceux-là même auxquels les communistes actuels font la cour. «Vous n'avez rien compris, dit Mussolini, avec votre trêve; là-bas on vit en pleine révolution!» Ne pouvait-on dire la même chose en 1921 de la répugnante pacification et de son pacte entre républicains, socialistes et fascistes? Alors aussi la rugissante Romagne fut trahie et châtrée. Elle rugissait encore quand, en 1914, Mussolini passa à la cause de la guerre démocratique.

L'ultra-réformiste Cabrini défendit ensuite les syndicats confédéraux, la Ligue des coopératives, la Banque du Travail, et toutes les conquêtes du prolétariat de la vallée du Pô. Son apologie des syndicats fut sans vergogne: la Confédération du Travail fait la vraie «politique prolétarienne» (en donnant des ordres, disaient alors les révolutionnaires, aux députés du Parti, et c'était cela qui desséchait la vie des sections politiques). Il conclut - anticipant le cri des innovateurs d'aujourd'hui - en invoquant une transformation radicale de l'édifice du Parti: «Ou se rénover, ou périr!»

Bissolati fut plus audacieux encore que Cabrini pour traduire de manière précise le programme de l'extrême droite visant à se soumettre le Parti. Autonomie locale dans la tactique pour les élections. Autonomie du Groupe parlementaire face au Parti. Libre appui aux ministères si le Groupe le juge bon. Approbation de l'appui passé et futur au gouvernement Luzzatti dans le but d'obtenir le droit de suffrage pour deux autres millions d'électeurs. Enfin, dans un proche avenir, modification du Parti, qui, devenant le «parti des travailleurs» doit céder le terrain «à la représentation directe du prolétariat», c'est-à-dire «transmission du pouvoir» du parti politique à la Confédération syndicale: l'organisation du parti ne devait donc plus se faire sur la base d'adhésions personnelles. Aux dires de Bissolati, c'était là du vrai marxisme parce que le prolétariat devait interpréter ses propres besoins sans conseillers, apôtres ou interprètes auto-brevetés: il était temps que «la classe travailleuse formule elle-même les critères de sa propre tactique et trouve en elle cette conscience politique qui est en train de s'obscurcir en nous.»

Si nous prenons comme élément de jugement objectif l'évolution historique que suivra plus tard Bissolati, il nous est permis d'établir une conclusion sûre, tirée non de «dogmes» mais de la force matérielle des faits et des rapports de force historiques. Conclusion que nous tirâmes alors et dont une longue suite d'événements devait démontrer le bien-fondé. Aucune différence dans l'argumentation des deux groupes - que les naïfs et les superficiels opposent - groupes d'immédiatistes, c'est-à-dire de ceux qui ne voient pas, entre le prolétariat et la révolution, la nécessité de la médiation du Parti, organe d'opinion qui, dans un sens universel, est la superstructure de l'antagonisme d'intérêts entre les classes - et non pas dans un sens vulgaire et cancanier, ou automatique. Ces deux groupes néfastes sont ceux des syndicalistes libertaires et des réformistes possibilistes et collaborationnistes: ils font exactement la même spéculation démagogique sur la formule marxiste disant que l'émancipation des travailleurs doit être l'œuvre des travailleurs eux-mêmes, ce qui est une très grande vérité historique, pourvu que l'immédiatisme ne la châtre pas.

De ces vicissitudes, les révolutionnaires, quoique encore immatures, tiraient leur force. Rappelons que Angelica Balabanova, en réfutant une autre assertion banale de Maria Giudice, prenant position contre les discussions et pour un travail pratique, revendiqua la nécessité, plus que le droit, d'affronter les thèmes théoriques, et se dit solidaire des intransigeants, en leur reprochant toutefois à juste raison une insuffisante «cohésion théorique».

Cette fois aussi le réformisme l'emporta, mais sous le nom de Turati, les bissolatiens ne voulant pas se compter: 13 000 voix contre 4 577 à Modigliani (intransigeance de principe) et seulement 6 000 environ à Lazzari. Encore une fois, l'ordre du jour de la gauche fut faible, et sa seule nouveauté fut de souligner la lutte du Parti contre les institutions économiques et politiques de la société bourgeoise, indiquées comme «religieuses, laïques et militaires», avec une référence à l'Église, à la maçonnerie et au militarisme. Ce dernier passage devait avoir d'utiles développements politiques, bien qu'il ne fut pas basé sur une véritable clarté marxiste.

La direction de l'«Avanti!» passa de Bissolati à Treves, mais les révolutionnaires représentés par Musatti, député de Venise, s'abstinrent. La question de la franc-maçonnerie fut renvoyée.

Nous retiendrons encore de ce congrès que Lerda, qui devait ensuite s'excuser de son appartenance obstinée à la maçonnerie, eut un trait heureux pour réfuter Cabrini et Bissolati sur le labourisme et l'ouvriérisme de type syndical. Après s'être élevé contre ceux qui veulent «faire du vrai socialisme seulement en faisant des réformes», et soutiennent que «le socialisme est ce qui se produit jour après jour par la force des choses avec l'œuvre et l'action parlementaire», il dit que la nouvelle société socialiste ne pouvait naître que de «la force de la pensée qui coordonne et guide les énergies humaines et sociales vers de nouveaux horizons.» La formule pourrait être meilleure: il ne s'agissait pas de la force de la pensée opposée à celle du besoin à l'échelle de la personne individuelle, mais du passage de l'appétit matériel qui pousse l'individu (sans conscience) dans la juste voie, à la fonction du Parti, anticipation d'une humanité nouvelle, Parti qui lui possède doctrine, volonté et conscience. Telle est la position originale avec laquelle Marx rompit le charme des énigmes humaines millénaires, telle est notre généreuse réponse de toujours à la falsification du système grandiose du déterminisme dialectique, réduit aux basses dimensions d'un utilitarisme immédiatiste et bourgeois.


[suite]


Source: Traduction (2004) de «Editions Il Programma Comunista» - 1964

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HISTOIRE DE LA GAUCHE COMMUNISTE 1912 - 1919 If linked: [English] [German] [Italian] [Spanish]



Tome 1 | Tome 1 bis | Tome 2 | Tome 3 | Tome 4




Première Partie Introduction | 1 - 5 | 6 - 10 | 11 - 15 | 16 - 20 | 21 - 24 | 25 - 29

Seconde Partie 1 - 10 | 11 - 20 | 21 - 30 | 31 - 40 | 41 - 50 | 51 - 56



Content:


La ligne historique de la gauche communiste des origines à la fin 1919 en Italie 11 - Les intransigeants l'emportent 12 - L'apport du mouvement des jeunes 13 - Le dernier Congrès socialiste avant la guerre 14 - Les luttes socialistes à Naples et l'origine de la gauche 15 - Vers la guerre en Europe Notes Source



La ligne historique de la gauche communiste des origines à la fin 1919 en Italie

11 - Les intransigeants l'emportent [top] [content] [next]

Le Parti socialiste devait être violemment ébranlé par un fait historique d'une importance non seulement locale et italienne mais qui se rattachait au cours de l'impérialisme mondial, et les effets de cette crise furent favorables à la position que le Parti italien put prendre en 1914. Le 29 septembre 1911, Giolitti, revenu au pouvoir, déclara la guerre à la Turquie, et la flotte occupa Tripoli. Par une manœuvre audacieuse, il avait tout fait pour avoir Bissolati dans son ministère, mais il n'y réussit pas, et peut être le plus sérieux obstacle se réduisit-il, dans la frivole Italie, à une question de port de veste et non de frac au Quirinal! Il n'est pas superflu de noter que le prétexte de cette entreprise coloniale fut la victoire des Jeunes Turcs, accusés de «nationalisme». N'oublions pas que cette révolution, populaire et non prolétarienne, contre le régime féodal turc, fut hautement appréciée par Lénine.

Le mouvement prolétarien s'était fièrement dressé contre l'entreprise nationaliste de Tripoli, selon ses vieilles traditions anti-coloniales. La grève générale n'eut pas un succès complet, mais les manifestations contre le départ des troupes furent très vigoureuses. Le Groupe socialiste vota un ordre du jour Turati contre la guerre, mais les droitiers de Felice, Bissolati, Bonomi, Cabrini et Podrecca furent en désaccord. Il est à noter que de nombreux «syndicalistes-révolutionnaires» se déclarèrent partisans de l'entreprise libyenne, en première ligne Arturo Labriola, Orano et Olivetti.

Le Congrès extraordinaire du Parti se réunit le 15 octobre 1911 à Modène sous l'influence de cette situation générale. Bussi, pour Treves et pour les réformistes de gauche, refusa la guerre et soutint le passage à une opposition résolue à Giolitti, sans renoncer pour autant au possibilisme sur le plan théorique. Lerda, encore une fois (et ici mieux qu'ailleurs) répliqua de façon heureuse sur la question de la guerre. Il ne s'agissait pas d'une quelconque conjoncture politique, la guerre avait son origine dans l'essence même du capitalisme. Quant à l'opposition au gouvernement, on ne pouvait s'y arrêter, il était urgent de constater la faillite de la coupable illusion consistant à attendre des avantages pour le prolétariat et pour le socialisme de l'État bourgeois. Il fallait donc condamner la tendance à subordonner les buts finaux du mouvement aux intérêts immédiats de la classe ouvrière exprimés par ses organisations économiques: «Si nous voulions adapter l'idéal, ou ce que nous pourrions appeler la doctrine du socialisme, ainsi que les attitudes du Parti et des hommes du Parti, aux contingences de la vie des autres partis et à l'opportunisme qui existe nécessairement dans la pratique quotidienne, dans la lutte pour la vie, certainement nous aurions détruit en nous toute raison théorique du socialisme, et certainement Bissolati aurait raison, et Armando Bussi aurait aussi raison, quand ils considèrent l'évolution comme une force suffisante pour régler l'avenir social.» Comme toujours, Lerda, et en général les révolutionnaires intransigeants de l'époque, pénétrant quand il s'agissait de relever et de combattre le divorce entre action économique et action politique, pécha ensuite par insuffisance théorique quand il s'agit de définir la nature du programme: celui-ci était «l'idéal, la pensée, l'âme socialiste», pour lequel il fallait «éduquer» les masses en les protégeant contre le danger coopérativiste. La conséquence pratique de cette insuffisance théorique apparaîtra en pleine lumière pendant la guerre, quand on «sauvera l'âme du socialisme», mais sans brandir le programme comme instrument d'attaque contre la société capitaliste et sa manifestation extrême: l'impérialisme.

Pour les révolutionnaires, Francesco Ciccotti soutint lui aussi que l'opposition à la guerre de Libye devait se fonder non sur des motifs contingents, comme les dépenses que l'on détournait de la réalisation de réformes, mais sur les principes internationalistes. Turati parla lui aussi de manière habile contre la guerre avec Tripoli. Lazzari dit, avec raison, qu'il n'était pas même content de l'ordre du jour (Lerda) de sa fraction. Celui-ci, très bref, disait qu'on peut attendre certains avantages de l'action parlementaire, mais qu'elle entretient chez les exploités l'illusion qu'on peut rénover les institutions sociales par la voie parlementaire. Il se terminait cependant par l'habituelle et faible allusion à la seule œuvre d'«éducation et d'élévation morale» prolétarienne confiée au Parti.

Il y eut donc lutte entre au moins cinq courants: réformistes de droite, avec un total de 1 954 voix; de gauche (Treves et Turati), 7 818; idem Modigliani (qui omettait l'adverbe systématiquement dans l'alinéa interdisant au Groupe de soutenir par son vote «le Cabinet actuel»!), 1 736; intégralistes ou centristes de Pescetti, 1 073; enfin révolutionnaires, 8 646. Ceux-ci avaient finalement obtenu une victoire relative, et en leur nom le camarade Elia Musatti renonça avec raison au ballottage, de sorte que les organes du Parti restèrent aux réformistes turatiens (malheureusement, les deux députés de gauche, Musatti et Agnini, succombèrent, dans l'après-guerre, à l'influence morale de Turati et Treves). Hier, dit Musatti, nous étions la minorité de la minorité, aujourd'hui nous pouvons nous estimer satisfaits des résultats obtenus par notre lutte contre le «ministérialisme» et le «ministériabilisme»!

Le 23 février 1912 tout le Groupe socialiste, mais avec des intonations modulées dans les discours de Turati et de Bissolati, vota contre l'annexion de la Lybie au Royaume d'Italie. À cette occasion on liquida définitivement le pantin Enrico Ferri, qui avait voté en faveur de l'annexion. Nous l'avions déjà, dans la rue, envoyé paître.

Mais le 14 mai il y eut un autre événement, quoique sans grand poids historique. Le maçon Antonio d'Alba tira sur le Roi. Tous allèrent au Quirinal sur la proposition du républicain Pantano, et Bissolati, Bonomi et Cabrini rompirent la discipline du Groupe socialiste en y allant. L'indignation éclata dans le Parti. Mussolini, qui au moment de Modène était en prison pour avoir mené des actions contre la guerre, demanda à grands cris dans «La Lotta di Classe», de Forli (qui, en même temps que l'hebdomadaire national «La Soffitta» et d'autres journaux locaux, était avec les révolutionnaires), l'expulsion des trois hommes au Congrès prévu pour les 7-10 juillet 1912 à Reggio Emilia.

Lors de ce congrès, on peut accorder une certaine importance aux réunions de la fraction intransigeante révolutionnaire, où les éléments les plus jeunes prirent des positions d'avant-garde, en rapport avec le développement ultérieur d'une gauche effective. Cette fois, la discussion sur les erreurs de la Direction et du Groupe parlementaire fut imposée tout de suite. En effet, le processus d'élaboration programmatique ne fut qu'une conséquence ultérieure de la bataille contre les dégénérescences de l'opportunisme et de la condamnation résolue des tactiques défaitistes. La gauche du Parti italien réalisa une expérience heureuse et particulière dans le vif de ces luttes, dont nous illustrerons les étapes entre 1912 et 1919.

Lazzari fut très résolu pour demander la condamnation des organes centraux du Parti, que Modigliani défendit faiblement, en attaquant la droite. Serrati regretta que les agitations contre la guerre aient été subies plutôt que dirigées et guidées par le Parti. Il dit que face à la grève générale la Direction s'était «montrée froide, incertaine et hésitante et avait dû attendre que la Confédération du travail la rappelât à ses devoirs», tandis que sa propagande contre la guerre «n'était pas inspirée par des critères généraux ni faite de manière précise et uniforme, mais par à-coups.»

Il y eut ensuite le fameux discours de Mussolini, soutenu par les énergiques résolutions issues des longues séances nocturnes de fraction, qui firent taire nombre d'hésitants. Toute autonomie du Groupe parlementaire par rapport au Parti fut enfin condamnée en toutes lettres. Mussolini développa une vive critique du parlementarisme et de la surestimation du suffrage universel offert par Giolitti en contrepartie de l'entreprise libyenne («le ballon d'oxygène qui prolonge la vie de l'agonisant»). Il proclama que l'usage du suffrage universel devait seulement «démontrer au prolétariat qu'il n'est pas l'arme qui lui suffit pour conquérir son émancipation totale», et il dit sans ambages qu'il était temps de «célébrer solennellement par un acte sincère la scission qui s'était désormais accomplie dans les choses et dans les hommes.»

Le point fort de Mussolini ne fut jamais la théorie mais la lutte. Il se déchaîna contre la visite au Quirinal: nous ne sommes pas pour l'attentat individuel, mais les attentats sont les accidents des rois, comme les chutes des ponts sont ceux des maçons. Il lut enfin, au milieu d'applaudissements frénétiques, la motion qui expulsait du Parti Bissolati, Bonomi et Cabrini, mais dans sa hâte il oublia une partie des décisions de fraction de la nuit. Il fut nécessaire de lui crier: Et Podrecca? Alors il saisit un crayon et écrivit sur le feuillet qu'il tendait au Président: «la même mesure frappe le député Podrecca pour ses attitudes nationalistes et guerrières», soulevant de fortes acclamations à la consternation des droitiers et des centristes.

Une autre phrase fameuse est la suivante et elle s'applique bien au Mussolini ultérieur: «Le parti n'est pas une vitrine pour les hommes illustres!». Moralisme, dirons-nous: les vérités ne sont pas telles par la vertu de celui qui les affirme, mais par leur vertu propre…

Cabrini tenta de parler et le Congrès lui chanta la Marche royale. Bonomi, autre savoureux orateur, tenta aussi de se défendre: nous ne voulons plus renverser l'État, dit-il, au contraire nous nous sommes réconciliés avec lui dans la mesure où il est désormais «perméable aux forces du prolétariat.» Notre socialisme réformiste est un fait concret: il s'appuie sur le mouvement des travailleurs. C'est ensuite un mouvement national, car les besoins du prolétariat doivent s'entendre «en accord avec les besoins plus amples de la nation.» C'est enfin une «conception libre et éclectique du processus politique, économique et éthique, à travers laquelle se réalise le socialisme», qui n'assigne donc «aucune voie préétablie au mouvement prolétarien» (on trouve un clair écho de Bernstein dans cette phrase: «C'est du mouvement, du mouvement seul, que le socialisme doit tirer les règles de l'avenir»). L'orateur prophétisa que, même sans les exclus, le réformisme renaîtrait dans le Parti: il ne faisait que tirer les conclusions des prémisses de Turati; si donc il devait y avoir exclusion, ce serait la définitive «séparation de deux méthodes, de deux manières de comprendre le devenir socialiste, de sorte que dorénavant il n'y aura plus un seul socialisme italien, mais un socialisme révolutionnaire et un socialisme réformiste.»

Bonomi n'avait pas tort du tout! Concret, populaire, national, force des classes travailleuses dans l'État, aucune voie préétablie: ne dirait-on pas un discours de Togliatti un dimanche, électoral ou non, de 1963?

Podrecca se défendit bien en invoquant Antonio Labriola, que beaucoup avaient la faiblesse de présenter comme le théoricien du marxisme en Italie, et qui avait défendu les conquêtes coloniales au nom d'une diffusion mondiale du capitalisme avancé, base du socialisme. Homme particulièrement habile, Podrecca cria qu'il n'aurait pas signé un article de l'«Avanti!» qui souhaitait voir flotter le drapeau tricolore sur les versants du Trentin. Nous ne sommes pas en mesure de dire si cette diabolique allusion visait Mussolini, qui avait travaillé dans le Trentin opprimé par les autrichiens, lesquels ne faisaient peut-être pas de distinction subtile entre patriotes et socialistes. Quoi qu'il en soit, Mussolini ne répondit rien.

Berenini déclara, pour l'extrême droite du Parti, que celle-ci suivrait les expulsés. Reina et Modigliani présentèrent des ordres du jour sans mentionner le terme d'expulsion, mais qui constataient que les droites s'étaient mises en dehors du Parti. Le vote donna: Mussolini 12 556, Reina 5 633, Modigliani 3 250, abstentions 2 027.

Lerda présenta l'habituel ordre du jour sur la tactique électorale, que le Congrès approuva sans vote. Il n'était pas heureux, mais la bonne doctrine vient après les bonnes actions, et la bonne action avait été de défenestrer les traîtres. La formule théorique restait à affiner, celle-ci n'allant pas bien: «le Parti socialiste ne peut être, de par son essence révolutionnaire, qu'un parti d'agitation et d'éducation, jamais un parti de gouvernement.»

Mais le Parti est précisément l'organe dont la fonction est de gouverner!

Dans les assemblées de fraction il y eut des controverses sur d'autres points tactiques à propos desquels on décida d'aller plus avant: intransigeance non seulement dans les élections politiques et dans les activités parlementaires (comme dans l'ordre du jour approuvé), mais dans toutes les élections administratives et dans les ballottages, et expulsion des francs-maçons. On dut renvoyer ces points au prochain congrès. Les «spécialistes» expliquèrent que chaque congrès ne pouvait vivre qu'une seule grande bataille.

En réalité, la majorité qui avait triomphé était à son tour divisée en deux ailes. Nous en trouvons cette trace dans la brochure déjà citée sur les congrès du PSI:

«Suivit une longue querelle provoquée par l'accusation faite aux révolutionnaires, par Nino Mazzoni, d'avoir abandonné l'ordre du jour extrêmement intransigeant préparé par Cioccotti, et voté à la majorité par l'assemblée de la fraction, pour adopter l'ordre du jour Lerda qui, n'affrontant pas le problème des élections municipales, était moins intransigeant que celui de Modigliani. Sur ce sujet parlèrent Modigliani, qui exprima sa satisfaction devant le fait que, parmi les révolutionnaires, un courant plus extrémiste s'était rendu à l'autre moins intransigeant, ainsi que Ciccotti et Maffioli qui démentirent les affirmations de Mazzoni.» La vérité était celle de Mazzoni, et dans la réunion de fraction on avait nettement soutenu (entre autres, Serrati, dans la salle, dit être de cet avis) qu'il fallait éviter les alliances aux municipales, spécialité de l'influence maçonnique.

On approuva un ordre du jour anti-maçonnique de Zibordi et autres, et on repoussa une tentative de dissolution de la Fédération des Jeunes, qui avait été projetée par les réformistes à cause de son orientation d'extrême gauche. Pour diriger l'«Avanti!» on désigna Bacci, mais ce fut Mussolini qui y alla.

La longue lutte contre les réformistes se terminait par un succès.

En écrivant dans la «Pravda» du 28 juillet, Lénine, qui suivait depuis longtemps avec un très vif intérêt les vicissitudes internes du Parti italien, notait:

«Une scission est toujours pénible et douloureuse. Mais elle devient parfois indispensable, et dans de tels cas, toute faiblesse, tout sentimentalisme […] est un crime […]. Si on persiste dans une faute, si pour la défendre un groupe se constitue qui foule aux pieds toutes les décisions du Parti, toute la discipline de l'armée du prolétariat, la scission est nécessaire. Aussi le Parti du prolétariat italien socialiste, ayant exclu de son sein les syndicalistes et les réformistes de droite, a-t-il pris le bon chemin.»

Lerda réitéra sa déclaration de démission du Parti. L'histoire de la gauche ne se tisse pas avec des noms d'individus: Ciccoti, cité tout à l'heure, fut pendant la guerre un centriste; Lerda, Lazzari, Mussolini, authentiques représentants de la gauche jusque là, furent ensuite des déchets parfois bien mal recyclés.

12 - L'apport du mouvement des jeunes [prev.] [content] [next]

Les premières années du siècle, de nombreux cercles de jeunes socialistes étaient nés, en Italie, et épaulaient l'action du Parti. Ils avaient déjà formé une fédération nationale, qui tint son troisième Congrès en mars 1907.

Bien que l'on soutint que les jeunes ne devaient pas s'occuper des luttes entre tendances, il est notoire que, parmi eux, ce sont les tendances les plus vives et extrêmes qui recueillirent le maximum de sympathies. Dans ces années-là, en raison d'une fausse appréciation - que nous avons expliquée précédemment - il semblait qu'au sein du mouvement socialiste la pointe la plus audacieuse fut celle du syndicalisme-révolutionnaire, proche des positions anarchistes. Une aile importante des jeunes s'orienta donc vers le syndicalisme, qui cette année-là, comme nous l'avons rappelé, scissionna du Parti à Ferrare. Il en alla de même parmi les jeunes, et, peut-être en raison de la plus grande franchise des rapports au sein d'un mouvement frais et ingénu, la division fut voulue de part et d'autre, c'est-à-dire par la fraction syndicaliste et par ceux que l'«Almanacco Socialista» de 1919 désigne du nom de fraction «réformiste-intégraliste». Nous savons en effet qu'en 1907 telles étaient les dénominations des courants de la majorité dans le parti adulte (comme on l'appelait), et que les révolutionnaires hésitaient encore entre le vote avec les syndicalistes et la séparation d'avec eux (Ferrare).

L'ordre du jour ne fut pas très explicite. Il disait: «Les jeunes socialistes, considérant les diversités de conceptions, de méthode et de doctrine qui concernent l'anti militarisme, les rapports avec le Parti et les organisations économiques, et qui se sont révélées entre les fractions formées au Congrès, approuvent la séparation des syndicalistes, proposée par eux-mêmes.»

Les jeunes socialistes se réunirent en congrès, le premier de la nouvelle Fédération, à Bologne, le 25 septembre 1907, et commencèrent à mieux définir leur position. Il fut répété qu'on mettait un «terme à l'équivoque, en se séparant des syndicalistes, qui ont un programme anarchiste», et on fonda la Fédération nationale des Jeunes, adhérant au Parti socialiste italien. Dans l'unanimité de ce Congrès furent adoptés quelques votes de première orientation. À propos de l'anti militarisme, on affirma qu'il fallait faire de la propagande pour que, dans les conflits entre capital et travail, les soldats ne suivent jamais l'ordre de tirer sur les grévistes. Concernant l'action internationale, on se réclama de celle des partis socialistes, tout en évoquant la possibilité d'une «action simultanée» des soldats des divers pays belligérants.

À propos de l'anti cléricalisme, on se référa aussi à la politique du Parti, mais on ne passa pas sous silence le problème religieux, affirmant la nécessité de «faire de la propagande, spécialement dans la jeunesse, pour qu'elle ne devienne pas l'esclave des pratiques religieuses.» Forme naïve, mais contenu tranchant.

À propos des rapports avec les organisations économiques, on sanctionna l'obligation pour les jeunes socialistes d'être des militants syndicaux, toujours en accord avec le Parti.

Ensuite fut votée une motion programmatique un peu générale, qui répétait les idées déjà mentionnées.

Le IIe Congrès eut lieu à Reggio Emilia en août 1908. Quelques positions sont intéressantes à noter. On décida qu'on ne pouvait admettre les «démocrates-chrétiens» et on décida de repousser les demandes de «catholiques militants» en invitant le Parti à en faire autant: premier exemple d'avance sur le Parti, encore dirigé par des éléments de droite. Dans une autre motion on parla de propagande «socialiste, rationaliste, anti-religieuse.» Concernant l'anti militarisme, la meilleure formulation fut celle qui affirmait la nécessité d'un «travail préparatoire dans le prolétariat afin qu'il soit prêt à empêcher la guerre en recourant à tous les moyens […] en conformité avec les décisions du Congrès de Stuttgart» de 1907. Ce rappel était d'autant plus remarquable qu'au Congrès de septembre de la même année, le Parti «adulte» ne trouva pas même le temps de discuter de la question «socialisme et anti militarisme», et que Bacci dut donc retirer sa motion sur ce thème, motion qui ne faisait d'ailleurs pas mention des décisions de Stuttgart, où l'on n'appelait pas seulement le prolétariat à la lutte contre la guerre, mais où on liait indissolublement cette dernière à la lutte pour le renversement de la domination capitaliste.

Il est également à noter que, durant ce congrès, l'on sentait encore combien le réformisme dominait le socialisme italien. Une des raisons était que l'on se trouvait à Reggio Emilia, où l'organisation des jeunes était tout autant répandue qu'influencée par la tendance de droite, à la différence du reste de l'Italie. Il y eut en effet deux ordres du jour sur l'orientation du journal «Avanguardia». Celui de la droite voulait atténuer et minimiser le ton du journal, en le réduisant à une fonction d'éducation des jeunes ouvriers encore immatures. Ce fut cet ordre du jour qui l'emporta par 131 voix de majorité. Celui de gauche, l'ordre du jour Consani, soulignait le caractère politique et de combat de l'organe de presse des jeunes. L'habile Arturo Vella, qui sentait qu'il n'avait pas une majorité sûre, proposa un additif sur les «rapports avec le Parti», dans lequel on disait, tout en ne contredisant pas la thèse selon laquelle le mouvement des jeunes ne voulait pas être un nouveau parti, que la pensée des jeunes recrues d'aujourd'hui «serait l'action du parti de demain.»

On savait déjà que la direction de droite du Parti tendait à liquider les sections de jeunes, trop révolutionnaires, et à les absorber dans les cadres «adultes», comme on le disait de manière plutôt philistine.

Le Congrès des jeunes de septembre 1910 à Florence eut une certaine importance. Il succédait à celui tenu dans la même ville par le Parti en septembre 1908, qui avait vu finalement les marxistes révolutionnaires se mesurer seuls au réformisme et à l'intégralisme, ayant su se débarrasser en même temps de toute sympathie pour le syndicalisme à la Sorel. Tandis que les révolutionnaires ne l'emportèrent dans le Parti qu'au Congrès de Milan en octobre 1910 et n'en conquirent le contrôle qu'à Modène en 1911, les jeunes montraient déjà clairement quelle était leur tendance à la veille du Congrès «adulte» de Milan, bien que cela ne fut visible que dans certains passages des nombreuses résolutions.

L'orientation de l'«Avanguardia», qui combattait depuis longtemps la droite réformiste, fut approuvée par 2.033 voix contre 944. L'ordre du jour adopté disait entre autres «que l'«Avanguardia» a souvent servis d'exemple et de stimulant utiles au Parti, en particulier pour le pousser à une action plus efficace dans le domaine de l'anti-militarisme et de l'internationalisme.»

Le vote sur l'organisation et la propagande du droitier Demos Altobelli ne fut pas très clair, et l'additif d'un brillant camarade, Sole, qui voulait que la jeunesse «ne s'épuise pas en polémiques de tendances», n'était pas très heureux.

De bonnes thèses furent énoncées sur l'anti militarisme: «Le concept bourgeois de patrie n'est rien d'autre que la justification officielle des délits et des infamies commis par le militarisme à travers les siècles»; et encore, quoique avec une certaine naïveté dans la formulation: «Intensifier la propagande anti militariste et anti patriotique dans les familles, afin qu'elles éduquent leurs fils, particulièrement les futurs conscrits, dans l'amour et non dans la haine, le fils du peuple qui tire sur le peuple étant infâme et fratricide»; «combattre par tous les moyens la propagande irrédentiste, qui cherche à pousser à la guerre deux grandes nations, et recourir à tous les extrêmes afin d'empêcher l'assassinat légal de milliers d'êtres humains»; «faire de vives pressions sur le Parti» afin de pousser le Groupe parlementaire «à mener une action vigoureuse pour la réduction des dépenses militaires et à réaffirmer les idéaux anti patriotiques et internationalistes du Parti socialiste.»

Il y avait aussi des affirmations notables sur l'action anti cléricale: «Les jeunes, sans se contenter de faire de l'anti-cléricalisme (qui est devenu une espèce de sport pour une partie de la bourgeoisie) doivent accomplir une action anti-religieuse assidue»; «le sentiment religieux est un préjugé tendant à asservir les consciences à la résignation passive et à la renonciation aux biens de la vie […] spécialement pour la femme […]»; «l'anti cléricalisme des jeunes socialistes doit être inspiré par les authentiques principes de classe.» En conclusion, on décida d'expulser quiconque accomplissait «des pratiques religieuses, lesquelles sont en contradiction ouverte avec les idéaux suprêmes du socialisme.» Et on réitéra l'opposition aux chrétiens sociaux qui, à cette époque, combattus au plus haut point par l'Église, faisaient leur apparition en Italie. Le vote fut clair sur le plan de la théorie, et celui sur la maçonnerie ne le fut pas moins; il demandait que le Parti exclue les francs-maçons, et le décida sans attendre pour les jeunes.

Il est intéressant de reproduire les motions sur Les jeunes socialistes et le sport. L'ordre du jour prétendant exclure les sportifs fut repoussé. On protesta pour que les journaux socialistes donnent de la place à des rubriques sportives. À noter un texte qui, «considérant que le socialisme tend à infuser dans l'âme humaine l'amour pour la vie, pour la beauté et pour la jouissance, contre les conceptions religieuses qui s'inspirent de la renonciation et du désir de disparition», invite les cercles de jeunes à organiser «avec sagesse et sérieux, des fêtes qui élèvent l'esprit et le reposent de l'âpre lutte quotidienne en un jour d'insouciance, de joie et d'instruction, en détournant les camarades des divertissements vulgaires qui alimentent le vice et pervertissent l'âme; des fêtes qui rajeunissent et trempent le corps, dont les idées tirent en grande partie leur force et leur vigueur.» Une formulation heureuse sur un point qui n'est pas facile.

Un bel ordre du jour contre l'institution monarchique «déplore la reconnaissance tacite de la monarchie par de nombreux camarades», et un additif non moins heureux «déclare séparer toute activité de celle du Parti républicain, qui a une origine et un programme éminemment bourgeois, et qui en de récentes occasions a fait œuvre de division et de sabotage dans le mouvement ouvrier.» Voilà quelques phrases qui sont à leur place dans les archives de la gauche.

Un ordre du jour sur le mouvement ouvrier partait de l'affirmation correcte disant que «le mouvement économique est la base sur laquelle doit naître et se développer le mouvement politique, qui en constitue l'âme, le guide, l'inspirateur, pour que les deux mouvements s'intègrent et se complètent réciproquement.» Un additif sur le droit de grève dans les services publics se fondait sur la thèse suivante selon laquelle «dans la société bourgeoise on ne peut estimer que l'État représente la collectivité.»

Terminons avec une bonne thèse dans l'ordre du jour sur la question féminine: «Le programme politique vide des féministes bourgeoises ne peut se confondre avec notre féminisme, fondé sur les intérêts économiques» et «inspiré par les objectifs socialistes et par l'action de la lutte de classe.»

À ce Congrès de travail fit suite celui de Bologne, en septembre 1912, consécutif à celui du Parti tenu à Reggio Emilia en Juillet, et au cours duquel les réformistes de droite avaient été expulsés. Les jeunes étaient désormais à l'unisson avec la tendance révolutionnaire extrême. Au Congrès du Parti, on avait finalement fait justice de la propension à liquider l'organisation des jeunes. À cette occasion, les délégués des jeunes avaient dû se démener pour convaincre quelques gauches «adultes» d'abandonner cette lubie: on dut même faire une démarche auprès du revêche Serrati.

Nous étions cependant toujours en Emilie et les réformistes, quoique sans se déclarer, tentèrent de se battre contre la gauche. L'ordre du jour, qui approuva le rapport du Comité Central, passa à l'unanimité. Mais la bataille éclata au sujet de l'«Avanguardia», qui avait toujours ouvertement soutenu la gauche révolutionnaire. Les gauches battirent par 2 730 voix contre 2 465 l'ordre du jour du turinois Tasca. L'ordre du jour approuvé affirmait entre autre que le mouvement des jeunes «en plus d'une mission de propagande et de culture, a essentiellement un caractère politique, de bataille anti-bourgeoise […] et de combat.» Sur les rapports avec le Parti, on eut une victoire plus nette et on prit acte de ce que «la proposition de la Direction passée du Parti pour la confiscation [sic] des cercles de jeunes a échoué»; 3 412 voix contre 1 428. Les votes anti militaristes et anti maçonniques une fois reconfirmés, le Congrès n'aura plus de place pour un autre combat de votes, exercice auquel nous avons ôté toute valeur, même interne, depuis un bon demi-siècle.

Il y aura cependant un intense et vibrant débat sur le thème qui prit ensuite le nom resté fameux de culturalisme et anti-culturalisme (voir les textes 1-2 dans la seconde partie).

Ce fut Tasca qui se battit, soutenu par les Emiliens, pour la version culturelle du mouvement des jeunes (et aussi des non-jeunes). Ces positions du lointain 1912 sont de la plus haute importance. Avec elles, Tasca est le précurseur du gramscisme, ou ordinovisme (12), qui se manifesta après la guerre en 1919 et se fit passer pour un courant de gauche, alors qu'il en était l'opposé dès sa naissance.

La bataille des anti culturalistes, pour reprendre un terme qui n'est pas très beau, ne fut pas facile. C'est alors que le marxisme matérialiste se détacha réellement, en Italie, des terribles séductions du rationalisme démocrate-bourgeois. Nous reproduisons les deux motions dans la deuxième partie de ce volume, ainsi qu'une vive polémique qui suivit dans le journal de Salvemini, l'«Unita». Salvemini était, comme on sait, un réformiste, et donc lui aussi culturaliste et problèmiste, peut-être même était-il le père spirituel de tous ces gens; mais il n'était certes pas… inculte.

Parmi les énoncés de Tasca, les suivants sont à relever. Nous les tirons des conclusions du rapporteur Casciani: «Fonction préparatrice […] d'éducation et de culture, ayant pour but d' […] affiner et d'élever l'âme et l'esprit par une instruction générale littéraire et scientifique […], de créer des organisateurs compétents et de bons producteurs [sic] au moyen d'une œuvre d'élévation et de perfectionnement technique et professionnel, sans lequel la révolution socialiste ne sera pas réalisable […], et de veiller à l'inscription des jeunes socialistes dans les associations culturelles.»

Les conclusions du rapporteur de la gauche sont à l'opposé; et il ressort de nombreux textes reproduits dans la seconde partie de ce volume que ce ne furent pas des conclusions occasionnelles ou contingentes.

En substance, à la série: étude, profession d'opinion socialiste, activité politique, est opposée la série qui répond vraiment au matérialisme déterministe: infériorité de classe et économique, révolte instinctive, action violente, sentiment et conviction socialistes, et, dans le parti qui rassemble les individus: doctrine consciente de la révolution. C'étaient les thèses que Lénine avait affirmées en 1903, et que nous ignorions alors.

L'école bourgeoise, même laïque et démocratique (aujourd'hui elle est catholique!), est la plus puissante arme de conservation. Notre but est opposé aux systèmes d'éducation bourgeois: former des jeunes libres de toute forme de préjugés, «résolus à travailler à la transformation des bases économiques de la société, prêts à sacrifier dans l'action révolutionnaire tout intérêt individuel»; repousser toute «définition scolaire de notre mouvement et toute discussion sur sa prétendue fonction technique» (fonction typique de l'ordinovisme avant la lettre!).

Et encore: «l'éducation des jeunes se fait plus dans l'action que dans l'étude réglée par des systèmes et des normes quasi bureaucratiques.»

La conclusion finale est: éviter le milieu bourgeois, vivre dans un milieu révolutionnaire de classe et de parti, agir et lutter aussi dans les syndicats dans le but, politique, des conquêtes maximales.

Ce débat remarquable, qui même dans le courant d'extrême gauche trouva d'abord quelque difficulté à être apprécié à sa juste valeur, eut un grand écho dans la presse du Parti, et joua un rôle important dans l'action pour ramener le mouvement italien sur la voie révolutionnaire (2).

Nous reviendrons sur l'influence des jeunes, de leur Fédération et de leur journal, quand nous traiterons de la période de la Première Guerre mondiale: cette influence fut fondamentale et peut-être déterminante.

13 - Le dernier Congrès socialiste avant la guerre [prev.] [content] [next]

Ce fut celui d'Ancône des 26 - 29 avril 1914. La nouvelle attitude du Parti et de son journal batailleur, l'«Avanti!», avait entraîné l'adhésion enthousiaste du prolétariat italien, qui réagissait aux prouesses impérialistes de la guerre de Libye par une vigoureuse activité de classe. En octobre-novembre 1913, il y eut des élections politiques, que le Parti affronta en menant une vigoureuse agitation socialiste, et non par un programme de nature parlementaire. La scission de Reggio avait réduit le Groupe de 33 à 26 députés, les sept autres ayant fait bloc avec le parti réformiste, ou «Parti du travail», en compagnie des quatre expulsés. 53 furent élus, dont 13 durant les ballottages, tandis que les réformistes, en grande partie du Sud, revenaient à la Chambre au nombre de 26. Naples était le foyer d'une situation gravement opportuniste, ce fut un des centres d'attention du Congrès. L'extrême gauche, en grande partie formée de jeunes, se battait depuis longtemps contre elle.

Lazzari fit le rapport au nom de la Direction. Il emporta le consensus général, en soutenant sa formulation, traditionnelle depuis trente ans: l'objectif des socialistes est l'expropriation économique et politique de la classe dominante, et ils doivent dans toutes leurs actions battre en brèche «le régime politique qui maintient l'ordre établi de la propriété et du capital.» La formule était exacte, mais ne contenait pas le clair développement des tournants historiques de la lutte politique et économique, c'est-à-dire l'idée et le programme de fait de la dictature du prolétariat, organe de la transformation sociale. Mussolini fit le rapport au nom du quotidien. Le Parti atteignait 50 000 inscrits et l'«Avanti!» avait triplé son tirage depuis Reggio.

Déjà lors des débats sur les rapports, les Napolitains s'affrontèrent. La gauche développa l'idée que, l'État bourgeois de Rome étant l'ennemi central à abattre, la méthode devait être unitaire, et même plus intransigeante encore là où les conditions de la société locale semblaient exiger une ultime phase de développement du libéralisme. En effet, la masse des députés du Sud était une force de manœuvre de la bourgeoisie italienne au Parlement, et une position non-classiste du Parti dans le Sud aurait représenté le plus grand danger en permettant à la bourgeoisie de briser l'action des mouvements ouvriers dans les régions les plus riches. On niait donc radicalement que, dans le Mezzogiorno, on dût suivre une méthode socialiste «particulière», alors que dans tout le pays, l'ennemi à renverser était unique: l'État central.

Les rapports furent approuvés par acclamation, et la fraction qui attribuait les succès du Parti à la méthode révolutionnaire obtint une forte majorité, après les critiques presque sans écho de Treves contre le prétendu néo-idéalisme du courant de gauche.

Lors de ce congrès, également, les réunions de la fraction majoritaire, dont nous ne possédons pas les procès-verbaux, eurent une grande importance. La première décision fut d'inverser l'ordre du jour pour discuter tout de suite et définitivement, compte tenu des précédents renvois, de la condamnation de la franc-maçonnerie. Ciarlantini porta la proposition au congrès, qui l'approuva. Ici aussi on dut réagir à la faiblesse de l'ordre du jour, qui était défendu par deux rapporteurs, Mussolini et Zibordi: un révolutionnaire (alors) et un réformiste de gauche (qui le resta). Il contenait l'idée suivant laquelle socialisme et franc-maçonnerie sont incompatibles, mais il omettait le plus important, à savoir l'invitation faite aux sections d'expulser les francs-maçons. Dans son bref mais clair discours sur ce thème, Mussolini déclara: «Le socialisme est un problème de classe. Et il est même le seul, l'unique problème d'une seule et unique classe, la classe prolétarienne. Marx a dit que le socialisme est aussi un problème humain uniquement dans ce sens: la classe prolétarienne représente toute l'humanité et par son triomphe abolit les classes. Mais nous ne pouvons confondre notre humanitarisme avec l'humanitarisme élastique, vide, illogique, qui est défendu par la franc-maçonnerie.» Il disait qu'une chose était l'anti cléricalisme maçonnique, de type rationaliste, et autre chose l'anti cléricalisme de classe propre au Parti. Mais cette fois aussi, il oublia le codicille de la fraction: on dut le demander des bancs, et il le lut au milieu d'une tempête d'applaudissements et à la stupeur du brave Zibordi, qui dut faire bonne figure. En effet, l'ordre du jour qui s'en tenait à l'incompatibilité doctrinale obtint 2 296 voix et l'ordre du jour révolutionnaire 27 378, tandis que 2 185 furent pour un ambigu désintérêt, et seulement 1 819 pour la compatibilité. Malgré de très longues années d'intrigues, la peste maçonnique avait été extirpée. Il faut reconnaître que les purs partisans de Turati l'avaient condamnée depuis toujours.

Suivit la grande bataille des élections municipales. Il y eut surtout deux points soutenus par la gauche au congrès (3). Avant tout, les conditions d'arriération du Sud, dans le processus de différenciation des classes sociales, non seulement ne justifiaient pas une tactique différente de la tactique générale du Parti, mais en imposaient une seule, commune à l'ensemble du Parti. Si en effet celui-ci «veut œuvrer à briser la clique bourgeoise qui, en se prévalant de l'inconscience politique du peuple méridional, maintient son exploitation sur tout le prolétariat italien, il doit établir une tactique unitaire et s'efforcer d'encadrer aussi les petites phalanges de l'armée socialiste méridionale à l'intérieur des limites précises d'un programme de classe.» En second lieu, il fallait réagir avec la plus grande vigueur contre une pratique introduite en contrebande dans le Parti à travers les élections municipales, à savoir la fameuse question morale: «Nous inverserions notre propagande - cria-t-on des bancs de la gauche - si nous nous en prenions aux seuls bourgeois voleurs ou malhonnêtes, et si nous faisions oublier au prolétariat qu'il est quotidiennement victime d'un autre vol bien plus important que celui qu'on peut commettre dans les administrations locales: le vol que la bourgeoisie exerce sur lui en exploitant son travail dans les champs et dans les usines […]. Quand on fait de la morale, cela absorbe toujours les autres questions et devient un préalable; cela nous conduit à la solidarité des gens honnêtes de tous les partis et de toutes les classes […]. Notre action n'est pas un processus de reconstitution patiente de l'organisme en décomposition de la société actuelle, c'est un processus de démolition de toute l'organisation sociale présente.»

Les méridionaux localistes se défendirent contre l'attaque par un habile discours du puissant orateur Lucci. Modigliani, habilement lui aussi, se dit ultra-intransigeant, mais proposa d'admettre des listes sur la base d'accords entre parti et syndicats confédéraux. Sur ce point, quoique brièvement, ce fut Serrati qui répondit, en s'y opposant «et dans l'intérêt de l'organisation économique, et dans l'intérêt de l'organisation politique», et en observant que, si la thèse de Modigliani était acceptée, le Parti risquait d'être «contrôlé par les incontrôlables, de devoir être jugé sur son propre programme […] par ceux […] qui ne sont pas dans nos rangs.» Derrière la barbe de Modigliani, il dit qu'il voyait la barbe de l'ex-camarade Bonomi, c'est-à-dire le spectre du coopérativisme, du Parti du travail, de l'ouvriérisme.

Nous pouvons faire aujourd'hui le bilan de la vie de Serrati, mais il est certain que lors de cette occasion il toucha un point essentiel de la vraie position des marxistes de gauche, point qui n'a pas toujours été clair pour tous. On en trouve une autre mention dans le discours du partisan de la gauche d'alors, Ciarlantini, dirigeant du syndicat des instituteurs, méritante organisation de catégorie, qui non seulement défendit la lutte des communes contre l'État capitaliste, mais condamna la formule démagogique et maçonnique du contrôle de l'école primaire par l'État et non par la commune, en réfutant le lieu commun selon lequel ce sont les prêtres qui veulent l'autonomie de l'école. Les opportunistes d'aujourd'hui confirment que cette erreur est encore vivace: ici aussi, tout est à refaire.

À Naples, par exemple, il y avait eu, sur la question de la politique de frontisme aux municipales, une preuve expérimentale de fait (autre chose que des dogmes!), par la confluence, dans le bloc populaire qui devait l'emporter en juin, de francs-maçons, de réformistes de droite et de syndicalistes révolutionnaires. Tous sortis du Parti qui, couvert par eux de crachats, sut bien les chasser à coups de pied. Le coup de pied au derrière du traître est un fait physique qui marque le cours historique, et il est inutile de le railler en nous traitant de «théoriciens». D'autres y goûtèrent par la suite. Le chemin de la révolution fut et sera marqué de tels faits. Mais une bonne règle, que nous avons tirée de plus d'un demi-siècle de pratique, est qu'il faut le faire sur le derrière d'un vivant, et non sur celui d'un mort.

Modigliani obtint 3 214 voix, Mazzoni (en faveur de quelques dérogations) 8 584, et Ratti (pour l'intransigeance absolue) 22 591. C'était la fin des alliances, également pour les municipales.

Ces deux batailles épuisèrent les énergies du congrès, qui avait d'autres questions à traiter, comme l'attitude de la Confédération du travail. Quoique mise sur le banc des accusés dans les trois congrès précédents et aussi dans celui-ci, la CGL avait continué, avant, pendant et après la guerre de Libye, à agir de manière divergente du Parti, sans que la Direction, au nom de l'habituelle et fameuse unité, intervînt pour la rappeler à l'ordre. La gauche de la fraction intransigeante - comme cela ressort de l'organe central du Parti et de celui de la Fédération des Jeunes - s'était à plusieurs reprises insurgée contre cette habitude, et on peut citer par exemple l'article de l'«Avanti!» d'août 1913 «L'unité prolétarienne», dans lequel on rappelait que: «Le vote de Reggio Emilia a représenté non pas le lynchage de quelques hommes, mais la critique d'une méthode encouragée et voulue par tous ceux qui ont donné au prolétariat une âme réformiste et purement égoïste. Que les socialistes doivent favoriser le développement et l'ascension du mouvement de résistance, lequel ne peut être prospère et robuste s'il ne réunit pas dans ses rangs un nombre toujours plus grand d'organisés, personne ne le met en doute. Mais en favorisant le développement des organisations économiques, nous socialistes ne devons jamais les considérer comme une fin en soi, mais comme un moyen pour la propagande et la réalisation future du socialisme. Voilà pourquoi notre point de vue ne peut coïncider avec celui des dirigeants et des organisateurs du mouvement ouvrier, lesquels (les syndicalistes aussi du reste) voient le syndicat comme une fin ultime, se préoccupent seulement de son développement et donc aussi de sa conservation, et ne sont pas disposés à le compromettre dans des luttes qui transcendent les objectifs immédiats de sa catégorie.»

C'est un point qui devra être réaffirmé avec une extrême vigueur lors de l'après-guerre, et malheureusement cela ne suffira pas!

Le thème le plus important était toutefois celui de l'anti militarisme. Personne ne pressentit que, peu de mois après, le sujet serait non seulement actuel, mais même tragique. Dans l'assemblée de la fraction, les jeunes de la gauche firent remarquer que les deux rapporteurs avaient été mal choisis par la Direction: le réformiste Treves (certes intellectuellement qualifié) et le napolitain Fasulo, un syndicaliste favorable aux alliance électorales et aux francs-maçons, et qui devait quitter le Parti à la suite du vote sur les élections municipales. Il était facile de le prévoir, mais il n'était pas aussi facile de savoir que d'anti-libyen acharné il se muerait en social-patriote. Mais ceci a peu d'importance. Un fait bien plus grave est que les protestations de la fraction s'épanchèrent sur le sein de Mussolini, dans lequel les jeunes voyaient le guide suprême. On ne put que conclure que le problème de la guerre et de la patrie serait traité lors d'un prochain congrès, et qu'on lui donnerait alors une orientation marxiste radicale, comme on l'avait fait pour les autres problèmes.

L'ordre du jour que la Fédération des jeunes ajouta à celui des deux rapporteurs contenait la condamnation de l'impérialisme, mais il était insuffisant sur la question de la défense de la patrie, mal posée, et à propos de l'abolition du service militaire permanent.

Mussolini avait promis, et les jeunes rouges partaient enthousiastes pour les luttes qui devaient venir, et qui en fait ne manquèrent pas, dans les rues.

Mais il n'y eut pas par la suite de congrès, il y eut la guerre.

14 - Les luttes socialistes à Naples et l'origine de la gauche [prev.] [content] [next]

Si nous faisons l'histoire des congrès, nous sommes toutefois convaincus que, pour la révolution communiste, il faudra quelque chose de plus et de mieux que des congrès. Mais si, pour l'étude des exigences futures de la révolution, il est utile de tirer des conclusions des vicissitudes passées, sans en oublier les crises profondes, nous devons rappeler qu'en soumettant à la critique les décisions de Reggio Emilia et d'Ancône (dans la mesure où elles concernaient les questions traitées) nous étions sur le bon chemin. En effet, il est juste de dire que le Parti socialiste italien, section de la IIe Internationale, a bien su, par son aversion pour la gauche bourgeoise, son intransigeance totale dans les élections, et sa rupture avec la franc-maçonnerie et la manie du prétexte des «situations locales», se mettre en meilleure position, quant à la fidélité à la doctrine et à la méthode marxistes, que beaucoup d'autres sections européennes de l'Internationale. Nous verrons que cela ne pouvait pas et ne devait pas suffire, dans le premier après-guerre et dans la formation de la Troisième Internationale, et ne devons pas exagérer ces mérites au point d'en oublier la droite réformiste d'avant-guerre, contre la résistance désespérée de laquelle ces succès furent justement obtenus.

Tout ceci sera illustré dans les chapitres suivants, qui traiteront du comportement du Parti socialiste italien durant la guerre de 1914-18 et des luttes qui se développèrent en son sein, avec un résultat nettement meilleur que de l'autre côté des Alpes, mais également avec l'apparition d'une nette fracture entre le courant social-démocrate et notre courant communiste.

Nous ne sommes pas les seuls à écrire l'«histoire de la gauche italienne» et des origines du Parti communiste (Livourne, 1921). Ce qui nous distingue de tous les autres chroniqueurs, c'est non seulement la stricte préoccupation de la vérité historique et de l'utilisation des témoignages utiles, mais aussi la méthode. La nôtre (nous ne le répéterons jamais assez) ne se fonde pas sur des personnes et sur des noms plus ou moins connus ou fréquemment cités dans la «littérature» qui, ces dernières années, est devenue sur ce point plus dense et peut-être moins falsificatrice. Même quand nous devons faire usage de personnes et de noms pour indiquer des erreurs, de mauvaises positions théoriques, et aussi des épisodes et manœuvres critiquables, dont découle la «théorie de l'opportunisme» (qui en 1914 trouva de manière retentissante une nouvelle masse de matériaux), nous ne nous intéressons pas aux fautes des individus, mais aux causes sociales historiques.

Une série de lieux communs ne pouvait manquer sur les origines de la fraction de gauche dans le socialisme et dans le communisme en Italie. À ceux qui se repaissent de noms de personnes, de conflits de groupes ou, pis, de chefs de tendances ainsi que de têtes ou de cerveaux du parti, nous ne consacrerons même pas une ligne, et nous ne gaspillerons aucune place pour enrichir les anecdotes relatives aux grands personnages et aux noms célèbres. Nous pourrons contribuer à un seul type d'anecdotes, et elles ne seront pas même propres à exciter la curiosité du lecteur: celles concernant les idioties et les idiots, le plus souvent morts, et morts tels quels.

Mais nous ne pourrons passer sous silence ces lieux communs sur la gauche - traitée comme une légende - qui, même dans leurs niaiseries, se drapent de théorie, et quelquefois donnent à son existence une raison géographique.

La gauche - et spécialement celle qui, mis à part la paternité d'un brevet qu'aux dires des imbéciles son inventeur pourrait revendiquer, fut la fraction communiste «abstentionniste» (par la suite battue sur le terrain organisatif et politique mais, que cela plaise ou non, jamais reniée par son groupe d'origine, toujours vivant) - naquit dans le sud de l'Italie, à Naples. Et ici les spécialistes des lieux communs ont une bonne pâture: il s'agit d'une région et d'une ville où le capitalisme et le prolétariat n'étaient pas développés (parmi les termes de la mode ultra-stupide d'aujourd'hui, le développement est un de ceux qui «font des étincelles»), il ne pouvait donc y prendre racine qu'une théorie difforme, petite-bourgeoise, anarchisante, aux actions vides, insurrectionnaliste et barricadière: une expression de ce révolutionnarisme verbeux aurait été la fraction qui, en 1919, année de vitalité révolutionnaire jamais dépassée jusqu'aujourd'hui, chercha à empêcher à Rome, et ensuite à Moscou, le naufrage fatal dans l'ivresse des élections.

C'est, à notre avis, une question tranchée a posteriori, à la grande échelle historique qui a vu le Parti italien et l'Internationale de Moscou finir dans le déshonneur et dans l'impuissance révolutionnaire, et même pis, sous une puissante influence contre-révolutionnaire. Et l'histoire va rendre ce verdict encore plus évident. Mais au point où nous en sommes, il n'est pas mauvais de considérer la question dans la situation de 1914, à la veille de la première guerre, alors qu'au Congrès d'Ancône le groupe constitutif des marxistes révolutionnaires napolitains tirait les conclusions de sa longue et violente bataille contre les super-manifestations de l'ignominie électoraliste, qui a une longue tradition d'infamies en tout temps et en tout lieu, mais a sans doute connu son apogée à Naples au début du XXe Siècle.

Nous nous contenterons donc de jeter un coup d'œil sur cette chronique en suivant le schéma d'une brochure de 1921 du Parti communiste né à Livourne, qui partait d'un texte de 1914 présenté à Ancône par le «cercle socialiste révolutionnaire Karl Marx» de Naples. Pendant plusieurs années, celui-ci avait lutté en dehors du PSI, car le Parti reconnaissait à Naples une section que le cercle jugeait non socialiste. Au congrès, il eut l'occasion de mener à terme sa violente campagne contre les falsificateurs du nom du parti et du programme socialiste, nom et programme qu'il acceptait et défendait pleinement tout au contraire (4).

C'est donc un rapport de faits et de forces objectives et matérielles qui relie la réaction contre les anciennes formes petites-bourgeoises du mouvement prolétarien, la défense des valeurs nationales et internationales du socialisme telles qu'elles étaient dans le cadre historique de l'époque, et l'exigence, formulée par la gauche, que tout le mouvement mondial se libérât, après la guerre, de toutes les scories anti-révolutionnaires et prît la voie, malheureusement brisée dans le premier et second après-guerre, de rectifications et de sélections draconiennes.

En Italie, après 1860, avec le début de la forme parlementaire à peine née des guerres et des révoltes de libération nationale, il est clair que les premières forces ouvrières avaient pendant un certain temps soutenu la gauche libérale et radicale-démocrate bourgeoise, en commençant en partie à s'appuyer sur le Parti républicain, en raison de son contenu anti-institutionnel. Cela annonçait l'attitude de l'«extrême gauche» des décennies suivantes, nettement anti cléricale. Suivant la volonté du Pape, les catholiques, on le sait, ne reconnaissaient pas le nouveau pouvoir de Rome et boycottaient les élections législatives, mais non les élections municipales où ils faisaient bloc avec la droite bourgeoise (clérico-modérés).

Naples, et le Mezzogiorno en général, à part les quelques partisans des Bourbons, furent tout de suite d'utiles appuis pour le fameux et peu organisé «grand» Parti libéral, forme littéraire plus que politique, et refuge des forces des classes moyennes et de l'intelligentsia. Si en Italie il y a depuis plus d'un siècle une peste, c'est bien l'intelligentsia, qui n'oublie jamais quand il convient de se faire entretenir par Rome et de mettre dans sa poche les délicieux «sous du gouvernement». Ces rapports sociaux sont toujours valables aujourd'hui, et sont encore plus nauséabonds. Mais si, dans l'Italie du Sud, il n'a pas pu naître une bourgeoisie en mesure de se faire entretenir par son prolétariat indigène, c'est un travers qui ne se résout pas dans le cadre du Sud, mais qui est fonction de tout le cours de l'État capitaliste national et du capitalisme mondial. Il ne se résout donc pas non plus dans le cadre national. Peut-être une lutte de classe autochtone serait-elle née si le roi Bourbon était resté à la place du roi de Savoie et de la petite république d'aujourd'hui, à demi vaticane.

À Naples, le Parti libéral de gauche domina jusqu'en 1900. Mais les dix dernières années du siècle, en dehors de son jeu au Parlement, dont les places étaient marquées par un permanent panneau «à louer» (ou si loca, en bon napolitain), il fit son beurre dans les administrations locales, en se moquant largement de la loi communale, sous la protection des conciliabules et de la clientèle des agents électoraux.

Les opposants clérico-modérés à l'administration communale de Summonte (libéral) eurent beau jeu de soulever en préalable la question morale! À Naples existait un petit mouvement prolétarien et socialiste, qui tirait ses origines de la première section de l'Internationale fondée à Naples par Michel Bakounine, en 1870, avec de rares et sporadiques pénétrations de la méthode marxiste dans la période postérieure. C'est ainsi qu'un groupe non négligeable de jeunes, qui étudiaient les questions sociales, ne tarda pas à se diriger, en y apportant des contributions réelles, vers la doctrine syndicaliste de Georges Sorel, clairement dérivée du proudhonisme et du bakouninisme.

Ce groupe, fortifié par les preuves données par les mouvements des masses travailleuses en 1898, au cours desquels le pouvoir de Rome eut du mal à maintenir l'état de siège dans Naples en révolte, fonda une feuille combative au titre bien choisi: «'La Propaganda».

Entre 1898 et 1900, la cible du journal socialiste fut l'administration libérale, et il se trouva donc du même côté de la barricade que les clérico-modérés dont nous avons parlé, et qui passaient alors pour le «parti des honnêtes gens».

Pour qui n'en était alors qu'à l'ABC du marxisme, ce choix entre le parti des bourgeois honnêtes et celui des malhonnêtes devait déjà sembler stupide. Pourtant, après tant et tant de décennies, la formule est encore agitée et exploitée par les partis qui, comme alors, en tirent succès auprès des masses. Pauvres masses!

En en venant à la critique du bloc «de gauche», lui aussi motivé par l'argument de la vieille question morale, nous voulons dire tout de suite que la politique des blocs est née, dans la belle Italie du Sud, comme un front unique entre la gauche et la droite contre le centre. En 1900, à Naples, le centre c'était le libéral Summonte (à Palerme, il y a quelques années, c'était la démocratie chrétienne, tout autant agrippée au pouvoir). Et au fond, après les dernières élections de 1962, la seule issue à Naples serait probablement une formule comprenant un peu de néo-milazzisme, étant donné qu'aucune des trois forces ne peut à elle seule tenir l'administration de la ville, et étant donné que, du point de vue moral, local et technique (seuls motifs en matière de politique municipale) le pire de tout est à attendre d'un gouvernement communal tenu par le parti du gouvernement central de Rome, capitale italienne de la super-magouille, dévastant les villes sous-développées par le manège sordide des subventions d'État qui exhalent partout la même puanteur, que ce soit à la mairie ou au commissariat (ou encore de par sa forme démocratique).

Un gros bonnet du parti de Summonte, Alberto Agnello Casale - pour en revenir à nos napolitains du tournant du siècle - avait comme adversaire au conseil municipal Avvocata Carlo Altobelli, alors radical, ensuite socialiste, appuyé par «La Propaganda». Celle-ci déclara que Casale était un voleur; il y eut querelle, procès mémorable, absolution. Donc une victoire du socialisme, sanctionnée par le magistrat de l'État bourgeois.

La chose fit alors un bruit immense, et c'est sur cet élan que se déroulèrent les élections municipales de 1902, marquées par l'effondrement de l'administration libérale et maçonnique que Giolitti, à Rome, avait déjà décidé de traîner en justice, en ordonnant la célèbre enquête conduite par le très intègre Saredo, vrai Piémontais super-méticuleux qui mit au jour des myriades de fautes. Les élections de 1902 donnèrent la victoire à la majorité clérico-modérée, avec une forte minorité socialiste.

Mais à partir de ce moment, le «parti des honnêtes gens» changea de position géographique, et c'est la nouvelle administration cléricale de Del Carretto, Rodino et autres qui devint le centre de la corruption. La position de minorité est incommode pour tout ce qui n'est pas pratique de la vertu civique et respect du code pénal, et on commença donc à agiter un nouvel objectif, la conquête de la majorité dans la commune, chose qu'on n'aurait jamais pu faire avec les seules forces du Parti socialiste. La victoire du bloc anti-libéral étant donc assurée, on commença à planifier la construction d'une nouvelle alliance, cette fois anticléricale, dans laquelle devait s'ajouter aux forces socialistes celles des autres partis d'extrême gauche. Mais ceux-ci étaient constitués des radicaux et des républicains, peu nombreux à Naples, et on dut ériger le bloc sur de bien plus larges fondations.

La brochure publiée par les communistes de gauche montre clairement quelles furent ces bases: d'abord la franc-maçonnerie, qui étendait son réseau et se distinguait par les manœuvres de son travail souterrain et perfide, notamment en corrompant par des promesses de carrière rapide les jeunes auxquels elle garantissait une mystérieuse protection; ensuite le gouvernement Giolitti, qui, avec une complète et notoire absence de principes, flirtait dans de nombreuses régions avec les catholiques (qu'il récupéra finalement grâce au célèbre pacte Gentiloni de 1913), tandis que dans d'autres, comme à Naples, il favorisait le jeu des blocs anti-cléricaux.

Il convient ici de rappeler les étapes de la constitution du bloc qui, à Naples, après les élections de 1910, devait prendre la forme inouïe d'une alliance permanente, avec les mêmes questions de tendances que celles dont nous avons donné l'histoire pour le mouvement socialiste national de ces mêmes années.

Lorsque à Ferrare, en 1907, les syndicalistes sortirent du Parti socialiste, presque toute la section de Naples les suivit, et se constitua en groupe syndicaliste, en conservant le journal «La Propaganda» et la direction de la Bourse du Travail.

La section du Parti resta composée d'éléments réformistes. Au cours des années précédentes il y avait eu, lors des congrès, des votes sur des positions intransigeantes, mais les délégués avaient ensuite violé leur mandat en votant pour la droite: élégant travail maçonnique. Cette section était une proie certaine pour la politique des blocs, mais on pouvait croire qu'il n'en aurait pas été ainsi du «groupe syndicaliste», qui, en raison de ses principes idéologiques, devait agir, sinon en anti-électoraliste, du moins, comme on disait alors, en «a-électoraliste». L'incroyable se produisit cependant: le groupe, la Bourse du Travail, le journal, entrèrent à drapeaux déployés dans l'alliance. Il y eut un reste de réaction du chef théorique des syndicalistes, Arturo Labriola (futur maire dans un des blocs), qui se déchaîna au Congrès de Bologne contre ceux qui «en rangeant les organisations ouvrières à la queue d'une équivoque maçonnerie populaire en avaient tiré des avantages et des gains personnels.» Suivirent des lettres aux journaux, une amorce de procès, mais le bloc se maintint, et, en peu de temps, attira Labriola. La chronique serait longue, et il suffira de dire: il est facile de bien prêcher, mais difficile de bien agir!

En 1912, une fois le bloc permanent formé avec des partis et des individus de tout acabit, les socialistes-révolutionnaires, appuyés par des groupes de province, sortirent de la section, tout en déclarant appartenir au Parti socialiste italien et «croire en une victoire de la fraction intransigeante pour la solution définitive de la question» par l'entremise des organes directeurs du Parti. C'est alors qu'ils fondèrent le «cercle socialiste révolutionnaire Karl Marx» déjà cité.

Mais il nous faut entre-temps, puisque nous avons parlé de Labriola, parler de la guerre de Tripoli. Malgré la farouche opposition conduite par tout le Parti, la section corrompue de Naples toléra que ses membres conseillers communaux fissent l'apologie de l'entreprise coloniale. Il en alla de manière toute différente, et même opposée, chez les syndicalistes: tandis que Labriola (en maniant les même théorèmes de doctrine) applaudissait à la guerre de Libye, «La Propaganda» menait une violente campagne contre elle et subissait des procès retentissants: attitude qui aurait été louable si elle n'avait pas servi aux fins du bloc franc-maçon, et visé à tout embrouiller dans les questions d'organisation du Parti. Les syndicalistes de Naples fusionnèrent avec les socialistes de la section réformiste en une Union socialiste étroitement liée au bloc et manœuvrée par les francs-maçons. Les syndicalistes de «La Propaganda», également partisans du bloc et francs-maçons, dirent que le Parti s'étant dirigé vers la gauche à Reggio Emilia, ils daignaient y rentrer!

En octobre 1912, les socialistes napolitains soutinrent un franc-maçon, Salvatore Girardi, au conseil municipal de Montecarvalo, contre un clérical, Marciano, et désavouèrent la candidature de Todeschini, proposée par le «Groupe Marx». La Direction du Parti élue à Reggio intervint mollement. En 1913, il y eut une agitation contre le décret établissant les octrois; elle devait être dirigée contre Giolitti et fut au contraire asservie à une alliance pis qu'électorale, à savoir économique, et comprenant des associations bourgeoises commerciales! Cette même année il y eut des élections législatives générales. Le Parti avait seulement deux députés «inscrits», Lucci et Sandulli, qui furent élus; mais il n'eut pas le courage de répudier les «indépendants» Altobelli, Labriola et Ciccotti, qui furent même gratifiés par l'«Avanti!» du titre de «solides auxiliaires napolitains», alors qu'ils étaient tout à fait - et ils le prouvèrent en 1914 - dans l'orbite du bloc local.

La préparation de ce dernier battait son plein tandis qu'on allait vers le Congrès d'Ancône, dont nous avons déjà rapporté les décisions pour l'intransigeance aux élections municipales et contre les francs-maçons.

Dans la brochure de 1921, on décrivit aussi comment se comportèrent les groupes du Parti et les individus, après le vote d'Ancône. Bien peu restèrent dans le parti national; les plus nombreux suivirent la discipline de la section ou de l'«Union»!

D'autres événements, qui trouvent leur place dans la suite de ce volume, étaient survenus: la guerre de 1914-18, qui vit une minorité de socialistes italiens, quoique numériquement négligeable, passer au social-chauvinisme; ensuite, à la fin de la guerre, la division entre communistes et social-démocrates (parmi lesquels les maximalistes), qui conduisit à la scission de Livourne. Au sein du mouvement de Naples, dès la fin de 1918, cette division se manifesta avec le courant abstentionniste, dont le très vif désaccord avec les communistes «électoralistes» (comme Misiano) détermina une situation particulière au cours des élections législatives de 1919 (alors que le Parti socialiste était encore uni) et de celles de 1921.

Tirons seulement de nos archives l'histoire des cinq fameux députés napolitains: Lucci, Sandulli, Altobelli, Labriola et Ciccotti. En 1919, le PSI fit élire Misiano et Buozzi. Dans une liste indépendante fut élu le partisan du bloc, Lucci, resté par ailleurs toujours hostile à la guerre. Sandulli finit dans une autre liste indépendante dite «de l'Horloge» avec Bovio (caméléon dont nous n'avons pas voulu parler et qui retourna sa veste tous les deux mois pour finir fasciste). Labriola, ultra-interventionniste pendant la guerre, forma une liste de l'«Avanguardia». Il y côtoya le prétendu neutraliste Ciccotti, qui en 1921 passera directement à la liste fasciste, en ramassant une veste. Altobelli n'eut pas une position claire pendant la guerre; il mourut peu d'années après.

Si donc la genèse du Parti communiste, qui est le thème qui nous intéresse, fut complexe en Italie, elle le fut plus encore à Naples, spécialement si nous la suivons lors des résultats des votes du Congrès, dans les résultats électoraux, et dans les vicissitudes des hommes et des représentants.

Mais si cette genèse nous intéresse, c'est dans la formulation de la méthode et du programme révolutionnaire, sur le plan national et international: aspect qui n'est pas séparable de celui de la guerre à fond contre traîtres et opportunistes.

Le mouvement de Naples put donner une contribution qui ne se mesura pas, par la suite, aux «succès politiques» et à une suite avantageuse de majorités de partisans, mais resta fondamentale dans le domaine des questions de méthode les plus vitales du marxisme révolutionnaire. Cette contribution ne se mesura pas par l'apparition de personnages d'un relief exceptionnel, d'écrivains, d'orateurs et d'organisateurs remarquables, dont les noms ne nous importent pas, ni dans notre camp ni dans celui de l'ennemi.

Les graves déviations et erreurs du mouvement de classe du prolétariat purent être découverts, dénoncés, et même fustigés à fond, avec de réels résultats, même si le réformisme est une bête à la peau dure, qui renaît périodiquement de ses cendres, et réussit à se refaire une popularité autour de ses infâmes manœuvres. Il fut clair en effet qu'on ne trouverait jamais de défense et de garantie avec l'apparent gauchisme de la méthode libertaire de 1870 ou avec la méthode syndicaliste sorélienne de 1907. Ces formes «immédiatistes» (c'est-à-dire qui nient l'inévitable médiation, entre le prolétariat et la victoire révolutionnaire, de la forme politique du parti, du programme, du pouvoir et de la dictature) sont la vraie racine du faux extrémisme de gauche, que les super-traîtres de l'époque 1926-1963 osent faire remonter à la gauche italienne au sein de l'Internationale de Moscou, et au courant (ensuite fraction) communiste abstentionniste né à Naples en 1918.

L'histoire des faits réels démontre au contraire que la critique juste, menée contre les anarchistes en 1892 et les syndicalistes en 1907, quoique théoriquement encore imparfaite, sauva le socialisme italien du désastre en 1915, et que de même la formation d'une gauche au Parti socialiste, pendant et après la guerre, trouva dans les groupes marxistes de Naples et d'ailleurs la force de se situer sur la même ligne de doctrine et d'histoire que celle où se trouvaient les événements de l'Octobre russe et leur doctrine, appelée bolchevisme et léninisme.

Ces convergences - attentivement diagnostiquées dans une analyse historique, afin qu'elles aient encore une utilité demain, quand renaîtra la lutte contre un arsenal de chefs et de grands hommes pire encore que celui que nous avons présenté dans la Naples d'avant-guerre - exigent qu'on ne leur fasse pas l'offense de se servir de noms, surtout de ceux qui n'ont jamais renié, même dans de longues vies individuelles, la théorie, les principes et les méthodes qui servirent de guide à leur action.

Il n'est donc pas étrange que les méfaits de la méthode parlementaire - qui provoquèrent dans le Parti italien les sanctions draconiennes des Congrès de Reggio Emilia et d'Ancône, et qui, durant la Première Guerre mondiale, menacèrent de faire sauter à plusieurs reprises la politique correcte du Parti - rencontrèrent dans l'expérience collective de l'aile marxiste du Parti prolétarien, précisément là où ils avaient déterminé les faits les plus honteux, la disposition à couper le mal à sa racine. Ce fut le cas en particulier dans cet après-guerre où l'histoire sembla vouloir poser, en Italie, de manière définitive, l'alternative entre la voie légale et la voie violente vers le pouvoir.

Il est plus important encore de relever que cette proposition, qui parut exagérée, partit d'un milieu où la méthode ultra-droitière de mise en avant d'intérêts locaux contingents et où les questions morales avaient montré leurs effets les plus désastreux, et par ailleurs où le faux immédiatisme de gauche avait déjà fait faillite, en retombant dans les erreurs des déviations et des traditions anarchistes ou des positions syndicalistes.

Le groupe prolétarien marxiste qui constata les effets de cette faillite et s'éleva contre elle réalisa une des premières critiques historiques de cet extrémisme de fausse gauche, dont les erreurs et hérésies théoriques ont pour racine le mépris du Parti, le culte des personnes, de leur démagogie et de leurs gesticulations bouffonnes, qui avaient facilement étourdi et devaient étourdir encore longtemps les «masses» embobinées et ingénues, prêtes à voir l'homme en oubliant les partis, les programmes et les principes.

On peut citer les principes qu'en manière de conclusion le groupe socialiste révolutionnaire napolitain exposait, en les soumettant au Congrès d'Ancône:

«1) Résolution définitive de la situation du Parti à Naples, qu'on ne peut obtenir qu'en donnant mandat à la Direction du Parti de dissoudre l'Union socialiste napolitaine, pour la reconstituer sur la base du programme et des statuts du Parti socialiste.

2) Dans la tactique aux élections administratives, refus de toute autonomie locale, même très limitée, demandée sous le prétexte de conditions locales particulières, et qui en réalité reviendrait à sanctionner le fait accompli de tout un système d'engagements pris dans certaines localités avant le Congrès.

3) Affirmation tranchée de l'incompatibilité entre franc-maçonnerie et socialisme, en rapport aussi avec le fait que la peste maçonnique a empoisonné la source, qui donnait de grandes espérances, du mouvement socialiste d'une grande partie du Mezzogiorno.»

15 - Vers la guerre en Europe [prev.] [content] [next]

Le Congrès d'Ancône, XIVe du PSI, s'était terminé le 29 avril 1914. Le Parti se préparait à une épreuve de force, du reste sur un terrain tout à fait légaliste, avec les élections municipales de juin. Après de violents désaveux des blocs locaux, populaires et anti-cléricaux, et sur la toile de fond honteuse des intrigues maçonniques, chef d'œuvre de la politique servile de la classe moyenne et de l'intelligentsia, éternels lèche-bottes de leurs maîtres capitalistes, l'intransigeance résolue signifiait que le Parti, avec ses propres listes dans chaque commune, allait mesurer ses forces pour confirmer les résultats de la bataille de 1913, à laquelle l'ensemble des positions anti bellicistes, anti coloniales, anti dynastiques des congrès donnerait sa force, tout en ayant également parmi ses adversaires les renégats expulsés à Reggio Emilia et Ancône.

Mais les événements de la lutte de classe devancèrent la lutte légaliste. Le dimanche 7 juin 1914, l'Italie bourgeoise célébrait la fête annuelle de la Constitution. Les gauches convoquèrent une série de meetings dirigés contre le militarisme et contre les fameuses «compagnies de discipline», contre lesquelles la Fédération des Jeunes bataillait depuis des années. La manifestation, à Ancône, se fit à la «Villa rouge», siège des républicains, qui avaient de fortes positions dans cette ville, tout comme les anarchistes. Le républicain Nenni et l'anarchiste Enrico Malatesta avaient parlé à la foule d'un ton vivement anti-constitutionnel. La foule, après les discours, refluait vers le centre, quand les carabiniers ouvrirent le feu: trois jeunes ouvriers tombèrent et beaucoup furent blessés. À la nouvelle, une vague spontanée d'indignation déferla dans toute l'Italie. Avant même que les organisations aient décidé la grève, les travailleurs étaient déjà dans la rue, notamment dans les Marches et en Romagne. Quelques naïves républiques locales provisoires (notamment Spello, dans la région de Pérouse) furent proclamées. Parmi les grandes villes Turin, Milan, Parme, Naples et Florence se soulevèrent, et la foule affronta les coups de feu sans reculer. Ce fut la formidable «semaine rouge».

À celle-ci l'«Avanti!» avait contribué en première ligne. Commentant les périodiques massacres de prolétaires qui ont toujours distingué l'Italie démocratique (il n'y avait pas encore de fascisme, comme il n'y en a plus aujourd'hui, et Mussolini n'était pas encore passé de l'autre côté de la barricade, mais comme de règle les fusils du constitutionnalisme libéral et frontiste trouaient les poitrines de foules qui demandaient du pain), le journal socialiste avait maintes fois écrit: Au prochain massacre, la grève générale! Après les fusillades de la Villa rouge, le prolétariat n'eut pas besoin d'instructions ni de consignes: il se mit en action.

En mai, la Confédération générale du travail avait tenu son congrès, où les réformistes, battus dans le Parti, l'emportèrent encore (Mazzoni présenta un ordre du jour anti-maçonnique qui fut repoussé). Toutefois, en juin, les chefs de la Confédération durent proclamer - malgré eux - la grève générale nationale. Mais le 12 juin, alors que le pouvoir et la bourgeoisie étaient désemparés, la CGL leur rendit un de ses innombrables services: elle ordonna la fin de la grève générale. De très violentes polémiques firent suite, dans le Parti, à cette trahison. Il s'agissait d'un mouvement par excellence politique et non économique; seul le parti politique aurait dû donner le signal du début et de la fin éventuelle de la grève. Mais les idées n'étaient pas claires, ce qui montre une fois de plus la nécessité de la vraie théorie révolutionnaire. La tradition anarchiste et syndicaliste sorélienne, selon laquelle le syndicat a pour fonction l'action directe et violente et le parti l'action légale, était toute fraîche. Le confusionnisme des orientations frustra le généreux courage de la classe ouvrière italienne.

Le 12 juin, en publiant le communiqué, qu'il qualifia de «félon», de la Confédération syndicale, Mussolini écrivit le fameux article Trêve d'armes (5). Des commentateurs ou de prétendus historiens sociaux-démocrates disent que ce violent article manquait d'idées théoriques. La critique peut être juste, mais il faut voir dans quel sens.

La position générale souleva un enthousiasme sans bornes. La partie, entre les classes en lutte, ne se joue pas avec des bulletins de vote, mais avec des armes. Elle n'était pas finie mais seulement suspendue; la bourgeoisie reverrait en armes devant elle son adversaire historique, et le journal du parti de classe l'écrivait en toutes lettres, même si, à côté des chefs syndicaux pacifistes, les préoccupations électorales de la droite du Parti avaient joué; une droite qui se lamentait de ces positions extrêmes en disant: des électeurs nous abandonneront. Il n'en fut pas ainsi, au contraire, et peu après Benito écrivit un autre article: Barberousse, maître de Milan, au moment où les socialistes conquirent la municipalité. Jeux de la rhétorique: Barberousse est une image teutonne, anti nationale et anti italienne par excellence; nous l'avons bien rappelé au loquace individu dans les polémiques qui éclatèrent quelques mois après.

Il n'empêche que, dans cet article, l'opposition entre guerre d'États et guerre de classes est clairement posée: vous croyiez, hurle le futur Duce aux bourgeois, qu'après l'union sacrée de la guerre de Libye vous ne verriez plus de grèves? Vous voilà servis.

Les caractéristiques de la grève sont rappelées: offensive, non défensive. Et jusqu'ici il n'est pas possible de dénier à l'auteur une grande fidélité à l'idéologie marxiste, surtout si l'on pense au crime repoussant du mussolinisme seulement cinq (nous disons bien cinq) mois après, tout entier axé sur le plus échevelé défensisme: défense de la France, de la «petite Belgique», de la liberté, de la démocratie mondiale!… Mussolini donnait ainsi une juste formulation à une thèse vitale de la doctrine, que nous pouvons exprimer ainsi: la fonction de la révolution prolétarienne est l'attaque et non la défense, pour laquelle on prétend que les poitrines des travailleurs devraient encaisser du plomb dans les diverses «résistances» destinées à sauver les buts suprêmes des institutions capitalistes. C'est une «félonie» de travestir l'offensive en défense de conquêtes historiques mensongères: pour Marx le prolétariat est la classe qui n'a encore rien conquis, et qui doit tout conquérir, il est une masse de choc qui détruit non seulement toutes les institutions et forces historiques précédentes, mais surtout la plus infâme, sa nature même de classe et son propre esclavage. Ce fait historique, l'article Trèves d'armes, si on le met en relation avec cet autre fait, l'article issu de la même plume en octobre 1914: De la neutralité absolue à la neutralité active et agissante - titre aussi tordu que le premier était droit comme une épée –, prouve seulement qu'il ne suffit pas de comprendre une fois le marxisme révolutionnaire, mais qu'il faut avoir le courage de le faire pendant au moins trois générations.

L'appréciation du mouvement de la «Semaine rouge» est toujours tout à fait valide lorsque Mussolini met en relief son étendue et son intensité. Comme preuve de celle-ci l'intrépide journaliste relève, avec un indéniable courage, les batailles à coup d'armes à feu, l'assaut donné aux armureries, les incendies allumés, le refus de paiement des impôts, comme dans les révoltes des petits propriétaires du Sud, et enfin le grand cri: Au Quirinal! Au Quirinal! Mais, messire Benito, pouvez-vous nous dire, de votre tombe, si ce cri ne signifiait pas: au Quirinal en redingote et haut-de-forme?!

En ce qui concerne l'étendue du mouvement, le commentaire est encore meilleur: il se développe d'un bout à l'autre de l'Italie, des établissements industriels aux villages de campagne, des ouvriers qualifiés aux paysans et aux ouvriers agricoles, qui ne sont en retard sur personne; et il est puissant, ce salut à la force de classe du prolétariat agraire italien, que fascistes et anti fascistes travaillèrent ensemble à châtrer au cours de l'histoire. Nous espérons toujours, quoique jusqu'aujourd'hui en vain, que ces flammes renaissent un jour.

Une remontrance est adressée à la Confédération générale du travail pour avoir décrété «inopinément et arbitrairement», à l'insu de la Direction générale du Parti, la cessation de la grève après les 48 heures sacramentelles, et aux cheminots qui ne firent pas grève, ce qui aurait permis d'arrêter les mouvements des forces de défense bourgeoises. Cette dernière remontrance est justifiée, contre un esprit de catégorie qui les tenait enfermés, anarchistes ou socialistes, dans leur syndicat non confédéré, faisant le jeu des pompiers et des traîtres de la droite confédérale.

Nous pouvons faire grâce du reste de l'article, qui ne nous a jamais plu. Le personnalisme et l'esthétisme s'y donnent libre cours. Le mouvement a été un prélude, voire «un moment de la symphonie». Laquelle, l'Héroïque? Qui en est donc le héros: moi, Benito? Notre théorie sur la beauté de ces héros est que, quand le Héros apparaît et que la masse croit en lui, la révolution est bientôt perdue.

L'article se termine par une attaque contre la gauche bourgeoise, un rapprochement des noms de Salandra et de Bissolati comme «ennemis de demain», et la revendication du mouvement pour le compte du Parti et de l'«Avanti!», gâché seulement par sa conclusion. L'engagement (qui exigeait, lui, un vrai courage) de profiter de la trêve, «brève ou longue, nous ne le savons pas», pour le travail de préparation révolutionnaire du prolétariat ne devait pas, nous le verrons, résister cinq mois. Mussolini et Bissolati devinrent tous deux caporaux de l'armée royale!

Une fois terminée la phase de la Semaine rouge, les élections municipales eurent lieu, et comme nous l'avons dit, le Parti ne perdit pas de voix du fait d'avoir utilisé la méthode de gauche et énergiquement refusé les voix des partis de la gauche populaire. Il est significatif que la même interprétation des élections de 1914 soit donnée par les écrivains de l'opportunisme type IIe Internationale et par ceux qui émanent de l'actuel Parti communiste «officiel», vieil amateur de voix, de quelque côté qu'elles viennent. Si l'on adopte la méthode électorale, et si on n'a pas le courage de dire: «perdons toutes les voix et tous les succès électoraux, mais ne nous mettons pas en contradiction avec les buts politiques du Parti», il ne reste qu'à conclure que le vote d'un pur prolétaire vaut précisément autant que celui d'un petit-bourgeois merdeux ou même d'un patron capitaliste. La démocratie est le règne anti-marxiste de cette quantité éternellement impuissante à devenir qualité.

Les raisonnements de ces messieurs sont vraiment stupides. On remporta la victoire à Milan et à Bologne, mais la raison en fut que les noms des candidats réformistes (parmi eux il y avait des gens qui, comme camarades et comme marxistes, valaient beaucoup mieux que les petit scribes d'aujourd'hui) avaient attiré beaucoup de voix des couches moyennes. La preuve donnée par Milan est tout à fait amusante. L'avocat Maino, chef de liste, obtint 34 876 voix, tandis que le révolutionnaire Mussolini fut «battu» avec 34 523. Donc seulement 353 voix de moins, 1 % des forces de la liste! N'est ce pas là une victoire du Parti de l'époque, qui obtenait des votes aussi compacts et impersonnels? Aujourd'hui les chefs ont des millions de voix, et les Tartempions zéro, parce qu'ainsi l'ordonnent les ignobles partis composés des «meilleurs».

À Turin, au contraire, on perdit après une lutte généreuse et mémorable dans un conseil municipal où on ne voulut amener ni Mussolini ni Salvemini, mais le simple ouvrier Bonetto. Et voilà les commentateurs communistes d'aujourd'hui (en tant qu'ordinovistes, ils sont les derniers à pouvoir comprendre la Turin prolétarienne et son histoire) qui ironisent sur les malheurs de l'«intransigeance», coupable de ne pas avoir compris qu'à Turin prédominaient les petit-bourgeois (et les ouvriers embourgeoisés, ô diffamateurs du prolétariat turinois?). Cela ne valait-il pas la peine de perdre un siège à la Chambre et de proposer un simple travailleur (Mario Bonetto) contre le fumeux et odieux nationaliste Bevione?

Même à propos de Lénine, nous devrons dire que son idée de mesurer le rapport des forces à travers la participation aux élections était naïve. Lénine était certes l'homme qui sembla pouvoir soulever sur ses fragiles épaules cent années d'histoire en amenant l'immense Russie de la dernière à la première place, réalisant la dictature du prolétariat sans avoir toléré celle de la bourgeoisie, c'est-à-dire en l'amenant à faire la première ce qu'elle «aurait dû» faire la dernière. Un résultat qui ne fut pas payé très cher, la phase la plus venimeuse et vermineuse du pouvoir capitaliste, à savoir la pleine démocratie parlementaire, ayant été «mise entre parenthèses». La Russie, dans l'épopée léniniste, but la coupe de la liberté bourgeoise en quelques mois. Vladimir, colosse de l'histoire, donna le signal d'en sortir en crachant et en vomissant le champagne aigri dans les rudes estomacs prolétariens; et la peste parlementaire ne put proliférer.

Quand il s'agit de l'extirper, dans cet Occident où elle avait proliféré à fond et où les ventres prolétariens avaient été apprivoisés par le désir engourdissant de l'électoralisme, le grand Lénine, convaincu que la chute du capitalisme en Europe et dans le monde n'était plus réversible, pensa qu'on pouvait défier le danger: il était plus facile de faire en Europe de l'Ouest, et même en Amérique, ce que l'on avait fait en Russie, où on avait gagné un siècle d'histoire. Et ceux qui prétendent aujourd'hui qu'il aurait fait au reste du monde le cadeau de ne pas subir la dictature rouge, qui disperse les assemblées démocratiques à coups de crosses, ne sont que des scélérats.

Marxiste colossal, il ne vit cependant pas qu'une cause sûre d'un point de vue déterministe - s'il y en a jamais - ne peut pas être défendue, même devant des gens de force dialectique moyenne, avec des arguments théoriquement non rigoureux, même pour accélérer la saisie d'occasions que l'histoire pouvait éloigner. Et pour renvoyer les révolutionnaires dans les parlements, il utilisa même des arguments auxquels il ne cachait pas qu'il ne croyait pas, comme celui radicalement néfaste du décompte numérique des opinions. Un grand effort fut réalisé pour lui montrer quelle était la puissance historique du parlementarisme bourgeois: il possédait tous les éléments du tableau, mais il jugea que notre force de subversion serait bien plus grande qu'elle ne l'a été. Trotsky aussi avait vécu à l'Ouest, et lui non plus ne vit pas bien la question. On alla dans les parlements pour les saper. Ils sont encore sur pied, et ceux que nous y avons envoyés raisonnent comme si Lénine avait décrété cette règle: c'est seulement quand nous aurons prouvé, par le décompte des voix, que nous avons la majorité, qu'il sera temps de penser au pouvoir! Ils sont donc retombés dans une théorie qui est celle des social-démocrates classiques. Et de toute la vigueur que Vladimir avait redonnée au marxisme, rien n'est resté. D'un point de vue marxiste, importe-t-il de savoir à qui incombe la faute? Non, certes, cela ne sert à rien. Mais lui aussi la partage.

Les nuages de la guerre qui s'accumulaient sur l'Europe de 1914, alors que les compétitions électorales battaient leur plein, pouvaient dénouer le nœud qui tenait à la gorge la classe ouvrière mondiale, et donner la parole aux armes, en l'enlevant aux bulletins de vote. Le moment fut manqué, et le nœud s'est fait plus étroit.

La bourgeoisie, qui a pris les armes deux fois comme État, et maintes fois aussi comme classe de la société, ne nous a rien appris, et nous lui avons remis en main la boucle du nœud.


[suite]


Notes: [prev.] [content] [end]


Le lecteur trouvera dans la seconde partie d'autres contributions notables de la jeunesse socialiste à la clarification d'importantes questions de doctrine - position face à la culture bourgeoise, socialisme et anti cléricalisme, parti politique et organisation économique, question électorale, lutte contre l'irrédentisme, etc. - en cette période de 1912-14 (textes 3 - 12) [back] Voir le texte 12 dans la seconde partie du présent volume. [back] Voir Aux Socialistes d'Italie, le cercle Karl Marx pour le socialisme méridional et contre les dégénérescences de l'Union socialiste napolitaine, Naples, avril 1914. [back] Voir le texte 13 dans la seconde partie du présent volume. [back]

Source: Traduit de «Editions Il Programma Comunista» - 1964

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HISTOIRE DE LA GAUCHE COMMUNISTE 1912 - 1919 If linked: [English] [German] [Italian] [Spanish]



Tome 1 | Tome 1 bis | Tome 2 | Tome 3 | Tome 4




Première Partie Introduction | 1 - 5 | 6 - 10 | 11 - 15 | 16 - 20 | 21 - 24 | 25 - 29

Seconde Partie 1 - 10 | 11 - 20 | 21 - 30 | 31 - 40 | 41 - 50 | 51 - 56



Content:


La ligne historique de la gauche communiste des origines à la fin 1919 en Italie 16 - La Première Guerre mondiale 17 - Débats socialistes en temps de guerre 18 - Mai 1915: la conférence de Bologne 19 - La conférence de Rome, février 1917, et autres manifestations de la Gauche 20 - Caporetto et la réunion de Florence Notes Source



La ligne historique de la gauche communiste des origines à la fin 1919 en Italie

16 - La Première Guerre mondiale [top] [content] [next]

Si, en Italie, la vigoureuse lutte contre la guerre de Libye de 1911 avait constitué une excellente épreuve pour les forces prolétariennes, qui avaient déjà une tradition de combat contre les entreprises éthiopiennes de la fin du XIXe siècle et contre les exploits du colonialisme, la première décennie du nouveau siècle se préparait à clore, dans l'ensemble du cadre mondial et par diverses manifestations, la période idyllique des dernières décennies du siècle précédent. Il y avait eu les conflits pour l'expansion en méditerranée occidentale, réglés momentanément lors de la conférence d'Algésiras, et de nombreuses périodes de tensions entre la Grande-Bretagne et la Russie, qui se heurtaient au Moyen-Orient et en Asie, sans parler de la sanglante guerre russo-japonaise de 1905, qui provoqua la première révolution russe. L'attaque de l'Italie contre la Turquie causa la rupture de l'équilibre balkanique laborieusement tissé au Congrès de Berlin après la guerre russo-turque de 1878, et ce furent les deux guerres balkaniques de 1912: la ligue des États sujets contre la Turquie féodale, qui fut vaincue, et ensuite la nouvelle guerre entre les vainqueurs pour enlever à la Bulgarie la part du lion.

Les frémissements de tous ces conflits agitaient de façon toujours plus critique la politique extérieure des fameuses «grandes puissances», divisées entre deux alliances: la double alliance franco-russe, et la triple alliance entre l'Allemagne, l'Autriche et l'Italie.

Les contradictions d'intérêts entre les différentes puissances, même alliées entre elles, étaient très complexes. Leur base se trouvait dans la conquête des marchés et dans le difficile partage des sphères d'influence coloniale, où la Grande-Bretagne et la France étaient à l'avant-garde. L'Angleterre s'était toujours tenue ostensiblement en dehors des alliances entre les États du continent, dans son fameux «splendide isolement», mais depuis plusieurs années l'écho de plus anciennes querelles, spécialement africaines, s'étant éteint, elle s'était alliée à la France par l'«entente cordiale». Au début du siècle, l'Italie, quoique liée par le traité de Triple Alliance aux Empires centraux, avait montré pour l'Entente une curieuse sympathie, et cette brillante politique extérieure chérie par les partis populistes et maçonniques était présentée aux lecteurs naïfs de la grande presse (mais ceux d'aujourd'hui valent-ils mieux?) comme des «tours de valse», permis même aux dames qui ne se décident pas encore à cocufier leur mari. La menace d'une guerre, qui, on le comprenait, ne pourrait être que générale, était évidente, et elle le fut aussi pour les socialistes des différents pays. Le Congrès de Bâle de novembre 1912 lança son mémorable Manifeste contre la guerre, en s'appuyant sur le développement des guerres balkaniques, qui tenaient en particulier l'Autriche et la Russie toujours sur le pied de guerre. Les principes établis à Stuttgart n'avaient pas même besoin d'exprimer «l'interdiction pour les socialistes d'appuyer la guerre nationale», mais ils invitaient la classe ouvrière et les sections de l'Internationale à accomplir tous les efforts pour empêcher l'éclatement du conflit et, au cas où celui-ci éclaterait, à agir pour le faire cesser «en profitant de la crise économique et politique créée par la guerre pour agiter les couches populaires les plus profondes et précipiter la chute de la domination capitaliste». La notion de prise du pouvoir politique est ici très claire, même si la formulation doctrinale pourrait être meilleure. On ne peut abattre le système social capitaliste sans renverser la domination politique de la bourgeoisie. Ceci est vrai en temps de paix. Le temps de guerre non seulement ne fait pas exception, mais présente aussi les meilleures conditions pour tenter d'atteindre ce résultat révolutionnaire.

Les mêmes idées avaient été confirmées non seulement durant le Congrès de 1912, mais aussi durant celui de Copenhague en 1910. Lénine souligna en 1915 que le manifeste de Bâle avait indiqué deux exemples historiques explicites: la Commune de Paris de 1871 et la Révolution russe de 1905 où, profitant des revers de l'État national dans la guerre, le prolétariat avait recouru à la guerre civile en s'insurgeant en armes, et dans le premier cas en conquérant le pouvoir (notion historique du défaitisme prolétarien). Dans les motions des congrès mondiaux de la IIe Internationale jamais n'avait pu prévaloir la formule insidieuse de la droite - condamnée pour toujours dans les écrits de Lénine comme révisionniste et opportuniste –, selon laquelle l'action des partis socialistes devrait être limitée dans les pays en guerre par la condition stupide de la simultanéité de l'action des deux côtés du front.

Si nous en revenons pour un moment au Parti socialiste italien, nous devons constater à nouveau que, malgré la longue lutte du courant révolutionnaire contre la droite, on n'était jamais parvenu à une formulation complète de la tactique du Parti en cas de guerre, et surtout en cas de guerre européenne générale. En matière d'anti militarisme, de telles questions avaient été agitées les années précédentes par les anarchistes et les syndicalistes soréliens, avec des orientations faussement radicales, telles que le refus personnel d'obéissance, l'objection de conscience et autres. On ne pouvait pas même parler d'un travail parfait du mouvement de la jeunesse socialiste, qui pourtant avait su le premier se distinguer des libertaires et combattre le réformisme lorsqu'il dominait encore dans le Parti.

Le drame de l'Europe commença par quelques coups de revolver que le jeune Prinzip tira le 28 juin 1914 à Sarajevo, capitale de la Bosnie, province slave sous domination austro-hongroise, tuant l'archiduc François-Ferdinand, prince héréditaire de l'Empire.

Le gouvernement autrichien attribua cet acte à une conspiration serbe favorisée par le gouvernement de Belgrade et par la dynastie anti-autrichienne des Karageorgevitch. Après des semaines agitées de veille, il notifia le 23 juillet à la Serbie un ultimatum qui imposait de très dures conditions. Quelques-unes d'entre elles furent refusées, et la situation, malgré des tentatives d'arbitrage, devint très grave. Celui qui mit fin aux atermoiements fut le tsar Nicolas de Russie qui, en soutien à la Serbie menacée d'invasion, ordonna la mobilisation générale le 30 juillet. Le 31 juillet le Kaiser suivit son exemple, et le 1er août il déclara la guerre à la Russie. Le même jour, l'Autriche mobilisa, et les avant-gardes de ses armées franchirent le Danube. Partout les troupes obéissaient, les réservistes se présentaient, partaient et combattaient. Une sensation de froid planait sur l'Europe. Le 3 août, l'Allemagne déclara la guerre à la France et intima à la Belgique l'ordre de laisser passer ses forces armées. La Belgique mobilisa pour se défendre. Le 4 août est le jour qui reste dans l'histoire: la Grande-Bretagne déclara la guerre en arguant de la violation du traité qui garantissait la neutralité de la «petite Belgique». Dans ses démarches hypocrites pour la paix quelques heures seulement auparavant, Londres avait déclaré en public et dans le secret diplomatique qu'elle ne se mettrait pas en mouvement. Si elle avait ouvertement annoncé le contraire, peut-être les autres auraient-ils hésité à faire les premiers pas irréversibles. La leçon de l'histoire est pour nous que, pour que la guerre éclate, il n'y a pas besoin de «provocateurs». Mais si on voulait les repérer, on ne devrait les chercher que parmi les «pacifistes». Aujourd'hui les choses ne sont pas différentes, et il en alla de même à la fin de l'été de cette autre année maudite, 1939.

Durant l'été de 1914, tout comme celui de 1939, nous autres observateurs italiens ne fûmes pas foudroyés sur l'heure par les télégrammes de la mobilisation, mais invités à une fenêtre d'où l'on observait l'incendie. Quelle chance! Et quel enseignement il a pu en sortir!

Le 4 août fut aussi mémorable parce que les socialistes atteignirent le sommet de la honte. À Vienne, à Berlin, à Paris, à Londres, c'est-à-dire des deux côtés de la fulgurante déchirure à laquelle les bourgeois ne croyaient pas encore eux-mêmes, les Partis socialistes, à l'unanimité, non seulement ne trouvèrent rien à dire au prolétariat et à leurs adhérents du haut de la tribune tant vantée que la démocratie leur concédait, mais ils affirmèrent que les ordres de guerre des gouvernements étaient justes, ne trouvèrent pas un mot d'opposition, et votèrent l'approbation de la politique de guerre et les crédits militaires. Les pouvoirs des États capitalistes eurent les mains plus libres que ne les auraient eues les anciens pouvoirs absolutistes et non constitutionnels, où le monarque avait le droit de déclarer la guerre sans le consensus ni le vote de personne.

Les socialistes parlementaires firent encore plus: ils entrèrent dans les gouvernements qui s'affublaient du nom ignoble d'union sacrée, comme Vandervelde, secrétaire belge de l'Internationale, et comme les Français, indifférents à l'assassinat de Jaurès, pourtant droitier, tué le 31 juillet par le nationaliste Villain; le seul qui mourut à temps dignement.

Les exceptions furent peu nombreuses mais glorieuses. Parmi les divers groupes à la Douma, celui de la gauche du Parti social-démocrate (les bolcheviks) prit une fière attitude d'opposition et se consacra à l'agitation dans le pays: il fut tout entier envoyé en Sibérie. Seule la pire partie des droites (mencheviks) et des socialistes-révolutionnaires et populistes vota les crédits de guerre: les groupes intermédiaires ne se salirent pas autant mais eurent une politique ambiguë.

En Angleterre, où les partis avaient aussi des positions différentes, le gros Parti labouriste appuya pleinement la guerre; le Parti socialiste britannique se comporta mieux, et le Parti indépendant du travail (Mac Donald) fut courageusement hostile à la guerre. Les Serbes donnèrent un véritable exemple d'internationalisme conséquent. Dans quel pays, pourtant, le motif de la défense nationale pouvait-il jouer davantage? Le seul camarade député, Laptchevitch, refusa le 1er août le vote des crédits de guerre. Le Parti socialiste bulgare se tint dans l'opposition.

Dans la situation tout à fait particulière, comme nous l'avons signalé, de l'Italie, on peut dire que tous les partis et groupes parlementaires s'opposèrent à l'intervention dans la guerre, qui était dans un premier temps exigée diplomatiquement par les alliés de la Triple Alliance. Le 2 août le gouvernement Salandra annonça que, ne se trouvant pas en présence du casus foederis (cas extrême prévu dans le traité d'alliance), l'Italie resterait neutre. Il ne rencontra aucune opposition de la part des catholiques et des partisans de Giolitti, mais seulement de la part du jeune mouvement nationaliste, qui, dans les tout premiers temps, fut favorable à l'intervention aux côtés des Empires centraux et, peu après, réclama à grands cris la guerre contre ceux-ci: ce qui, soit dit en passant, démontre que pour le grand capital industriel italien, qui finançait notoirement la presse des nationalistes, l'important était de faire la guerre à tout prix, peu importe de quel côté.

Ce qui nous importe nous c'est de dire ce qui se passa dans le Parti socialiste. Il est tout à fait clair que dès la première annonce du danger en Europe, qui signifiait formellement le risque d'une guerre aux côtés des Empires Centraux, gauches et droites se levèrent comme un seul homme contre la guerre, et cela dès la fin juillet. Pour les révolutionnaires, l'opposition à toute guerre était hors de discussion. La guerre en Italie aurait été si odieuse que même les réformistes et les «socialistes modérés» résolurent de manière radicale le problème qui se posait dans l'immédiat: comment empêcher la guerre si le gouvernement, par fidélité à ses engagements, la déclare et ordonne la mobilisation générale pour attaquer la France sur les Alpes? Les droites choisirent la solution révolutionnaire: on donnerait le mot d'ordre de l'insurrection armée! Turati, qui avait mille fois théorisé l'action prolétarienne non sanglante, déclara que, malgré son âge, il serait le premier à descendre dans la rue avec un fusil pour inviter les citoyens et les soldats mobilisés à l'insurrection et à l'insubordination. On s'aperçut vite que, malgré la portée et même l'incontestable sincérité de sa position, il n'aurait pas besoin d'en faire tant.

Les droites d'alors, comme du reste celles d'aujourd'hui, ont pour devise: à toute situation concrète, une réponse concrète. Jamais le Parti ne doit se poser ce problème inutilement abstrait: si la situation était autre, quelle serait la réponse à apporter? De telles velléités mettent les grands chefs politiques dans un grave embarras: pourquoi s'embêter à imaginer que toutes les forces en jeu se déplacent sur l'échiquier, les amis d'un jour se changeant en ennemis? Cela change et gâche tout, et on repousse le problème avec dédain: doctrinarisme!

Il semblait alors vide de sens de demander: si nous savons quoi faire dans le cas d'une guerre contre la France, c'est-à-dire tirer sur les officiers italiens, pourrons-nous savoir quoi faire dans le cas d'une guerre contre l'Autriche? Ceux qui pensent, comme nous, que les deux cas sont équivalents, peuvent avoir le droit de donner une seule réponse, mais ces messieurs qui voient entre les deux cas d'énormes différences pratiques ont précisément le devoir d'avoir deux réponses prêtes, s'ils ne veulent pas escroquer leur propre parti et leur propre classe.

Ceci n'est qu'un exemple, et il est tiré du passé, mais il est tout à fait concret; et la question éternelle de la tactique se pose - et se posera à l'avenir - toujours en ces termes. Il convient donc d'en tirer un bilan.

Entre août 1914 et mai 1915 tout, en effet, changea dans un sens diamétralement opposé, et l'autre guerre, la guerre en sens inverse, la guerre en faveur de l'Entente, fut discutée.

Celui qui le premier posa ce problème tactique ne fit donc pas étalage de doctrinarisme, mais démontra seulement une meilleure vision historique des faits pratiques.

S'il vous plaît d'appeler doctrinarisme l'attitude qui consiste à voir les faits non seulement lorsqu'ils surviennent et après qu'ils soient survenus, mais aussi avant, faites-le. Ce qualificatif nous plaît et même nous réjouit.

Depuis le 26 juillet, Mussolini élevait dans les colonnes de l'«Avanti!» le cri: À bas la guerre! Et il écrivit en toutes lettres: si vous mobilisez, nous recourrons à la force! Le 29 juillet, la direction du Parti lança un manifeste aux travailleurs après un vote du 27 en accord avec le Groupe parlementaire: on faisait allusion à la récente grève générale et on invitait le prolétariat à se préparer à de nouvelles épreuves de force.

Mais si le traité de la Triple Entente avait du jouer, ce n'aurait pas été seulement les Mussolini et les Turati qui auraient guidé les rebelles, mais aussi d'autres chefs politiques, et parmi ceux-ci les premiers à révéler leurs intentions furent ceux du Parti réformiste issu de la scission de 1912: une lettre de Bissolati à Bonomi du 2 août révèle qu'ils avaient demandé la neutralité mais visaient la guerre, contre l'Autriche s'entend.

D'autres groupes et partis, dont nous parlerons, se portaient sur ce terrain, et parmi eux non seulement les républicains, les radicaux, les francs-maçons, beaucoup de transfuges du syndicalisme-révolutionnaire et de l'anarchisme, mais aussi, en belle compagnie avec cette engeance, les nationalistes exaltés, précurseurs du fascisme. Il fut évident que la fermeté du Parti socialiste dans la lutte contre la guerre pouvait être compromise si on ne clarifiait pas de telles confusions, et si on ne discutait pas ouvertement les deux perspectives possibles, d'autant que la perspective pro-autrichienne des premiers jours d'août s'éloignait désormais à l'horizon.

Nous voulons nous rapporter à un article de la tendance d'extrême gauche du Parti, paru sous le titre A notre poste (6) dans l'«Avanti!» du 16 août, et écrit dix jours après l'éclatement de la conflagration générale. Cet article nous intéresse aussi en raison du «chapeau» qu'y accola le directeur du journal Mussolini, et qui annonce clairement la crise future.

La rédaction se déclara en effet d'accord sur le contenu de l'article, mais avança une distinction assez fragile entre socialisme logique et socialisme historique. Le révolutionnaire devrait être historique même s'il n'est pas logique. Le sens de cette palinodie était qu'il était logique de dire que, dans le cas de l'autre guerre, la position socialiste ne devait pas changer, mais que de fait cette autre guerre était… autre chose, que la France n'était pas l'Allemagne et que la défense n'était pas l'agression.

L'article était écrit, cela s'entend, précisément pour soutenir le critère opposé à celui de son chapeau.

Quelques citations suffiront pour éclairer l'exposition des thèses de la gauche, dans la mesure où elles n'étaient pas celles de tout le Parti italien (bien que celui-ci n'ait pas été emporté dans la ruine des autres partis européens), mais seulement de son aile la plus claire et la plus résolue (7).

Le «sentiment de vive sympathie pour la Double Entente» que révélaient beaucoup de camarades «ne répond pas aux principes socialistes dans le domaine des idées, et sert dans le domaine pratique à faire le jeu du gouvernement et de la bourgeoisie italienne, qui brûle d'intervenir dans le conflit.» Donc, la question de principe et la question historique étaient toutes les deux posées; et toutes les deux correctement.

La justification des guerres de défense était niée grâce à l'exemple de l'Allemagne, qui, selon les funestes déclarations du député socialiste Haase, était contrainte de se défendre face au danger russe. Toutes les patries étaient en réalité en état de défense, l'agression était un fait, l'attaque en était un autre. La violence guerrière (voir la guerre franco-allemande de 1870) a vite fait de transformer un agresseur en un envahi qui se défend. Et depuis ces jours lointains la théorie de la «responsabilité» a été démolie par ces paroles: «En réalité la bourgeoisie de tous les pays est également responsable de l'éclatement du conflit, ou mieux encore le responsable en est le système capitaliste, qui en raison de ses exigences d'expansion économique a engendré le système des grands armements et de la paix armée

L'article développait ensuite la théorie du militarisme bourgeois opposée au militarisme féodal; la démocratie élective était le terrain de culture du premier. L'article rappelait, contre des thèses polémiques connues, que la France avait toujours envisagé de faire avec la Suisse ce que l'Allemagne fit avec la Belgique. À propos de tout cet informe bagage rhétorique de la civilisation contre la barbarie, il évoquait la présence de la Russie tsariste féroce et sanguinaire parmi les champions de la liberté…

S'agit-il de sensibilité doctrinaire ou d'un cri d'alarme pratique?

«La tendance [à la guerre contre l'Autriche] couve dans l'ombre. Elle éclatera dans la rue si le gouvernement veut faire la guerre contre les Allemands, et peut-être assisterons-nous aux scènes de septembre 1911 [Tripoli], spécialement si nous nous laissons désorienter par des sentimentalités francophiles […]. Le gouvernement pourrait se sentir les mains libres, inventer une provocation allemande, agiter le drapeau du danger de la patrie et nous entraîner à la guerre sur la frontière orientale. Demain, sous le poids de l'état de siège, nous verrons se répandre à travers le monde un autre mensonge officiel disant qu'en Italie aussi il n'y a plus de partis puisque tous sont confondus dans l'unanimité guerrière. A notre poste donc, pour le socialisme!»

17 - Débats socialistes en temps de guerre [prev.] [content] [next]

Il n'est évidemment pas possible de traiter ici de la lutte entre les deux alignements de partis qui se définirent en Italie, avec comme toujours des étiquettes à la mode: «neutralistes» et «interventionnistes». L'interventionnisme en faveur de la Triple Alliance disparut bien vite de la circulation et il resta en lice l'interventionnisme maçonnique, auquel les nationalistes s'adaptèrent tout de suite, au point d'en prendre la tête. Mais le grand public voyait dans les partisans de la neutralité dite absolue un prétendu front de socialistes (alors officiels), de catholiques et de libéraux giolittiens, tous opposés à la guerre contre les Empires centraux.

Quelle était l'exacte position des révolutionnaires, telle que la répétaient divers hebdomadaires de gauche des fédérations (parmi lesquels «Il Socialista» de Naples)?

Le sujet des propositions de neutralité ou d'intervention dans la guerre était l'Italie, l'État italien. Pour les démocrates poussifs, semblables à ceux qui aujourd'hui remplissent les sièges de la Chambre italienne en tant que délégués frauduleux du prolétariat, toute action et toute position politique se réduisent à une indication de ce que devrait faire l'État, comme si nous en faisions partie. Mais le parti de classe est l'adversaire, l'ennemi de l'État bourgeois, qu'il ne peut faire plier, et même détruire, que par sa pression et, dans des cas historiques extrêmes, par les armes. Nous, socialistes italiens, anti bourgeois, anti guerre et anti État n'étions donc pas alors neutralistes par rapport à l'État, mais interventionnistes dans la lutte de classe et demain dans la guerre civile, qui seule aurait pu empêcher la guerre. C'étaient eux, les bellicistes, les interventionnistes, les patriotes, les chauvins, qui méritaient le nom de neutralistes dans la lutte de classe, de partisans du désarmement de l'opposition révolutionnaire.

Nous disions donc alors que nous ne tolérerions pas un front politique, comme on le préconisait, avec Giolitti et les catholiques, pour la seule raison qu'en allant au pouvoir ceux-ci ne feraient pas la guerre. Si notre groupe parlementaire avait donné un tel appui, nous l'aurions désavoué, pour les mêmes motifs qui nous faisaient déplorer l'attitude des Français, des Allemands, etc. Ces gens n'avaient opposé à la guerre que des moyens légaux (comme celui in articulo mortis des trois cents cartes de visite à la porte de Giolitti en ce «mai radieux» de 1915), jamais l'action des masses.

Mais le problème important se posait à l'intérieur de notre Parti. Bien peu allaient jusqu'à admettre le défaitisme, tel que Lénine le théorisa, non seulement pour la Russie absolutiste, mais pour tout État impérialiste bourgeois. Et moins que jamais la droite turatienne, qui avait elle-même menacé de saboter la mobilisation quand le petit roi donnerait l'ordre de partir (alors que celui-ci défiait la colère du grand Guillaume qui lui aurait télégraphié: vaincu ou vainqueur, je me souviendrai de toi).

Au centre, on était porté par le vent de ces temps difficiles, et on était en train d'élaborer la tactique châtrée de Costantino Lazzari, homme aux nombreux mérites et aux erreurs aussi nombreuses, qui fut synthétisée dans la phrase: «ni adhérer, ni saboter». Peut-être la devise des charognes de 1963 vaut-elle mieux: «en cas de guerre ou adhérer ou saboter». La mauvaise formule de Lazzari signifiait qu'après avoir conjuré de toutes les manières la bourgeoisie de ne pas faire la guerre, une fois les premières colonnes parties on devait dire: bien, nous avons fait notre devoir, maintenant nous ne pouvons couper les pattes à l'armée nationale parce que nous ferions le jeu (ce fameux faire le jeu qui revient toujours) des armées ennemies prêtes à envahir et à dévaster le pays, consacrons-nous donc à une œuvre de Croix-Rouge civile, de pansement des blessures.

La consigne de la gauche était la suivante: à l'ordre de mobilisation répondre par la grève générale nationale.

Aucun Congrès ou réunion ne put discuter de ces graves alternatives. Le Parti, dans l'ensemble, défendit de toutes les manières et en toutes occasions sa consigne d'opposition à la guerre, à toute guerre. Quand les socialistes partisans de la guerre des Empires Centraux et de l'Entente vinrent en Italie, ils furent dûment rabroués et invités à rentrer chez eux avec leurs propositions corruptrices (Südekum l'Allemand, Lorand et Destrée les Franco-Belges).

La plus grave menace de crise vint de Mussolini, que les éléments de gauche essayaient en vain de retenir de commettre des erreurs fatales. Il existe une lettre autographe de lui (oh, elle n'est pas à vendre!) qui dit: «Vous devriez être à ma place… Tous les furoncles sentimentaux viennent à suppuration! Je reçois chaque jour des lettres qui me disent: laisserez-vous égorger la France?»

Et il ajoutait qu'il ne plierait pas. «Pour moi une guerre contre l'Autriche serait une catastrophe pour le socialisme et pour la nation.» Mauvais serment, avons-nous dit: ce ne serait pas (et ce ne fut pas) une catastrophe nationale, mais que nous importe? Nous étions là pour empêcher la catastrophe socialiste.

Mais ce n'étaient pas des furoncles: c'était un bubon, et il éclata, même si nous en fumes d'abord désespérés. Le 18 octobre 1914, l'«Avanti!» sortit avec l'article: De la neutralité absolue à la neutralité active et agissante. C'était le prélude à la thèse de la guerre.

Pas une section du Parti ne vacilla. Un bel exemple, et spécialement pour la fraction de gauche, de manque d'attachement personnel à un chef même brillant. La section de Milan expulsa Mussolini pour indignité, disait-on alors, politique et morale. Morale en raison des sous de l'Entente apportés par Cachin, grâce auxquels quelques jours plus tard sortait le quotidien interventionniste «Il Popolo d'Italia».

La Direction confirma l'expulsion, et nomma une nouvelle direction du journal: Lazzari, Bacci et Serrati. À la fin il ne resta que Serrati, homme d'une indubitable énergie.

Il se forma même une petite fraction disant que c'était ainsi que devraient être de toute éternité liquidés les traîtres. Il y eut des camarades, hommes et femmes, qui s'offrirent pour aller l'exécuter…

Il ne nous est pas possible de rapporter l'histoire de l'ensemble de la lutte politique qui se déroula en Italie, d'août 1914 à mai 1915, afin d'obtenir que le gouvernement du pays suive la ligne de la neutralité ou accepte d'intervenir en faveur de l'Entente. Les divers courants politiques traditionnels entrèrent presque tous en crise et beaucoup se divisèrent en deux camps opposés. Nous suivrons principalement les vicissitudes du Parti socialiste italien, qui ne connut pas de crise interne ouverte au cours de cette période. Nous avons déjà parlé de la désaffection de Mussolini, événement qui, pour employer un mot à la mode, fut spectaculaire, mais sans profondeur.

La caractéristique du mouvement interventionniste des fameux «faisceaux de combat», dont Mussolini devait garder le nom dans son mouvement d'après-guerre, fut de sortir du terrain de la simple pression parlementaire et légaliste, pour résoudre la question par une pression sur le gouvernement de l'État et sur la monarchie, et de faire appel résolument à un mouvement populaire, de masse, qui forcerait la main à Rome, y compris avec des méthodes violentes. La guerre est une violence, mais une violence légale et étatique. Les partisans de la guerre eurent beau jeu de camoufler leur conversion sous la formule de la «guerre révolutionnaire», une guerre non proclamée par les pouvoirs publics ou par le roi, comme le voulait la constitution, mais imposée par le peuple engagé dans un combat de type insurrectionnel.

Il fut facile à cette engeance de traiter les socialistes neutralistes de pacifistes par principe, et à l'injure de bellicistes d'opposer celle, alors classique, de «ventres à figues [lâches]».

Un des pâles historiographes de cette période de l'histoire italienne a relevé, sur un ton pleurnichard, que ce fut le premier exemple de viol de la liberté du parlement, et que cela prépara les derniers outrages qui, dans l'après-guerre, devaient inaugurer les vingt années de la dictature fasciste.

Toutefois, parmi les héritiers avoués du mouvement de libération nationale et anti-fasciste, il ne manque pas de gens qui revendiquent la violence nationaliste du mai radieux, et sont prêts à la déclarer en accord avec la meilleure idéologie démocratique. Et en même temps, au cours du long chemin de leur dégénérescence, ils en sont arrivés à condamner la violence quand elle sert non à obtenir une guerre, mais à abattre le pouvoir du capitalisme, qui devrait tomber au contraire par des procédés constitutionnels et non sanglants!

Les deux idées, celle de l'apologie de l'intervention en 1915 et celle de la condamnation de la marche sur Rome en 1922, vont ensemble, pour en donner un seul exemple, dans la boîte crânienne (bien dure, mais à son avantage!) d'un Pietro Nenni. Elles vont ensemble comme on peut en juger après ce demi-siècle dans lequel de tels individus ont parcouru toute la gamme des positions possibles.

Mais dès avant mai 1915 il y avait dans le Parti socialiste des militants qui posaient correctement la question de la violence d'État et de la violence de classe. Une brève note du «Socialista» de Naples (8), qui fit le tour des hebdomadaires du Parti, développait la critique du terme de neutralisme. Nous n'étions ni neutralistes ni pacifistes, nous ne croyions pas possible que le point d'arrivée programmatique puisse être la paix permanente entre les États. Nous déplorions que la lutte de classe, la guerre de classe, ait été suspendue, pour faire place à la guerre nationale. Notre perspective n'était pas de poursuivre la lutte de classe légaliste mais de combattre pour aller vers la guerre révolutionnaire prolétarienne, qui seule extirpera un jour les racines des guerres entre les peuples. Nous étions les vrais interventionnistes de classe, les interventionnistes de la révolution.

Tout autre était, naturellement, la position de la droite du Parti, désormais en minorité, mais qui contrôlait encore le Groupe parlementaire et la Confédération du travail, et avait dû seulement abandonner la direction du Parti. Cependant la position de la direction elle-même, qui passait pour l'expression de la fraction révolutionnaire intransigeante de Modène, Reggio Emilia et Ancône, était, elle, différente.

La droite et ce que nous pouvons désormais appeler le centre excluaient tout appui à un gouvernement de guerre, tout vote de crédit militaire, toute déclaration disant que le Parti «suspendrait» son opposition en cas de guerre. Mais cela était peu, très peu, c'était une espèce de politique des mains propres, digne de pacifistes et de neutralistes, non certes de révolutionnaires classistes. Quand viendrait la guerre ils pourraient dire: nous avons fait notre devoir et mis nos responsabilités à l'abri. On disait alors: nous avons sauvé notre âme!

18 - Mai 1915: la conférence de Bologne [prev.] [content] [next]

Le 19 mai 1915, en raison de la précipitation des événements, une conférence entre la direction du Parti, le Groupe parlementaire, la Confédération du travail et des délégations de la périphérie du Parti fut convoquée à Bologne (Reggio Emilia, Rome, Turin, Bologne, Catane, Florence, Gênes, Milan, Pise, Venise, Parme, Modène, Naples, Ravenne). Il y avait 20 députés, 19 membres de la Direction, 14 confédérés.

Nous ne savons pas si quelqu'un possède les procès verbaux de cette réunion et des autres qui suivirent pendant la guerre. A la date du 16 mai il n'y avait pas encore de censure, mais le compte-rendu de l'«Avanti!» est tout à fait incolore. La motion publiée est faible et ne sort pas du ton de la séparation des «responsabilités». Sans doute proclame t'elle «l'hostilité inébranlable du prolétariat» (qu'elle déclare pourtant «motivée par l'appréciation des intérêts nationaux et des buts suprêmes du socialisme») à l'intervention. Elle déclare valable pour toujours sa décision de voter contre une quelconque demande de crédits de guerre; mais elle se contente d'appeler les prolétaires à des manifestations et des meetings empreints «de discipline, de dignité et de puissance», après quoi les socialistes, conscients de «ne pouvoir être aujourd'hui les arbitres du monde capitaliste, sûrs d'avoir fait leur devoir pour eux-mêmes, pour le pays et pour l'histoire, face à l'Italie et à l'Internationale, diviseront et maintiendront séparées leurs responsabilités de celles des classes dirigeantes.» Dans des articles de l'«Avanti!», et dans le fameux discours de Turati à la Chambre pour refuser les pleins pouvoirs demandés par le gouvernement Salandra à la veille de la déclaration de guerre à l'Autriche, il revient une phrase malheureuse: Que la bourgeoisie italienne fasse sa guerre! La bourgeoisie italienne faisait sa guerre, oui, mais avec la peau des prolétaires italiens envoyés pour égorger les prolétaires autrichiens.

Selon les historiographes droitiers et centristes de cette période, c'est de la réunion de Bologne que serait née la célèbre phrase de Constantino Lazzari: «ni adhérer, ni saboter», phrase que le vieux socialiste aurait mieux fait de ne pas inventer. La formule et la politique pacifiste qu'elle exprimait rencontrèrent dès le premier moment une vive opposition dans le Parti. Serrati lui-même, directeur de l'«Avanti!», ne la partageait pas, quoique les diverses décisions de la Direction pendant la guerre aient toutes été faibles et hésitantes. Les apologistes de Lazzari dirent qu'il se consacra à sauver l'unité du Parti, et que son «honneur» fut de ne pas avoir adhéré au massacre.

À la réunion de Bologne, divers représentants de la fraction révolutionnaire intransigeante, parmi lesquels quelques membres de la direction elle-même, et les représentants de diverses fédérations, prirent une position tout à fait opposée non seulement à celle des parlementaires et des chefs confédéraux, mais aussi aux hésitations de la direction.

Nous pouvons reconstituer la position que prirent quelques délégués de la Lombardie, du Piémont, de la Romagne et du Mezzogiorno, bien qu'à tant d'années de distance il n'y ait pas de textes disponibles (9).

Avant tout ils affirmèrent que le problème éminemment politique de l'action à développer contre la guerre devait être affronté par les organes du Parti et accepté comme tel par les camarades ayant des fonctions parlementaires et syndicales. Ce grief se représentera dans tout le cours des luttes ultérieures et jusqu'à ce qu'on en arrive à la scission de Livourne.

Il y eut un heurt direct entre celui qui parlait pour la gauche du Parti d'un côté et les députés et dirigeants syndicaux de l'autre. Les députés voyaient la question sur le plan parlementaire. On savait que la majorité des députés était neutraliste, comme l'avaient prouvé les trois cents cartes de visite laissées à la porte de Giolitti quand le roi avait appelé Salandra. Giolittiens, catholiques et socialistes auraient pu «mettre la guerre en minorité à la Chambre.» La gauche se déchaîna contre cette perspective. Celle-ci transparaît malheureusement dans la motion votée, qui affirmait que la pression des interventionnistes du «rocher de Quarto» était «anticonstitutionnelle». Dès cette époque nous fîmes cette observation évidente: et alors? Nous sommes les premiers à aller contre la constitution bourgeoise!

La discussion avec les dirigeants de la Confédération ne fut pas moins tendue. Ils s'époumonaient à dire que la grève générale contre la mobilisation «ne réussirait pas», et défiaient les représentants des Bourses du Travail et des fédérations de métiers de donner des assurances de défaitisme. Nous leur lançâmes au visage: vous ne craignez pas que la grève ne réussisse pas, vous craignez qu'elle réussisse. Vous savez que les ouvriers sont furieux contre la guerre, mais vous n'osez pas donner le mot d'ordre de grève pour empêcher la mobilisation. Non que vous craigniez les conséquences de la répression, ce n'est pas de lâcheté que nous vous accusons, mais vous craignez de vous souiller par une trahison de la patrie. Vos préjugés bourgeois sont tels que vous pensez que même dans le cas d'une guerre non de défense du territoire, mais d'agression et de vraie conquête, comme celle où nous nous trouvons, le socialiste a le devoir de ne pas nuire aux opérations militaires de la patrie. Inutile de dire que la volonté de guerre du peuple italien est une ignoble mystification, provenant de la part de ceux qui considèrent comme coupable le fait de lever le poing contre une guerre qui est monstrueuse!

Quand Turati prit la parole pour répondre par des sarcasmes aux déclarations des «révolutionnaires» de la direction, il posa en préalable que la position de l'extrême gauche était cohérente et respectable dans sa logique, et que, sans la partager théoriquement, il prenait acte de son caractère conséquent.

Les commentateurs osent dire aujourd'hui qu'en Italie personne ne prit la même position que Lénine, pour le sabotage de toute guerre, même de défense. En réalité, comme cela ressort d'articles de l'«Avanti!» et de l'«Avanguardia» ainsi que de propositions faites dans les réunions de Parti, cette position fut prise par l'extrême gauche italienne, avant même que les thèses de Lénine aient été connues. Nous le prouverons par des documents dans la seconde partie, où il apparaîtra clairement qu'entre 1914 et 1918, et malgré l'absence de liens internationaux, la gauche révolutionnaire développa en une martelante succession, dans la presse du Parti, les thèmes fondamentaux du combat léniniste contre les suggestions de la propagande belliciste (d'autant plus insidieuse qu'elle est revêtue d'oripeaux démocratiques) dans les rangs du mouvement ouvrier. Et c'est un fait (récemment rappelé par un historien non suspect de sympathie pour notre courant) que la Gauche apporta dans l'«Avanti!» précisément à la veille de la déclaration de guerre, la seule parole classiste et internationaliste sans équivoque:

«Encore une fois, ô tremblants serviteurs du fait accompli, qui voudriez nous faire lécher la main qui nous a abattus mais non brisés, les deux voies opposées se dressent nettes et précises: ou pour ou contre le préjugé national et les scrupules patriotiques. Ou vers un pseudo-socialisme nationaliste ou vers une nouvelle Internationale. La position de ceux qui, en s'opposant à la guerre, ne cachent pas une duplicité misérable, ne peut être qu'unique, aujourd'hui que la guerre est un «fait accompli»: contre la guerre, pour le socialisme anti militariste et international» (Le «fait accompli», 23 mai 1915; voir IIe partie textes 23-24).

La vigueur de la pression de la gauche fut telle qu'on décida de tenir le mercredi 19 mai des meetings prolétariens pour conjurer la déclaration de guerre. Mais le mécontentement de nombreuses régions représentées à la réunion imposa la décision, non proposée par les vrais marxistes de gauche, de laisser la grève à la libre appréciation des organisations locales. C'était ce que demandaient les délégués de Turin, où les masses prolétariennes étaient en ébullition. Comme en tant d'autres occasions, il y eut les «événements de Turin», précisément le 19, avec abandon de toutes les usines, manifestations violentes et heurts dans les rues. Le préfet donna tous les pouvoirs aux forces militaires et le siège de l'AGO (Bourse du Travail, dirigée par la gauche) fut bestialement saccagé tandis que la soldatesque faisait sauter le goulot de milliers d'excellentes bouteilles tirées de la cave de la fameuse Alliance coopérative turinoise.

Une fois encore, les faits démontrèrent le courage et la résolution des prolétaires de Turin, et même le bon esprit révolutionnaire de ces camarades. Mais en cette occasion une erreur de nature «cyclique» fut commise. Turin se mit toujours en mouvement au mauvais moment, c'est-à-dire qu'elle eut du mal à admettre que certaines décisions de lutte de classe devaient être nationales et non locales. Avec une Confédération et un Parti italien qui n'avançaient pas, on ne pouvait rien faire, même avec une Turin aux organisations et coopératives puissantes. Le bon vin était inutile dans tant d'eau fétide des pompiers sociaux. Il a été difficile de faire comprendre cela aux camarades turinois, même à ceux de la meilleure extrême gauche! Turin a été la capitale du Royaume, mais elle ne put réaliser la Commune.

Les heurts se déroulèrent comme d'habitude. Les ouvriers des usines désertèrent le travail en blocs compacts et occupèrent les rues et les places. Quelques barricades se formèrent et la population des maisons appuya la manifestation et la lutte. Les dirigeants socialistes, syndicaux et parlementaires, s'employèrent à «calmer les esprits». Le Préfet et le ministère de l'Intérieur échangèrent quelques télégrammes, et la force armée intervint. Le siège ouvrier et socialiste de Corso Siccardi fut occupé. Un ouvrier fut tué. Beaucoup de blessés, beaucoup d'arrestations, même parmi les dirigeants, et ensuite les procès et condamnations en assises. Certes, le siège de Corso Siccardi dévasté fut restitué le 25 mai, mais entre-temps les ouvriers avaient été écrasés par la force de l'État central, et les nationalistes interventionnistes, rares à Turin, purent faire le tour de la ville en célébrant la guerre radieuse… Un premier schéma de ce que sera l'après-guerre, l'illégalisme bourgeois du fascisme, l'erreur fatale de la classe ouvrière de répondre avec la formule stupide: nous sommes là pour défendre la légalité, au lieu de relever le défi, qui est toujours la meilleure des solutions historiques.

Turin donna une répétition générale de ces mouvements voués à l'échec. Le tout jeune Gramsci, comme le raconte un des siens, théorisa la chose. Il ne savait pas encore s'il était neutraliste où interventionniste, idéaliste ou marxiste (et c'était pardonnable), mais il était aveuglé par l'admiration d'un fils de la pastorale Sardaigne pour la métropole super-industrielle. Il écrivit: «Turin représente en petit un véritable organisme étatique.» L'observation est menée finement, «dans le concret», mais elle débouche sur une voie non-marxiste. Un organisme étatique peut s'appuyer sur Sassari et Turin, mais le problème à poser n'est pas communal, il est supra-national, européen, mondial. Celui qui a un regard «immédiatiste» ne le voit pas.

La terrible guerre de 1915 - véritable charnier dont la seconde guerre, malgré les souffrances des populations civiles, n'a été qu'une pâle répétition - avec ses 600 000 morts officiels sur le terrain et ses dix batailles sur l'Isonzo, exaspérait la haine du prolétariat vis-à-vis de la classe dirigeante, qui s'abreuvait de sang en levant le drapeau démocratique, encore plus que quand elle leva ensuite, avec le militarisme en sourdine, le drapeau nazi-fasciste.

Le Parti socialiste maintint son opposition, mais il avait des phrases malheureuses (ces quelques phrases n'entraînèrent que peu de mal, mais elles constituaient la position de toute une partie du mouvement, sous le couvert d'une unité que nous avions déplorée ouvertement dès avant mai 1915). Ainsi les gauches de Turin (qui s'appelèrent ensuite les rigides) stigmatisèrent celle de l'ultra-droitier Casalini: «le Groupe socialiste du Conseil [ambition habituelle de piloter en sous-main la politique italienne], face à l'irrévocable, se propose d'utiliser ses forces pour que l'Italie ne s'affaiblisse pas moralement ou matériellement face à l'ennemi.» Casalini concluait par le double cri: Vive le socialisme, vive l'Italie! Aujourd'hui, ce cri, même sous sa forme: Vive le communisme, vive l'Italie!, ne scandalise même plus. Il n'y a plus de gens rigides, uniquement des mous.

Toutefois le Parti dans son ensemble tint un bon cap, au moins dans le domaine de la reprise des rapports internationaux. Il fut présent à Zimmervald (5-8 septembre 1915) et à Kiental (24-30 avril 1916). Nous ne pouvons faire ici l'histoire de ces rencontres internationales et d'autres points notables, mais il faut relever que les délégations italiennes, composées, de manière prévisible, presque seulement de députés, parmi lesquels il y avait de vrais pacifistes convaincus, mais non de vrais marxistes révolutionnaires, ne purent refléter les positions de la vigoureuse gauche du Parti.

Voilà pourquoi le manifeste de la Gauche de Zimmervald signé par Lénine et Zinoviev ne porte pas de signature italienne. En effet, en raison de la guerre, les gauches italiens des années 1915 et 1916 ne possédaient pas de liens organisés en dehors de la direction du Parti. Les signatures italiennes du manifeste général de Zimmervald sont celles de Modigliani et de Lazzari. Lénine, on le sait, signa aussi ce texte, ouvertement anti-belliciste et qui condamnait ouvertement le social-patriotisme, en le considérant comme un bon «pas en avant vers la lutte réelle contre l'opportunisme, vers la rupture et la scission.» Il avait été écrit notoirement par Trotsky et reflétait aussi la position des spartakistes allemands, des héroïques Karl Liebknecht et Rosa Luxembourg.

Plus loin (10), le lecteur pourra cependant trouver, à la date justement de 1916 (voir surtout les textes 26 et 28), un exemple caractéristique de la bataille menée par la gauche pour «la plus farouche intransigeance» dans la conservation et dans la défense des «frontières idéologiques» du Parti contre toute position intermédiaire et de compagnonnage, la classique, insidieuse position des «indépendants» si âprement fustigée par Lénine.

19 - La conférence de Rome, février 1917, et autres manifestations de la Gauche [prev.] [content] [next]

Pendant la guerre il ne fut pas possible de convoquer le Congrès national du Parti, mais on réussit à tenir à Rome (non clandestinement) une conférence les 25 et 26 février 1917. Tous les documents concernant cette réunion ne sont pas non plus disponibles, cependant elle démontra qu'il y avait dans le Parti deux positions ouvertement en conflit.

Trois points furent discutés. Le premier concernait les rapports entre la direction du Parti et le Groupe parlementaire. Ce dernier fut l'objet de nombreuses critiques. De tous les côtés on dit que la responsabilité incombait à la direction sur la base d'un principe fondamental: le Groupe, comme la Direction de la Confédération du travail, ne pouvait avoir le droit de faire une politique propre qui ne fût pas en tout point celle du Parti. Mais après deux années de guerre, le Parti était haï et combattu de tous côtés, et l'idée sentimentale de ne pas se diviser sur le vote concernant le rapport d'activité l'emporta. Trozzi, de Sulmona, qui était de gauche, présenta un ordre du jour de félicitations à la Direction. L'autre gauche, Zanetta, de Milan, un ordre du jour similaire consistant en une simple approbation. Le premier obtint 23 841 voix, le second 6 295. La chose aujourd'hui ne semble pas claire: le fait est que les droitiers, c'est-à-dire les réformistes contraires à la Direction, ne voulurent pas se compter, si ce n'est dans les 2 690 abstentions.

Un deuxième point concernait une conférence des partis socialistes des pays de l'Entente (Italie comprise), qui était convoquée à Paris. Il était juste de ne pas y aller quelles que soient les conditions. Mais, au contraire, on discuta sur un point secondaire, le fait que le parti français avait de sa propre initiative réparti les voix internationales italiennes entre notre Parti et celui, ultra-interventionniste, des réformistes bissolatiens. À l'extrême gauche, on ne manqua pas de relever que la IIe Internationale et le parti français étaient bien morts, mais on vota sur deux ordres du jour, presque semblables, de Bombacci et de Modigliani qui, également, ne disaient rien sur le principe. Finalement, on n'alla pas à Paris; mais l'argument du nombre de voix était mauvais.

Sur le vital troisième point - «la paix et l'après-guerre» - il y eut, au contraire, une nette division. La gauche obtint plus de 14 000 voix contre 17 000 au centre-droit. Quant à la motion présentée par la gauche, et inconnue des «spécialistes» de l'histoire du mouvement ouvrier, l'«Avanti!» put seulement affirmer qu'elle «développait une orientation théorique intransigeante sur les critères du Parti socialiste pour la paix et l'après-guerre.» Mais dans la sentence du procès de Turin, un an plus tard, avoir voté cet ordre du jour «proposant une action révolutionnaire pour mettre fin à la guerre» figurera parmi les circonstances aggravantes à la charge de l'accusé Rabezzana.

Les rares historiens auxquels nous avons fait parfois allusion se contentent, tout en ignorant le texte de la motion, d'exprimer leur stupeur sur le fait que la gauche ait recueilli autant de voix, sans abstentions, c'est-à-dire contre les force de la droite et du centre (direction) réunies. Les maniaques du décompte des voix font une horrible grimace quand ce principe, appliqué comme il faut, les met dans leur tort.

Nous donnerons sur ce point les quelques lumières que nous possédons. On notera que le texte de la motion Rossi (centre droit), qui fut approuvée, ne dit rien, se contentant de répéter qu'on approuve la ligne de conduite du secrétaire du Parti, dont l'action ultérieure devait s'inspirer. Le débat fut au contraire très profond. La guerre - dit-on - est arrivée, même pour l'Italie, et on n'a pas pu l'empêcher (pour beaucoup, on n'a pas osé ou voulu essayer de le faire). Mais la guerre finirait bien un jour et viendrait la paix. Que dirait le Parti? Et quelles seraient, dans cette période future de paix et d'«après-guerre» dont on parlait déjà, la politique et l'action du Parti?

L'aile pacifiste ne soutenait que certains principes vains, d'ordre démocratique bourgeois, sur les caractéristiques de la paix que les gouvernements nationaux devaient conclure entre eux, et se nourrissait de formules connues: paix sans annexion (position particulièrement stupide en Italie, où la guerre était justifiée par le désir d'annexer Trente et Trieste et quelques autres territoires) et sans indemnités (souvenir de celles imposées par Bismark aux Français), droit des peuples à disposer d'eux-mêmes et Société des nations (ceci sera plus tard l'odieux wilsonisme, mais l'Amérique devait d'abord faire la guerre, avant de se mettre à diriger la paix). Naturellement, concernant les affaires internes, on demandait la démobilisation (belle invention!), le retour des libertés populaires, etc.

Les thèses soutenues par la gauche balayèrent toute cette vide idéologie archi-bourgeoise. Notre thèse était claire: la guerre était advenue parce qu'en régime capitaliste elle ne pouvait pas ne pas arriver (comme l'avait rappelé Zimmervald), et la question n'était pas de se prélasser dans une nouvelle ère de paix, mais de se poser le problème d'empêcher de nouvelles guerres. Quels moyens le prolétariat a-t-il à sa disposition? Un seul: renverser le capitalisme. Donc, si le programme d'aujourd'hui (1917) n'a pas su arrêter la guerre au moyen du défaitisme, le programme de l'après-guerre devra être celui de la prise du pouvoir par le prolétariat et de la révolution sociale. Le prolétariat, durement éprouvé par une guerre désastreuse (encore victorieuse à l'époque, malgré le lent mouvement des fronts), accueillerait favorablement cet appel du Parti pour arracher par des moyens révolutionnaires le pouvoir à la bourgeoisie belliciste, et il n'avancerait pas la revendication inoffensive que cette même bourgeoisie devînt pacifiste.

L'objectif socialiste, après la guerre, ne serait pas la paix mais la révolution de classe: voilà ce qu'on disait à Rome, voilà la revendication de la Gauche dont les filous d'aujourd'hui ont tout dit quand ils la définissent comme «théoricienne». C'est précisément parce que vous n'êtes pas des «théoriciens» que vous êtes devenus des traîtres pourris! Et la meilleure preuve en est votre pacifisme, qui se répand partout, jusqu'à Moscou, et surtout à Moscou.

Dans le volumineux dossier des actes du procès de Turin cité plus haut (aujourd'hui à l'Archivio di Stato de Turin), se trouve entre autres une brochure clandestine intitulée «Memoria al Partito Socialista della Federazione giovanile italiana», du 24/5/1917, dans laquelle est incluse la motion de gauche battue de justesse à Rome et qui avait été censurée dans toute la presse du Parti.

Le texte de la motion que nous avons exposé ci-dessus peut apparaître faible par rapport aux idées défendues à Rome par la Gauche révolutionnaire. Toutefois ce document supplémentaire servira à montrer que les idées de l'extrême gauche du Parti étaient bien celles-là. Et il faut aussi tenir compte du fait que, indépendamment de la signature personnelle ou des signatures que portait la motion, elle fut indéniablement le résultat d'un accord entre les éléments les plus résolus et d'autres qui n'étaient peut-être pas complètement à leur niveau, comme le dénombre le score élevé de 14 000 contre 17 000. Il faut aussi relever que, d'un point de vue purement formel, on dut peut-être atténuer l'expression de la motion, dans l'espoir qu'elle pût être publiée dans l'«Avanti!» sans encourir les foudres de la censure. Voici donc le texte tel qu'il fut inséré dans le petit mémoire des jeunes et dont il n'est pas sûr qu'il soit totalement fidèle à l'original:

«La Conférence nationale socialiste se sent une sûre interprète du prolétariat italien et mondial quand elle invoque la fin de la présente guerre meurtrière, dont la poursuite est en opposition aux buts et aux aspirations des classes travailleuses.

Quelles que soient les situations militaires et politiques contingentes des États en conflit, la Conférence pense que le Parti socialiste doit faire tous ses efforts pour la cessation de la guerre, qui s'est avérée incapable d'arriver à une solution d'un point de vue militaire.

Estimant que le mécontentement qui se propage actuellement du fait des cruelles conséquences de la guerre doit être pris sérieusement en considération, et que le Parti doit se proposer de le canaliser dans une action consciente et généreuse de solidarité envers les victimes de la présente situation, éclairée par les raisons socialistes de l'aversion prolétarienne contre la guerre.

Mettant tous ses espoirs en une paix durable, sans nouveaux conflits armés, dans l'action de classe énergique du prolétariat international, libéré des entraves des préjugés bourgeois, elle souhaite que l'action pour la paix du Parti socialiste se concrétise par les mesures suivantes: Renforcement de l'activité de propagande et d'organisation du Parti dans les sections, dans les fédérations provinciales et régionales et dans les rapports entre ces organismes et la Direction centrale, selon le plan de fonctionnement interne dont elle confie l'étude à la Direction, de façon à ce que le Parti lui-même soit prêt à remplir sa tâche en toute éventualité; Renforcement du mouvement des femmes et des jeunesses socialistes, ainsi que des rapports avec les organisations syndicales sur la base des tendances anti bourgeoises et anti bellicistes des travailleurs organisés; Travail énergique de reprise des relations internationales avec le mouvement socialiste contre la guerre dans les autres pays, suivant les délibérations déjà votées; Action parlementaire qui soit un écho fidèle et explicite de la pensée socialiste, et réaffirme à toute occasion la revendication de la paix, avec une sûre intransigeance et sans contacts avec les courants pacifistes bourgeois;

La Conférence fait appel à tous les camarades et à tous les organes du Parti, pour qu'ils sachent accomplir tout leur devoir contre les séductions et les menaces de l'adversaire, au nom de la solidarité internationale des travailleurs et pour l'avènement inévitable du socialisme.»

Peu après la conférence de Rome, la Direction du Parti continuera à s'en tenir à la politique hésitante et incolore qu'elle avait défendu contre de fortes résistances à la réunion de février. Entre-temps étaient arrivées les nouvelles de deux importants événements: la première révolution en Russie et l'intervention des États-Unis dans la guerre. La droite du Parti tendait à les utiliser en sens opposé à l'opposition de classe résolue à la guerre, dans la mesure où l'Entente semblait avoir accentué sa coloration démocratique de par la présence de la Confédération américaine et d'une Russie devenue démocratique, et dont les bourgeois croyaient qu'elle aurait continué activement la guerre anti-allemande. La Gauche du Parti ne manqua pas de réagir à cette orientation équivoque, en réaffirmant les positions internationalistes (voir, entre autres, le texte 28).

La Direction poursuivit selon sa mauvaise habitude de traiter tous les sujets lors de réunions communes avec le Groupe parlementaire et avec la Direction de la Confédération du travail. Une première réunion eut lieu les 9 et 10 avril 1917, et, naturellement, en l'absence de représentants des organisations de base, il n'apparaît pas d'affrontements entre positions divergentes. Le communiqué fait allusion aux nouveaux événements que nous avons indiqués avec des phrases incertaines de ce genre: «On a envisagé […] les différentes situations dans lesquelles pourrait se trouver le PSI, aussi bien pendant qu'après la guerre, et on a prévu dans les différents cas les diverses attitudes que le Parti devrait tenir pour conserver à son action son net caractère de classe, tout en tentant d'utiliser toutes les données objectives pour agir dans l'intérêt du prolétariat.» Le communiqué fait ensuite allusion à la nécessité de déjouer les piège d'autres partis désireux de se refaire une virginité politique, en se référant clairement à l'exploitation électorale des mérites du Parti Socialiste durant l'après-guerre. Mais, pour arriver à l'habituelle unanimité, il continue: «Sans pourtant refuser de s'appuyer sur l'ensemble des forces favorables dans le pays afin que les aspirations du Parti [censuré] atteignent sûrement leur but.»

Le 25 avril eut lieu une réunion du Conseil de la Confédération du travail, qui salua le peuple russe, souhaita la paix, proposa certaines mesures de caractère économique, d'assistance et réformistes, pour l'après-guerre, et invita «le prolétariat à veiller à ce que la bourgeoisie n'exploite pas la situation anormale pour briser les revendications auxquelles la guerre lui a donné un droit incoercible.»

Une autre réunion semblable eut lieu le 8 mai à Milan uniquement avec des représentants des sections de Milan et de Turin. À l'Archivio di Stato de Turin nous avons trouvé une circulaire du 20 mai qui reproduit les deux ordres du jour intégralement, c'est-à-dire avec la partie censurée dans l'«Avanti!». Le premier fait allusion à la lutte pour la paix du prolétariat international et aux caractères démocratiques de celle-ci tels qu'ils avaient été revendiqués par les socialistes russes (il s'agissait à l'époque des mencheviks et des populistes prédominants dans les Soviets). Un second ordre du jour se référait aux manifestations (contre la guerre) qui se déroulaient en différents endroits d'Italie et s'exprima d'une manière pour le moins équivoque: «Il remarque le caractère spontané, fatal et humain, de ces mouvements, et met en garde le gouvernement contre toute action qui n'en apprécierait pas toute la signification profonde et prémonitoire. Il déclare que le devoir des socialistes est d'assister le prolétariat, également [sic!] dans ces circonstances, et il les engage dès maintenant à cette défense fraternelle. Mais, en même temps, conscient du caractère délicat de la situation, [?!] et face à des tentatives tendant évidemment à rejeter sur le Parti socialiste des responsabilités qui ne sont pas les siennes, il avertit les organisations et les militants: 1) que plus que jamais ils doivent comprendre la valeur matérielle et morale de la discipline […]; 2) que l'initiative d'agitations de caractère politique général incombe et doit incomber aux seuls organes directeurs du Parti. Il invite donc les organisations et les militants à ne pas prendre d'initiatives isolées et partielles, car elles pourraient compromettre la force que le Parti socialiste a indéniablement acquise face à la guerre, et qui servira au moment opportun à réaliser ce programme politique et social que le PS s'apprête à défendre vigoureusement.»

À la suite de cette réunion, le 16 mai fut publié un manifeste des trois organismes, intitulé: Pour la paix et pour l'après-guerre: les revendications immédiates du PS. Le manifeste rappelait les principes de Zimmervald et détaillait les caractéristiques démocratiques de la paix. Il énumérait ensuite des revendications propres à l'Italie, qui sont celles dont on abusera largement dans l'après-guerre: république, suffrage universel, abolition du secret en politique étrangère, développement des autonomies communales et régionales et décentralisation générale (!), réformes de la bureaucratie et de la justice, politique du travail, répression de l'émigration, travaux publics, nationalisations, etc. Il ne manquait pas de répéter la phrase usée: reconnaissance effective du droit à une existence digne et humaine pour tous les travailleurs, avec les habituelles références aux vieux réformistes de toujours. Pour la terre, il demandait timidement la socialisation, à commencer par les œuvres pieuses (!) et par les terres incultes, puis il avancait la formule: la terre exclusivement à ceux qui la cultivent directement. Et ainsi de suite, avec d'autres petites formules économiques qu'il ne vaut pas la peine de rapporter.

Entre temps, l'atmosphère sociale italienne était en train de devenir incandescente. De toutes parts les délibérations de la réunion et le manifeste, publiés par l'«Avanti!», suscitèrent de vives réactions. Celles des Jeunesses, qui reprenaient à leur compte la motion minoritaire à la réunion de février, fut très vive, et beaucoup de sections émirent des votes analogues. Les actes du procès de Turin rappelaient les sections et fédérations de Vercelli, Novara, Alessandria, et surtout Turin, qui repoussèrent l'invitation, à ne pas faire de manifestations pour obtenir la fin du conflit et affirmaient: «Une tâche de tout premier plan du Parti socialiste est de conduire le prolétariat à imposer la paix en utilisant tous les moyens que peuvent lui offrir les circonstances, et de préparer et d'organiser à cette fin les forces de la classe ouvrière.»

Mais le document le plus significatif de cette rébellion de tout le Parti contre la faiblesse des organes centraux fut l'ordre du jour voté par la section de Naples le 18 mai 1917, qui circula dans le Parti et qui peut être considéré comme représentatif de la position politique de la Gauche. En raison de son importance et de son caractère systématique, nous le reproduisons intégralement dans la seconde partie (texte 27).

Après avoir réaffirmé le rapport de principe entre capitalisme mondial et guerre, ce texte niait toutes les modalités de la paix dont on prétendait qu'elles pourraient en assurer la perpétuité avant que le système bourgeois ne soit renversé. Il indiquait que le programme de l'après-guerre ne pouvait être que l'assaut contre le gouvernement bourgeois pour l'abattre. Il relevait le mécontentement des masses et affirmait qu'il devait être encouragé et encadré dans le Parti. Il déplorait l'habitude de la direction du Parti de subordonner ses décisions au Groupe parlementaire et à la Confédération du travail, dont l'orientation devait venir au contraire du Centre du Parti. Enfin, il souhaitait que le Parti sache accomplir son devoir en se mettant à la tête du prolétariat en lutte. C'était précisément les thèses défendues dans le débat de la réunion de Rome, et elles sont exprimées ici avec une extrême clarté.

20 - Caporetto et la réunion de Florence [prev.] [content] [next]

L'été 1917, la guerre se déroulait encore dans la boue des tranchées. Ce fut Claudio Treves qui eut le malheur de prononcer la célèbre phrase: «Cet hiver, plus un homme dans les tranchées.» Cette phrase, bien que résolue, n'était pas révolutionnaire. Au fond, elle exprimait la vieille idée réformiste selon laquelle la pression du prolétariat amènerait les classes dominantes à trouver le chemin de la paix. La gauche posait au contraire clairement l'autre solution: mettre fin à la guerre en renversant la bourgeoisie et sa domination. Treves voulait réellement la fin du conflit, mais justement pour éviter qu'il ne débouchât sur une guerre civile.

Il y avait eu une autre réunion de la Direction les 23 27 juillet 1917. Elle décida de participer à la réunion des socialistes de l'aile zimmerwaldienne convoquée à Stockholm pour le 10 août en prévision d'une autre réunion de tous les Partis socialistes de la IIe Internationale convoquée par les socialistes russes, réunion pour laquelle les zimmerwaldiens n'avaient pas apprécié que les Russes (alors encore de droite) aient invité les socialistes coupables d'avoir appuyé la guerre. Ces réunions de Stockholm n'eurent pas lieu, comme on sait, et d'autres convocations eurent au contraire lieu dans le camp équivoque de la IIe Internationale.

Il est probable que cette réunion de la Direction, les manifestations qui la suivirent et la tension générale qu'il y avait en Italie, où se dessinait une violente réaction contre le Parti, provoquèrent la réunion à Florence d'un comité de la fraction de gauche sur la constitution duquel nous ne pouvons donner de documents, mais seulement reproduire une importante circulaire du 23 août 1917 qui se réfère à la convocation du XVe Congrès national du Parti socialiste (ensuite renvoyé à l'automne de l'année suivante), et qui annonçait qu'à l'occasion de la dernière réunion de la Direction, certaines sections et fédérations, «de Milan, Turin, Florence, Naples et d'autres plus petites, ont décidé de constituer le premier noyau de la fraction intransigeante révolutionnaire

Nous reproduisons dans la seconde partie (texte 30) le texte de cette circulaire qui, tout en n'ayant pas une orientation théorique précise, exprime bien une orientation tout à fait opposée à celle, insatisfaisante, de la Direction du Parti.

Lors les mouvements d'août 1917, ce furent encore une fois les ouvriers de Turin qui menèrent une véritable action de guerre de classe. La gravité de la répression et la violence du procès, devant un tribunal militaire, intenté à tous les chefs locaux du Parti, y compris Serrati lui-même, qui était courageusement accouru, étant donné que la censure remplissait de pages blanches tout le journal, sans compter les très vives discussions qui s'en suivirent au sein du Parti et la coïncidence historique de la défaite de Caporetto survenue peu après, formèrent autour de ces mouvements presque une légende. L'habile marxiste Treves put condamner l'erreur du «localisme», tandis que les Turinois reprochaient justement au Parti de les avoir laissés seuls. Dans la polémique ils ne surent pas dire que le mouvement était resté local parce que, se trouvant sous la pression des Treves et de leurs traditions, et précisément parce que celles-ci n'avaient pas de caractère infâme, la proposition d'un mouvement «national-simultané» et non local aurait dû passer sur le corps des Turati et des Treves avant de triompher. C'est d'ailleurs ce que, dans tout le reste de l'Italie, la gauche répondit à la «Critica sociale», en posant ouvertement l'exigence de la scission du Parti comme condition pour prendre les armes lors d'une action révolutionnaire.

De plusieurs côtés on déformait la vérité sur le mouvement de Turin, même si c'était en faveur des ouvriers et de la vigueur de la direction socialiste à demi de gauche, et ceci provenait du fait que les bourgeois échafaudaient un rêve, celui d'une répression à l'échelle nationale des «défaitistes», que le fascisme réalisa par la suite. Il est exagéré de parler de centaines de morts, de milliers de blessés, mais il est de fait qu'il y eut une cinquantaine de morts, dont deux ou trois seulement du côté des forces de l'ordre. On partit d'une protestation pour le manque de pain, puis la foule et les organisations proclamèrent leur haine de la guerre. Les ouvriers prirent les armes qu'ils purent, et les soldats leur en donnèrent quelques-unes. Les femmes attaquèrent les blindés et il fallut un déploiement de forces énorme, des milliers d'arrestations de manifestants et de militants socialistes, et une pression morale inouïe sur les parlementaires et les chefs syndicaux ouvriers, pour désarmer le mouvement, avec l'habituelle invasion du Corso Siccardi, puis le procès fracassant avec de lourdes condamnations.

Il faut relever que les ouvriers de Turin ne manquaient pas plus de pain qu'ailleurs, et que la tranchée ne leur faisait pas peur car ils étaient exonérés du service par leur appartenance à des usines de production de guerre. Ils défièrent même le châtiment d'être envoyés au front par la perte de leur «brassard bleu» si envié. Comment nier que ce fut un fait politique, et non économique, qui poussa à la lutte une telle avant-garde ouvrière?

Il fut facile de démontrer à de vrais militants ouvriers qu'il était faux de dire que les mouvements de Turin travaillaient à la victoire des autrichiens. Si la Turin ouvrière avait pu vaincre à elle seule, cela aurait été la meilleure invitation faite aux travailleurs de Vienne et aux combattants du front autrichien pour qu'ils se soulèvent. La campagne de la plus répugnante bourgeoisie d'Europe pour prouver que le «complot» de Turin avait préparé la déroute de Caporetto, plus que ne l'avait fait la phrase de Treves citée plus haut, était donc vaine.

Turin donna un grand exemple, avec un héroïsme de classe qui marqua une étape sur la voie de la préparation du mouvement communiste italien, jusqu'à d'autres événements, contraires eux, que nous trouverons sur notre chemin.

La défaite militaire, qui donna aux autrichiens une bonne partie de la Vénétie, provoqua de vives réactions. Les interventionnistes se jetèrent sur la revendication de la «défense du territoire national», en espérant faire s'écrouler la position des prolétaires et des socialistes, pour qu'on arrive, aussi en Italie, à l'union sacrée et à la concorde nationale totale, et ils pensèrent que le Groupe socialiste de la Chambre se prêterait au jeu. Il s'en fallut de peu, il est vrai. Si la Direction du Parti n'en était venue à résipiscence, et si tout le Parti ne s'était mobilisé, malgré les difficultés de la situation, pour la soutenir, le «désastre» serait arrivé. Au cours des années suivantes, avant et longtemps après la scission du Parti, nous nous sommes demandé si cela n'aurait pas été préférable!

Mais, en ces heures là, tandis que les vrais italiens opposaient (très platoniquement) le barrage de leurs poitrines aux «hordes» autrichiennes, beaucoup de militants du Parti couraient à Rome faire barrage à la trahison des députés socialistes. Nous pûmes la conjurer en les retenant presque physiquement sur la route du Quirinal, alors que, dit-on, Turati s'était déjà habillé afin d'y aller (en frac ou pas, peu nous importait). Sans donner de noms, un épisode est révélateur de la situation. Un bon camarade de la gauche arrive tout essoufflé à la Direction du Parti, où un groupe de la fédération de la Jeunesse exhorte et conjure le brave Lazzari de tenir bon. Lui, arrivant avec les nouvelles fraîches de la salle de rédaction, halète: il paraît qu'on les a arrêtés à Piave, sans reculer davantage! Nous, nous pensions arrêter le Parti sur la voie de la défaite de classe, et nous le regardâmes, ébahis: en lui parlait déjà le complexe de la défense de la patrie et des petits drapeaux tricolores sur la carte de géographie. Dans nos têtes et dans nos cœurs il y avait tout autre chose, et nous voyions - peut-être un peu ingénument - un drapeau rouge qui jusqu'alors avait été préservé, traîné dans la boue. Nous le lui criâmes au visage.

En octobre et novembre (la fameuse «déroute» et l'abandon des armes eurent lieu le 24 octobre 1917) continua dans le Parti ce véritable corps à corps qui plus tard devait servir à conférer un mérite indu à nos droitiers vacillants, celui de ne pas s'être déshonorés. Le fait est que nous fûmes si décidés et actifs qu'ils ne purent se débarrasser de leur… honneur!

Lazzari et la direction étaient alors fermement décidés à empêcher ce qu'une forte majorité des députés voulait faire: sinon entrer dans un cabinet de «défense nationale», du moins ne pas refuser leurs voix à tel ministère et aux crédits pour la défense. C'était un résultat qui sembla important aux jeunes de l'aile marxiste d'extrême gauche, et pour le moment on tut la divergence sur la question du sabotage de la guerre, que Lazzari avait désavoué. Dans la pratique, les prolétaires mobilisés avaient appliqué le défaitisme, bien que de manière insuffisante, en désertant le front. Ils avaient jeté leurs armes au lieu de les garder pour des actions de classe, comme cela se passait à la même époque sur le front russe; et s'ils n'avaient pas tiré sur leurs officiers c'était parce que les officiers s'étaient enfuis avec eux au lieu d'empoigner les historiques pistolets de l'Amba Alagi de 1895-1897 (autre grande époque italienne) dans la tentative d'arrêter leur fuite.

Les masses avaient compris ce qu'elles pouvaient comprendre tant que le Parti révolutionnaire ne les éclairait pas davantage.

Mais pour Lazzari et la direction il s'agissait maintenant d'empêcher que le Parti socialiste ne s'unisse au cri de: reprenez les armes et retournez-les contre l'ennemi!

En l'occurrence ce ne fut pas la gauche de la fraction intransigeante, mais toute la fraction qui se réunit pour lutter (nous avons déjà dit qu'il aurait peut-être mieux valu briser cette même fraction dès ce moment-là, mais les événements ne se déroulèrent pas ainsi). La Direction adhéra au mouvement de la fraction et la convoqua quand nous le proposâmes, sans convoquer tout le Parti, les députés et les confédéraux. C'était une première victoire pour nous. La réunion fut tenue illégalement (puisqu'elle avait été interdite par la police) à Florence, la nuit du 17 au 18 novembre 1917. Elle était ouvertement dirigée contre les attitudes de la droite du Parti, c'est-à-dire contre les parlementaires, les chefs syndicaux et les maires de certaines communes comme Milan et Bologne, qui tous vacillaient gravement. De cette réunion non plus on n'a pas trouvé les procès-verbaux, mais seulement le texte de la motion qui, pour des raisons déjà exposées, devait être unanime. Il ne fut donc pas possible de le préparer de façon à ce que les scélérats crient au «théoricisme», mais on se mit d'accord. Gramsci (ceci contre les tentatives de reconstitution des historiens) ne tint aucun discours. Il écouta seulement, avec le regard étincelant des bons moments. Les qualités personnelles, pour nous, n'ont jamais beaucoup d'importance, mais on peut dire qu'un homme remarquable l'est peut-être davantage quand il apprend que quand il enseigne. Aujourd'hui nous sommes empoisonnés par trop de gens qui enseignent sans avoir jamais appris; et nous pensons, on le comprend, non à l'enseignement de l'école, mais à celui de la vie, de l'histoire.

La motion est très brève. On notera la phrase selon laquelle: «l'attitude du Parti socialiste ne peut dépendre des hauts et des bas des opérations militaires.» Suit la condamnation résolue de toute manifestation qui aurait le sens d'«adhérer à la guerre, d'accorder une trêve à la classe bourgeoise, ou en tout cas de modifier l'orientation de la lutte prolétarienne.» Ces manifestations sont condamnées pour leur incohérence, leur indiscipline, et à cause du refus des responsabilités que l'ensemble du Parti avait déjà prises et dont il ne pouvait se dépouiller. On rappelle enfin la résistance à toute «séduction d'idéologies bourgeoises» et l'«irréductible opposition à la guerre» pour lesquelles tous les membres du Parti, et «en particulier ceux qui ont des charges représentatives», sont énergiquement appelés à tenir bon.

Il n'y a pas davantage dans ce texte, pas même d'injonction aux hésitants de quitter nos rangs. Mais la réunion marqua un point important et atteignit le but, qui alors sembla prioritaire, de freiner les mouvements équivoques des droitiers et d'ôter à la canaille patriotique la satisfaction de la concorde nationale. La perspective de l'avenir et ce que les charognes appellent une vision théorique existèrent bien dans les discours, que certains témoins, qui sont loin d'être morts en militants d'extrême gauche, ont rapportés. Elles devaient laisser des traces indélébiles pour les luttes à venir.

Depuis ce moment, le groupe des plus résolus, qui se rassembla à l'occasion de cette réunion, s'organisa toujours mieux, et on vit se dessiner la plate-forme propre à la «gauche italienne», qui n'était pas la même chose que la vieille fraction intransigeante, mais bien davantage.

Les répercussions de ce sursaut décidé se firent d'ailleurs sentir jusque dans les organes de la Direction. De novembre à janvier se succédèrent des «circulaires» que l'on reprochera à Lazzari lors de son procès et qui visaient à empêcher l'action indépendante des députés et des confédéraux (le 1er novembre Rigola avait écrit que «le peuple italien doit se rassembler dans un suprême effort de volonté pour repousser l'agresseur»!) et à maintenir tout le Parti, sans exception, sur la ligne établie centralement dans la plus rigoureuse «fidélité à la discipline socialiste.»

Dans la période suivante, la classe dominante italienne et le gouvernement, certains qu'ils ne parviendraient jamais à obtenir la solidarité du Parti socialiste, se mirent à réprimer durement toute critique à l'égard de la guerre, tout mouvement et toute agitation ouvrière. Le 24 janvier 1918, la police arrêta le secrétaire Lazzari et le vice-secrétaire Bombacci, et monta un procès pour complot et défaitisme. La presse du Parti, déjà étouffée par la censure de guerre, fut menacée d'être entièrement supprimée. À la Chambre, les députés réagirent au nom de la démocratie violée, mais c'est justement alors que Turati prononça le discours du 23 février où se trouvait la phrase: «Pour les socialistes aussi, la patrie est sur le Grappa», car c'était sur la ligne du Grappa que se consolidait le front de l'armée italienne. Mais la gauche du Parti, malgré l'arrestation de nombreux dirigeants, sut à nouveau se dresser et protester contre cette déviation par rapport à la politique d'opposition à la guerre. Forte de son appui, la Direction put intervenir en mai avec énergie contre le Groupe parlementaire et la Confédération (celle-ci fut de plus désavouée en juillet, bien qu'avec une formule ambiguë, par son conseil national), qui avaient décidé d'accepter l'invitation du gouvernement à participer aux commissions réunies pour étudier les mesures susceptibles de faciliter en temps voulu le passage de l'état de guerre à l'état de paix. En juin elle put désavouer ouvertement le discours par lequel Turati, méritant l'accolade de Bissolati, avait salué la résistance italienne sur le Piave, en rappelant tout le groupe au respect des critères fixés lors de la réunion de novembre 1917 (on remarquera que Turati avait été le seul à refuser de se démettre de la «grande commission» gouvernementale). L'ordre du jour du 17 juin de la Direction est, en fait, une réaffirmation explicite des thèses de Zimmerwald et de Kiental.

En mai 1918, on arrêta également Serrati, et en juillet eut lieu son procès, en même temps que celui des camarades de Turin: les condamnations allèrent jusqu'à six ans de réclusion pour Barberis.


[suite]


Notes: [prev.] [content] [end]


Voir le texte 14 dans la seconde partie du présent volume. [back] Il s'agit seulement, du reste, du premier d'une série d'articles, parus entre août 1914 et mai 1915 et au-delà, et reproduits dans la seconde partie de ce volume, où les justifications courantes de l'appui prolétarien à la guerre sont systématiquement et l'une après l'autre démolies - textes 13 à 28. [back] Voir le texte 23 dans la seconde partie du présent volume. [back] Il serait intéressant de suivre dans la presse régionale et provinciale socialiste des mois d'avril et de mai les réactions du Parti à la perspective toujours plus proche de l'intervention italienne dans le conflit européen et à la circonspection politique de sa direction. À cette fin il est utile de signaler entre autre la motion votée au VIIIe Congrès de la Section socialiste de la province de Forli le 11 avril 1915: «Le Congrès provincial socialiste de Forli, reconnaissant que l'affirmation de la neutralité est devenue aujourd'hui insuffisante, déplorant que la Direction du Parti n'ait pas su imaginer le moyen d'opposition efficace à la guerre, affirme la nécessité de la grève générale pour empêcher que le prolétariat, dans l'intérêt de la bourgeoisie, ne soit jeté dans l'effroyable massacre» (de «La lutte de classe», 17/04/1915). On peut noter, à la lecture de cet hebdomadaire, que la gauche, notamment celle de la Fédération de la jeunesse, avait développé dans la période suivant août 1914, en dépit de la défection de Mussolini, un actif travail de propagande dans les sections et les villes de Romagne, au milieu des hurlements interventionnistes et bellicistes des républicains. Concernant la motion votée le même mois et dans le même sens par la Fédération de la jeunesse socialiste voir le chapitre 22. [back] Voir les textes 26 et 28 dans la seconde partie du présent volume. [back]

Source: Traduit de «Editions Il Programma Comunista» - 1964

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HISTOIRE DE LA GAUCHE COMMUNISTE 1912 - 1919 If linked: [English] [German] [Italian] [Spanish]



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Première Partie Introduction | 1 - 5 | 6 - 10 | 11 - 15 | 16 - 20 | 21 - 24 | 25 - 29

Seconde Partie 1 - 10 | 11 - 20 | 21 - 30 | 31 - 40 | 41 - 50 | 51 - 56



Content:


La ligne historique de la gauche communiste des origines à la fin 1919 en Italie 21 - Le XVe Congrès socialiste: Rome, 1 - 5 septembre 1918 22 - Les jeunes socialistes pendant la guerre 23 - La grande révolte prolétarienne de l'après-guerre: les épisodes de Naples 24 - L'explosion de l'«après-guerre italien» Source



La ligne historique de la gauche communiste des origines à la fin 1919 en Italie

21 - Le XVe Congrès socialiste: Rome, 1 - 5 septembre 1918 [top] [content] [next]

La bourgeoisie italienne était encore en train de jouer son sort sur le front et dans les honteuses joutes entre futurs vainqueurs, dans l'éventualité où les choses tourneraient à son avantage. Elle faisait au Parti socialiste l'honneur de croire que, si elle l'avait provoqué, il aurait su faire naître un Caporetto d'un autre ordre. Elle avait peur de nous, et pour freiner la colère révolutionnaire elle comptait, comme aujourd'hui, plus sur l'illusion démocratique que sur les coups de bâton. Elle permit la convocation à Rome du Congrès du Parti, qu'elle avait interdit en 1917. Après l'arrestation et la mobilisation de nombre de nos militants, nos rangs s'étaient raréfiés et étaient sérieusement éprouvés, et nos adversaires comptaient sur l'action de la droite parlementaire et syndicale pour mettre de l'eau dans notre vin. Mais, en Italie, tout le monde en avait assez de la guerre, même la droite du Parti, qui pensait que, si la guerre ne finissait pas, même les pierres seraient passées du côté de l'extrême gauche, sa bête noire.

Le Congrès déçut tout le monde. 365 sections y étaient représentées. Le Parti était solide, justement grâce à sa dure lutte contre la guerre, et le débat fut animé grâce à la contribution de divers militants prolétariens du Nord et du Sud, aussi rudes et expéditifs que mécontents - avec mille raisons! - des manœuvres de la droite parlementaire et confédérale, et indignés aussi bien par Turati défendant le caractère «sacré» de l'indépendance nationale que par les subtils «distinguos» intellectuels de Graziadei.

Repossi, vieux militant de gauche, tint le discours le plus résolu en faveur de Lénine et de la dictature du prolétariat (significativement, les droitiers avaient évité de faire la moindre allusion à la révolution bolchevique, qui suscitait l'enthousiasme des congressistes), et pour la mise en accusation du roi et du gouvernement: «Trêve de modération, concluait-il. Classe contre classe: d'un côté la bourgeoisie, toute ensemble, contre nous; de l'autre nous seuls, contre le monde entier: voilà la tâche des socialistes.»

La thèse de l'extrême gauche fut développée par Salvatori, qui avait été à Bologne en 1915 et à Florence en 1917. Il déplora qu'il n'y ait pas eu de rupture ouverte du Parti dès le début de la guerre et que celui-ci se soit installé dans la formule: «ni adhérer, ni saboter»: «Vous - dit-il en s'adressant aux droitiers - vous auriez dû adhérer à la guerre; nous, nous aurions dû la saboter dès le début.» C'est lui qui prépara avec Trozzi la motion d'extrême gauche. Encore une fois, ce qui y prédominait était la question de la politique du moment. Non seulement on y désavouait le Groupe parlementaire, mais on déplorait même la faiblesse de la Direction du Parti. La discussion fut déviée par un tumultueux incident: Modigliani se leva pour dire que si une telle motion était votée, tous les députés présenteraient leur démission. Alors Trozzi eut la faiblesse de retirer sa signature et ce n'est qu'après de longs débats que Lo Sardo, homme habile mais qui ne fut jamais très rigoureux, rédigea une formule atténuée que même Modigliani accepta.

Mise aux voix, la motion Salvatori en recueillit 14 015, la motion centriste de Tiraboschi 2 507 et celle de Modigliani 2 505. La motion victorieuse dit ceci:

«Le XVe Congrès du Parti socialiste italien:

  1. applaudit l'œuvre de la Direction du Parti sur le terrain de la politique internationale et approuve son attitude en politique intérieure tout en observant l'excessive tolérance de cette Direction envers certains groupes, organisations et personnes, par attachement à l'unité de toutes les forces socialistes;
  2. il désigne à la reconnaissance du prolétariat l'«Avanti!», qui a signé dans cette période de guerre une page glorieuse de lutte de classe, notamment en jetant l'alarme contre la possibilité de collaboration, et en mobilisant ainsi autour de lui toutes les énergies socialistes;
  3. en ce qui concerne le Groupe parlementaire socialiste […], tout en prenant acte de son action jusqu'à la Réunion de Rome de février 1917, il déclare que bien qu'il ait été invité à une plus énergique opposition à la guerre, et à un plus grand contact avec les masses, le Groupe, tant par ses manifestations individuelles que par les décisions de sa majorité, n'a pas répondu aux décisions de cette réunion et aux directives des Congrès de Reggio et d'Ancône, rappelés par la Direction du Parti et par les masses organisées, et ce plus particulièrement lors du dernier discours de Turati et le vote de solidarité du Groupe qui le suivit; il invite le Groupe parlementaire à s'en tenir strictement à la volonté du Parti et à l'orientation donnée par ses organes responsables;
  4. …il réaffirme que le Groupe parlementaire socialiste doit, dans chacune de ses manifestations politiques publiques, être discipliné aux décisions de la Direction, à laquelle incombe la responsabilité de donner au Parti ses directives; dans cette perspective, modifiant à juste titre les statuts, il confie à la Direction elle-même le mandat de discipliner ce rapport à toutes les occasions, même en ce qui concerne des événements parlementaires inopinés, et avec les sanctions qui s'imposent, y compris l'exclusion. Le recours possible du militant frappé d'exclusion, recours à présenter à la Direction, sera examiné par referendum par les sections ou le Congrès s'il a déjà été convoqué.»

Nous avons rapporté la motion ainsi atténuée pour montrer comment, encore une fois, l'affirmation de principes valides et toujours soulignés par la gauche ne se traduisait pas ici par une coupure nette et radicale dans la pratique, et comment le scrupule de l'unité amenait à une régularisation de fait, sinon de principe, du passé. Il suffira de quelques mois pour que le Groupe parlementaire recommence à n'en faire qu'à sa tête, et pour que la Direction… laisse courir.

Le fait est que le Congrès avait éludé les questions de fond pour se concentrer sur une joute d'accusations et de contre-accusations concernant des actes individuels. Un an auparavant, quand on avait parlé pour la première fois de Congrès, l'extrême gauche avait demandé que le débat fût exhaustif et qu'on n'évitât pas les discussions «théoriques» qu'on craignait tant par peur de conflits susceptibles de compromettre l'unité du Parti. C'était précisément sur le terrain de la pratique que le débat sur l'action à développer dans le pays et sur les méthodes à suivre dans les rapports internationaux se dessinait, et étant donné le désaccord pratique sur ce qu'on appelait «aller à droite ou aller à gauche», la meilleure manière de l'envenimer était de le laisser en suspens «en confiant la solution au hasard, à Messieurs les Evénements…» (Pour une discussion exhaustive dans l'«Avanti!» du 13.10.1917; voir dans la seconde partie les textes 32 et 34).

Dans les faits, la nouvelle Direction sortie du Congrès de Rome ne pourra pas ne pas se perpétuer, précisément du fait de l'absence d'éclaircissement sur les questions de fond et donc de redressement administratif, des hésitations et des errements du passé, pour la plus grande honte des «praticiens», des «concrétistes» et des «contingentistes», aussi bien que des partisans de l'unité à tout prix.

On dit que ce qu'on devait appeler plus tard le maximalisme naquit lors de ce Congrès. Les plus acharnés auraient été Gennari et Bombacci: le plus grand mérite des «assises» de Rome reviendrait au vrai révolutionnaire Salvatori, qui ne mérite certes pas qu'on l'accuse d'avoir tenu le maximalisme sur les fonts baptismaux. L'ordre du jour sur la situation nationale et internationale de Gennari affirmait que, sous le socialisme, le concept de patrie était dépassé, et que, dans l'action pratique, on devait hâter la paix et canaliser le mouvement général vers le programme maximum, celui de l'expropriation de la bourgeoisie. Ce n'est que plus tard que l'on put soumettre des phrases de ce genre à un meilleur crible, à la lumière du marxisme, lorsque le «maximalisme» révéla la pauvreté de son contenu et de son appréciation de l'après-guerre.

Cependant, la guerre approchait de sa fin, avec la victoire - tant glorifiée par la bourgeoisie italienne - de la bataille de Vittorio Veneto et l'entrée des troupes dans les campagnes et les villes «libérées». Mais les problèmes tant attendus «de l'après-guerre» se dressaient à présent dans toute leur dureté.

22 - Les jeunes socialistes pendant la guerre [prev.] [content] [next]

Avant de passer à l'après-guerre, il est utile de revenir brièvement sur les vicissitudes du mouvement de la Jeunesse socialiste, dont nous avons rappelé le remarquable appui à l'aile gauche révolutionnaire du Parti jusqu'à la veille du conflit de 1914-18.

Dès août 1914, la Fédération de la jeunesse avait accueilli l'éclatement du conflit européen en prenant la même position résolue contre la trahison social-nationaliste que la gauche du Parti, position que nous avons illustrée par des références à des articles fondamentaux de l'«Avanti!». Elle n'échappa malheureusement pas à une légère crise lorsque Mussolini, en octobre 1914, accomplit sa honteuse défection.

Le journal l'«Avanguardia» était alors dirigé par Lido Gaiani, qui suivit malheureusement le futur duce, ce qui ne manqua pas de provoquer un certain désarroi dans les rangs de l'organisation. Une conférence du Comité national fut réunie d'urgence à Bologne le 25 octobre, c'est-à-dire peu de temps après le fameux article qui marquait la volte-face mussolinienne. Il y fut voté un ordre du jour résolu qui mettait fin à toute hésitation interventionniste, en présence du transfuge Gaiani. Peu de jours après, celui-ci devait passer avec armes et bagages du côté des traîtres, sans pour autant être suivi ne serait-ce que par une infime minorité des jeunes. Il édita une feuille de chou dissidente, à laquelle il donna le titre du fameux éditorial du premier numéro du «Popolo d'Italia», (Audacia), en embrassant impudemment la thèse de l'intervention immédiate. Voici le texte de l'ordre du jour voté à Bologne, tel que le rapporta l'«Avanguardia» du 8/11/1914, n° 361:

«Le Comité national des jeunes socialistes italiens, discutant de l'actuelle situation politique internationale et de l'attitude prise à l'égard de l'«Avanguardia», estime que le mouvement des jeunes doit continuer à s'inspirer de la même orientation d'aversion idéologique et pratique à l'égard de toute guerre. Les très graves et très vastes événements actuels, et précisément l'échec de l'action des socialistes dans les États belligérants, enseignent en effet que toute concession des socialistes aux factions du militarisme étatique conduit seulement à entraîner le prolétariat dans la duperie sanguinaire des guerres fratricides. Conséquence fatale de la structure économique et sociale profonde du capitalisme moderne, dont le socialisme est l'antithèse théorique et agissante, ces guerres sont entièrement soustraites au contrôle et à l'influence du prolétariat dans leur motivation, dans leur initiative et dans leur déroulement, et constituent le monopole unilatéral des États modernes, même démocratiques. Il décide que la Fédération de la jeunesse doit développer son action politique en accord avec le Parti socialiste italien et avec toutes les organisations du prolétariat, en faisant appel en cas de guerre aux masses ouvrières pour qu'elles développent l'opposition la plus tranchante. Il désapprouve l'attitude face à la guerre de l'«Avanguardia» qui a porté des jugements manifestement partiels et prématurés sur certains socialistes étrangers, a fait preuve de sympathie sentimentale pour une des parties belligérantes et a fait des proposition belliqueuses inopportunes en des circonstances particulières du conflit, sortant de la saine conception socialiste des faits […]».

Après cette décision, l'orientation de l'«Avanguardia» fut complètement redressée, et le journal prit position pour la ligne la plus radicale en matière d'action contre la guerre. Il y eut une très importante confirmation de ce redressement au Congrès de la Fédération de la jeunesse tenu à Reggio Emilia les 10 et 11 mai 1915, c'est-à-dire à la veille de l'intervention de l'Italie dans la guerre. La motion proposée au vote, très importante parce qu'elle contenait le principe défaitiste de la grève générale en cas de guerre, fut ensuite défendue par les délégués de l'extrême gauche et de la Fédération de la jeunesse elle-même à la Conférence du 16 mai 1915 des organismes du Parti à Bologne. 107 délégués étaient présents, représentant 305 sections avec environ 10 000 membres. Sur le rapport du Comité central et du journal fut approuvé l'ordre du jour suivant:

«Le Congrès, ayant constaté que le Comité central et la direction de l'«Avanguardia», après le rappel à l'ordre de la Conférence nationale tenue à Bologne le 25 octobre 1914, ont suivi une ligne de conduite adaptée aux aspirations du mouvement des jeunes, en approuve l'action et passe à l'ordre du jour.»

Sur l'action contre la guerre, l'ordre du jour suivant fut approuvé à une large majorité:

«Les jeunes socialistes italiens affirment qu'il est nécessaire de rendre toujours plus sensible en ce moment l'opposition entre bourgeoisie et prolétariat. Ils croient et espèrent que la grève générale en cas de guerre sera le signe vraiment efficace de cette opposition, et donnent mandat aux représentants qui se rendront à la conférence nationale de Bologne pour défendre leurs convictions et leur volonté d'affirmer au prix de tous les sacrifices l'intention de sauver les idéaux et les intérêts de la classe des travailleurs.»

Le journal prit une orientation de gauche aussitôt après que le Parti eut repoussé la proposition de grève générale, et un article que nous donnons en appendice, d'octobre 1916, développa les mêmes idées, la même direction que celle que l'extrême gauche affirma avec force à la conférence de Rome de février 1917. En prévision des manifestations du 1er mai 1917, la Fédération de la jeunesse se tourna vers le Parti pour obtenir que la manifestation elle-même s'inspirât de directives plus nettes et plus énergiques que celles dont s'était contentée la majorité lors de la conférence de février avec la vague formule: «conformer l'action ultérieure du Parti à l'action développée jusqu'ici.» Dans un article postérieur, de juillet 1917, intitulé «Encore plus de l'avant», l'organe des jeunes affirma résolument qu'après la guerre l'Internationale socialiste devait être scindée en deux, et que les anciens chefs, qui avaient trahi en 1914, devaient être repoussés au-delà du véritable abyme qui séparait les marxistes révolutionnaires de tous les transfuges dans le camp social-patriote (voir les textes 29 et 31).

Des informations plus détaillées sur les prises de position des jeunes dans la période cruciale de février-juin 1917 se trouvent dans le «Mémoire au Parti socialiste» de la Fédération de la jeunesse socialiste italienne, déjà cité, daté du 24.5.1917, à Rome, et signé par le secrétaire de l'époque, Nicola Cilla, un élément de gauche. C'est une vive critique des organes dirigeants du Parti, qui n'ont pas tenu la promesse de prendre sérieusement en considération l'ordre du jour présenté par la gauche à la conférence de février, et qui, dans les conférences d'avril et de mai à Milan, ont eu une attitude fondamentalement pacifiste et gradualiste. Deux propositions d'additifs - ou mieux d'éclaircissement - de la Fédération de la jeunesse à l'ordre du jour de la gauche à la conférence de Rome y sont rapportées.

La première demande d' «imposer à la Confédération générale du travail une orientation nettement classiste; dans toutes les occasions adéquates (événements importants, procès politiques, crises parlementaires, provocations internationales, etc.) proclamer la grève générale et convoquer des meetings, en s'affirmant pour ce seul programme: «la paix, non la victoire»; tenir mobilisées et prêtes les forces prolétariennes, et, au cas où elles se mettraient en mouvement en dehors de notre initiative, intervenir en les éclairant et en les défendant face à la réaction bourgeoise.»

La seconde invite: «le Comité central à se tenir davantage en harmonie avec le mouvement de la jeunesse socialiste internationale, pour s'accorder au sujet de mouvements futurs éventuels, et pour maintenir en éveil et vivante cette union internationale qui est une grande partie de notre force.»

Du même fascicule il ressort qu'en vue de la conférence déjà mentionnée des 9-10 avril à Milan, la Fédération de la jeunesse avait envoyé à la Direction l'appel suivant: «Considérant qu'il serait de mauvaise politique et irréaliste de ne pas tenir compte du mécontentement populaire qui est la conséquence fatale de la guerre, ou de se fier à une vague formule du genre «conformer l'action ultérieure du Parti à l'action développée jusqu'ici»; considérant que le mécontentement populaire actuel risque d'être exploité comme planche de salut de l'interventionnisme pseudo-démocratique et républicain afin de l'orienter vers une action insurrectionnelle non socialiste, voire anti socialiste, qui conduirait l'Italie à la réalisation d'un programme essentiellement républicain-bourgeois; la Fédération émet le vœu que la direction du Parti, s'inspirant des événements de Russie et d'Amérique et de l'état d'esprit créé par la guerre, adopte une ligne de conduite qui dirige, coordonne et unifie l'esprit et l'action du prolétariat italien.»

Les 23-24/9/1917, la Fédération de la jeunesse socialiste italienne réussit à tenir un nouveau congrès à Florence, avec plus de 150 délégués représentant 300 sections avec environ 9 000 inscrits. Pour ce qui est de l'orientation politique, le congrès exprima son accord avec la circulaire de la fraction intransigeante révolutionnaire, qui s'était constituée pour réagir à l'orientation centriste trop faible de la direction, tout en soutenant cette dernière contre la menace social-patriotique d'une défection du Groupe parlementaire.

De l'ordre du jour sur l'Internationale, nous rapportons la partie la plus remarquable:

«Le Congrès de la jeunesse socialiste italienne, considérant que les événements historiques de Russie confirment brillamment la rationalité des principes de la lutte de classe que nous propageons, salue fraternellement la Russie révolutionnaire et voit dans son triomphe le triomphe des idées révolutionnaires; considérant que, de même que la révolution russe ne peut vaincre de façon pleinement socialiste [nous sommes à un mois environ de la révolution d'octobre, NdR] que par la lutte contre le gouvernement bourgeois et contre le social-patriotisme, de même dans tous les autres pays la tactique révolutionnaire ne peut triompher que par la lutte la plus âpre contre le social-patriotisme; décide qu'une des tâches de la Jeunesse socialiste est d'œuvrer au sein du mouvement prolétarien en attisant la lutte révolutionnaire pour le triomphe de nos principes.»

Durant ce congrès on déplora également vivement l'attitude incertaine du parti adulte et sa tentative de créer de fausses unanimités, en rappelant qu'à la conférence de Rome de février 1917 on avait voulu trouver un accord entre deux ordres du jour qui semblaient comparables, mais qui «étaient, au contraire, séparés par une opposition inconciliable.» Lazzari lui-même voulut répondre aux critiques en revendiquant le respect du concept de patrie. Cependant le vote donna plus de 7 000 voix pour l'orientation de gauche, contre 700 pour les groupes de la région de Reggio, qui toléraient la position falote du secrétaire du Parti.

Dans la période suivante, toujours en 1917, l'organe de la Fédération de la jeunesse se montra très sensible aux nouvelles de la révolution russe et à la victoire d'Octobre. Une série de notes intitulées Tandis que Lénine triomphe, La lumière vient de l'Orient et d'autres, soulignent avec assurance et promptitude l'accord complet entre l'œuvre des bolcheviks et les préceptes fondamentaux du marxisme: on notera surtout l'article fondamental de février 1918, Les enseignements de la nouvelle histoire. La Fédération commença même à agiter de manière toujours plus nette le problème de la création d'une nouvelle Internationale, comme on peut le déduire, parmi de nombreux autres textes, d'un article de mai 1918 intitulé L'orientation marxiste de la nouvelle Internationale. Malgré les mutilations de la censure de guerre, cet article exposait clairement la question de la conquête révolutionnaire du pouvoir, de la condamnation de la démocratie parlementaire, et de la centralisation de l'action communiste.

Jusqu'à la fin de la guerre, malgré la rotation vertigineuse parmi les dirigeants et dans la rédaction de l'«Avanguardia», rotation due aux incessants appels sous les armes des militants les plus jeunes, le mouvement des jeunes s'orienta par des manifestations explicites vers la future bataille entre l'aile gauche du Parti socialiste et les forces résiduelles encore nichées dans ses rangs, et dont il fallait se débarrasser. Nous laissons la parole, pour le confirmer, aux pages reproduites par nous dans la seconde partie pour la période 1917-1918.

23 - La grande révolte prolétarienne de l'après-guerre: les épisodes de Naples [prev.] [content] [next]

Suivant la logique de notre exposé nous devrions trouver maintenant la critique des premières manifestations du Parti socialiste et de sa direction après la fin de la guerre (4 novembre 1918) et la présentation des prises de positions simultanées de l'aile révolutionnaire extrême.

Nous considérons toutefois utile de nous arrêter auparavant sur une série d'événements qui se prêtent à préciser au mieux les rapports entre le mouvement syndical ouvrier et le mouvement politique socialiste. Problème qui n'a pas seulement une grande importance, y compris aujourd'hui, d'un point de vue doctrinal, mais aussi sur le plan de l'action pratique, alors que les premières années d'après-guerre, en Italie (1919-1922), vivaient une lutte historique vibrante, et dont les enseignements ne peuvent être oubliés en dépit des échecs et surtout à cause de la très grave dégénérescence du mouvement italien et international qui suivit.

Sortant des souffrances de la guerre, la classe ouvrière fut vite assaillie par la crise économique aiguë provenant de la démobilisation des travailleurs en livrée militaire qui retournaient sur le marché du travail. La lutte économique syndicale, pour laquelle le prolétariat italien avait de puissantes traditions, se ralluma sans délai. Cette rapidité ne serait pas explicable si l'on ne tenait pas compte de la vive opposition que tout le prolétariat avait menée contre la guerre, de manière plus énergique que son Parti, dont nous avons mis en lumière les incertitudes et les hésitations, et de sa décision d'en faire payer les conséquences à la classe dominante, avec un élan dépassant les simples revendications de concessions économiques à valeur immédiate. En fait, c'était toute la classe travailleuse qui sentait que se posait le problème, une fois dissipé le fantasme belliciste, de transformer totalement le sous-sol social. Les masses se trouvaient de fait sur le terrain sur lequel, au milieu d'infinies difficultés, avait su les porter l'aile la plus décidée de son organisation politique. Leur mouvement fut spontané, repris d'un bout à l'autre du pays, et toutes les couches de la bourgeoisie tremblaient de ce début de l'avancée prolétarienne.

Si, au lieu de la seule histoire du courant de la gauche, on devait faire l'histoire de la lutte de classe en Italie dans l'immédiat après-guerre, le cadre à dépeindre serait immense, tant les mouvements furent vastes, nombreux, les conquêtes et le mouvement des forces en lutte impatients et fréquents, la reprise des luttes suivant immédiatement chaque pause. On ne criait pas seulement dans chaque épisode de lutte même restreint et local, ou, comme on dit aujourd'hui, sectoriel: «Du pain», ou: «Justice sociale», mais: «A bas la guerre et mort à la bourgeoisie qui l'a voulue».

Nous pouvons commenter ces positions sur le plan historique en nous servant d'un livre à l'objectif restreint, intitulé «Naples entre l'après-guerre et le fascisme», de R. Colapietra (Editions Feltrinelli, Milan 1962), qui n'a pas d'autre intérêt que d'avoir puisé dans un matériel qui épouse notre thèse.

L'auteur a surtout suivi la collection des journaux napolitains de l'époque - de toutes nuances politiques - et entre autres de l'hebdomadaire socialiste «Il Soviet» qui fut l'organe de la Fraction communiste abstentionniste du parti, organisée dans de nombreuses régions d'Italie. L'hebdomadaire sortit immédiatement après la fin de la guerre, précisément le 22 décembre 1918. Le vieil hebdomadaire de la Fédération était, nous avons eu l'occasion de nous y référer, «Il Socialista»; mais nous étions, lors d'une réunion, à la recherche d'un titre exprimant mieux l'expression de l'adhésion de tout le mouvement napolitain aux thèses de la tendance révolutionnaire, quand parmi les applaudissements de tous un camarade (qui quitta ensuite la fraction) s'exclama: «Comment hésiter?: «Il Soviet»!».

Nous avons déjà parlé, précédemment à l'histoire des événements du temps de la guerre, du mouvement socialiste à Naples, et des vives luttes en son sein contre les graves problèmes posés par le courant ultra-opportuniste des partisans des blocs, les «bloccardi», et par les pro-maçons. Ceux-ci avaient été battus au Congrès d'Ancône en 1914, mais, comme nous l'avons expliqué, le bloc auquel participaient les sortants du parti avait bruyamment vaincu aux élections communales contre le «faisceau» des clérico-modérés. Nous ne parlerons pas ici de la division, au sein de la fraction «socialiste» du bloc, entre les interventionnistes et quelques rares neutralistes. Le livre dont nous parlons en fait mention, et cite en note un article de «Il Soviet» paru dans le premier numéro que nous reproduisons:

«On laisse croire que le socialisme se résume à la bonne administration d'une commune ou d'une région, à la solution à donner aux mille problèmes concrets, à la défense de l'honnêteté mesurée à l'aune du code bourgeois et de la lutte contre les voleurs. Cette manie des questions morales [ici l'historien raffiné d'aujourd'hui ajoute un sic, montrant sa stupeur devant le fait que toute question de morale ne peut être envisagée qu'en fonction de son irréprochabilité!] conduit à valider la méthode de la collaboration avec les bourgeois honnêtes, comme s'ils n'étaient pas d'authentiques exploiteurs du prolétariat… Un trait caractéristique de la situation à Naples à toujours été celui-ci: alors qu'ailleurs les opportunistes n'ont jamais fait mystère de leurs positions, ici, la compromission la plus éhontée s'accompagne d'une mise en scène révolutionnaire alliée à l'exubérance du tempérament et du geste… Le bloc napolitain est donc pour nous un épisode instructif.»

Et de fait le sabbat opportuniste, à Naples, avant-guerre, servit à la lutte conduite jusqu'en 1914 pour remettre le parti socialiste sur des positions de classe, évitant la totale ruine lorsque la deuxième Internationale fut dissoute dans le social-chauvinisme. Les exemples de cette période, vieille de 45 ans, peuvent servir à se garder des petits bouffons qui réapparaissent régulièrement, du type «fausse gauche», tandis que la juste position sur la question syndicale, dans cette période de fervente activité que fut celle de l'Italie de 1919, sert toujours aujourd'hui pour la liquidation de certaines déviations du marxisme, de même que la juste voie fut alors trouvée en se réappropriant le résultat des luttes précédentes, contre le syndicalisme anti-parti et «immédiatiste».

Dans la chronologie historique dont nous nous servons comme témoignage documentaire, on peut noter que l'auteur, manifestement de type «centriste» et «anti-gauche», bien que faisant place aux références critiques d'alors (et ultérieures) au mouvement de «Il Soviet» et de la gauche (que certains imbéciles aiment appeler napolitaine), c'est-à-dire la rendant incapable de sortir de la théorie abstraite pour se rapprocher des masses en mouvement, reconnaît toutefois que le mouvement de 1919 donna vie à «un net éclaircissement des questions syndicales», et le définit comme son œuvre exclusive. Il rappelle que la salle de rédaction de «Il Soviet» était située dans la Chambre du travail (plus exactement à la Fédération de la métallurgie, jouxtant la Chambre confédérale bâtie sur les ruines de la «Chambre du travail» syndicaliste et bloccarde), et il passe en revue les ligues de métiers et leurs organisateurs, qui se trouvaient au sein du fort groupe politique de «Il Soviet». L'acceptation de la juste tactique syndicale en Italie dans les rangs révolutionnaires fut donc naturelle, tactique identique à celle des russes et de Lénine (avec lequel il n'y avait pas alors de liens) selon laquelle on devait travailler dans la Confédération et non la scinder, même si elle était dirigée par les réformistes et si la partie technique des grèves était prise en main par les Buozzi et Colombino, contre lesquels le parti se battait chaque jour.

Le narrateur ne manque pas, c'est vrai, de faire peser sur le groupe de «Il Soviet» la responsabilité de la défaite des mémorables grèves de la métallurgie du printemps 1919 sans voir que la tradition de ces 50 journées de lutte acharnée reste une page glorieuse et une confirmation de tout ce que la gauche communiste soutenait quant à la nécessité de la scission du parti et à la formation du parti communiste pour lequel elle lutta jusqu'à Livourne en 1921.

Mais c'est à nous de citer les références à la vaste activité que le groupe de «Il Soviet», pendant qu'il se postait à l'avant-garde du parti révolutionnaire, conduisait depuis le premier jour sur le terrain de la lutte économique prolétarienne. Colapietra fait une critique des méthodes de la gauche, disant justement que, d'un côté, celle-ci tendait à préparer un parti sévèrement sélectionné qui fasse de l'avant-garde l'état-major de la révolution, et objectant, d'autre part, qu'elle ne clarifiait pas la méthode pour faire la révolution. C'est vrai: encore aujourd'hui, nous admettons ne pas avoir une recette pour la réaliser, ni pour construire un tel parti; il est juste de dire que la révolution est un résultat de la crise du régime capitaliste et que «l'important est que ce résultat ne se présente pas devant un parti non préparé.» Il est exact que le parti n'était pas préparé dans le premier après-guerre, et qu'il avait franchement disparu ou agissait dans un sens contre-révolutionnaire dans le second après-guerre. Si cela prouve que les gauches étaient des imbéciles, nous préférons accepter cet adjectif plutôt que de nous mettre, nous aussi, à la recherche de recettes (il est de la plus haute importance de reconnaître ses propres erreurs) pour rattraper le succès qui nous a tourné le dos.

Monsieur Colapietra voudra bien nous excuser si nous le prenons en tant que source de témoignages historiques et si nous le laissons désormais à son travail de critique. Nous lui devons d'autres remerciements pour une autre citation, toujours dans le même numéro de «Il Soviet». Elle établit la justesse de notre position face à Bombacci défendant une assemblée constituante, position à laquelle les bolcheviks avaient déjà donné justice. Voici le passage:

«La révolution socialiste se réalisera quand le pouvoir politique sera dans les mains des travailleurs, non seulement parce que les travailleurs constituent la majorité, mais parce que la minorité bourgeoise se verra retirer toute ingérence dans la formation des organes du pouvoir.»

Le texte narre ensuite la tenue d'une vaste convention méridionale dans laquelle Bombacci intervint. Les camarades de «Il Soviet» présentèrent (29 décembre 1918) un ordre du jour - sur lequel nous reviendrons - pour l'abstention absolue lors des luttes électorales; celui-ci, malgré ceux qui appuyaient Bombacci, fut voté à l'unanimité moins la seule section d'Avellino. Suivit une série d'articles dans «Il Soviet» avec les titres L'ambiguïté et l'insidiosité du réformisme; L'illusion électoraliste; L'inutilité du Parlement. Le 17 mars 1919 la section de Naples prit une courageuse décision pour un congrès du parti en délibérant sur l'abstention dans la lutte électorale afin de consacrer toutes ses forces à la propagande. Notre texte dit que la formule était faible mais en donne une explication bienveillante. Il était prévisible que la nouvelle pratique abstentionniste soulève les objections d'anarchisme, de syndicalisme, d'économisme. Il y avait une polémique dans le périodique confédéral ultra-droitier «Battaglie sindicali», et comme d'habitude la Confédération essayait d'écraser le parti. Mais le groupe de «Il Soviet», s'il était pour l'abstention, était pour la politisation et pour le renforcement du parti. Voici une nouvelle et utile citation:

«On ne peut abattre le pouvoir bourgeois sans abattre ses organes, parmi lesquels, en tout premier, l'assemblée législative. Entre la conquête révolutionnaire du pouvoir de la part du prolétariat, au moyen de son organe politique, qui est le parti socialiste, et la fonction électorale, il y a une rigoureuse antithèse: l'une exclut l'autre.»

Nous ne sommes pas au centre de l'histoire de la fraction abstentionniste, mais ce que nous voulons pour l'instant montrer c'est que les gauches et les abstentionnistes étaient en première ligne de la lutte syndicale sur la meilleure ligne marxiste et «léniniste». Relevons un seul autre fait sur la question des élections: le congrès régional socialiste du 20 avril 1919, qui souleva l'attention de toute la presse bourgeoise (et se montra complaisante, selon notre brave chroniqueur): 274 pour la motion abstentionniste, 81 pour l'ordre du jour pur et simple, 58 abstentions.

Il est intéressant que notre auteur lie l'hostilité de «Il Soviet» envers les économistes (ou syndicalistes réformistes) de «Battaglie sindacali» aux dissensions, déjà claires alors, d'avec l'«Ordine nuovo» de Turin (nous avons rappelé et rappellerons encore le «salut» très réservé de «Il Soviet» à la sortie de l'«Ordine nuovo» et l'avertissement contre la manie des «problèmes concrets», antique Circé du pire réformisme). Mais voici une autre bonne citation:

«Le soviétisme n'est pas un méli-mélo de syndicats [dit «Il Soviet» du 15 avril 1919]. Dans la période révolutionnaire, et dans la conception communiste, le syndicat a sa part, qui est tout autre que prééminente; mais le caractère de l'organisation est politique… Le développement de la révolution rejette la vision de l'ouvriérisme réformiste et du syndicalisme. Et confie à l'action politique de la classe ouvrière la praxis de la révolution.»

En ce temps peu nombreux en Italie étaient ceux qui avaient compris ce qu'étaient les soviets russes; ils les confondaient avec une nouvelle formule miraculeuse d'organisation, retombant dans la vieille erreur existant encore aujourd'hui dans certains journaux immédiatistes et consistant à croire que la lutte de classe est un fait économique et non politique.

Nous ne voulons pas ici faire la démonstration, par une série de faits provenant de la chronique historique et de témoignages certes utiles venant d'autres auteurs, de la validité d'une thèse dialectique que nulle formulation théorique ne pourrait rendre digeste: le parti plus révolutionnaire que le syndicat. Le parti politique plus proche de la classe que les syndicats. Le parti véritable organe de la dictature du prolétariat et non le syndicat, ou d'autres organismes économiques, et pas plus les soviets, qui peuvent devenir la proie des opportunistes petit-bourgeois, et dont il faudrait alors nier le pouvoir (Lénine). Scission du parti socialiste traditionnel pour former le parti communiste apte à la dictature. Et - en toute cohérence - travail dans les syndicats en toute situation comme premier devoir du parti. Pas de postulat indiquant la nécessité de scinder les syndicats, mais travail dans ceux qui sont dominés par les réformistes et les traîtres. Participation active aux grèves, en parlant chaque jour aux masses de politique, de prise du pouvoir, de dictature, de destruction du parlementarisme bourgeois. En cela, Lénine n'était pas en opposition avec nous, mais il voulait nous faire travailler dans le Parlement pour amener la ruine du Parlement. Nous avons dit à Lénine que nous ne le comprenions pas: si cela venait du fait que nous étions des crétins, que vienne expliquer cette tactique non celui qui l'a comprise mais celui qui l'a appliquée et réalisée, et nous lui montrerons alors un Parlement en lambeaux!

Suivons nos propres sources pour montrer que la relation dialectique entre les propositions et les thèses établies jadis cheminent bien ensemble, et collent à la perfection avec ces messieurs les faits. Toutefois nous placerons encore une citation de «Il Soviet» sur le thème, pardonnez-nous, de la pure politique. Un camarade, maintenant doyen mais toujours à nos côtés, écrivit alors ce qui suit, et ceci montre depuis quelle époque nous détestons cordialement le plus fétide impérialisme, celui des États-Unis. La presse de 1919 soufflait déjà le feu sur la rivalité entre l'Italie et la Yougoslavie, comme du reste dans ce plus récent après-guerre avec les «communistes» pro-russes actuellement en phase d'amour avec Belgrade. Voici le passage:

«La question Adriatique n'existe pas, sinon à travers un conflit d'appétits entre la bourgeoisie italienne et yougoslave… Pour nous la question nationale n'a aucune signification et aucune importance… Le prolétariat ne doit pas s'intéresser à cet individu [le Président américain Wilson] sinon en tant qu'authentique représentant de la plus authentique bourgeoisie, un adversaire à combattre et un adversaire dangereux.»

Paroles qui peuvent sonner comme une claque sur le visage des demi-jeunes ou demi-vieux qui, lors du second après-guerre, idolâtrèrent puis vitupérèrent la capitaliste Amérique et peu à peu fraternisent dignement avec elle par un baiser entre les deux K [Kennedy et Kroutchev, NdR], prestement transmis par Telstar ou par la «ligne directe».

Mais venons-en aux grandes grèves. Lors d'une première épreuve de force des métallurgistes du 18 janvier au 2 mars, les industriels avaient dû capituler en donnant quelques avantages matériels aux ouvriers napolitains très mal payés. Relevons-en les épisodes politiques. Le 23 janvier, une grande assemblée tenue au théâtre San Ferdinando commémora les morts prolétariens de la guerre. Les orateurs de «Il Soviet» proposèrent un vote pour la république socialiste et la dictature du prolétariat. La foule acclama et s'affronta à la police en sortant. A Torre Anunziata éclata la grève générale; à Naples un meeting de protestation réunit 15 000 métallurgistes. La presse bourgeoise jeta son poison; les patrons organisèrent le lock-out le 10 mars, mais le 11, après un meeting colossal sur la vieille place de Santo Agnello, Buozzi alla voir le préfet et le lock-out fut annulé.

En mai 1919, une nouvelle grève colossale de 40 000 métallurgistes commença à l'ILVA de Pozzuoli, avec les objectifs habituels: salaire minimum, règlement interne, retrait des licenciements. Buozzi vint le 19 mai, et il se fit siffler par la foule. Il repartit pour Rome et signa un compromis avec l'ILVA. Le 29 mai nouvel immense meeting à Santo Agnello. Sur proposition de «Il Soviet» le compromis Buozzi fut repoussé. Le 2 juin, les métallurgistes, par quatre meetings, votèrent la grève générale, mais la Chambre du travail la suspendit, car l'ILVA se dit prête à négocier. Lors du vote sur la poursuite de la grève on dénombra seulement une cinquantaine de vote contre sur 13 000 votes!

Le 12 juin, dans une situation défavorable due à la crise de l'industrie qui manquait de charbon et de minerai de fer, après 45 jours de lutte à l'ILVA, 36 dans toute la métallurgie et 6 de grève générale, et après que, comme d'habitude, les députés opportunistes soient apparus dans les meetings, sous les sifflets, pour offrir leur médiation, Buozzi dut mouiller de nombreuses chemises pour rendre l'accord moins ruineux. Les journaux bourgeois purent ironiser sur les trois millions de journées de travail perdues (non payées, NdT), mais les ouvriers ne se sentirent pas battus, car dans leur majorité ils furent convaincus que la lutte devait devenir générale et politique. Il y eut des mouvements et des désordres à Naples et dans les villes environnantes (comme dans toute l'Italie) contre la vie chère pendant le mois de juillet. Le mouvement fut violent mais désordonné, et les opportunistes tentèrent de le prendre en main. Le 13 juillet ils tentèrent de contrôler la Chambre du travail mais ils furent battus par 436 voix contre 5 687 aux socialistes. Notre chroniqueur trouve vain le commentaire de «Il Soviet»: «La solution de la très grave crise économique présente ne peut être donnée par les institutions politiques actuelles mais seulement par la classe travailleuse moyennant la prise du pouvoir politique.» Cela serait du délire abstentionniste! Entre autres événements, la grève en soutien de la Russie des 20 et 21 juillet 1919 n'eut pas un grand succès en Italie, ni dans le reste de l'Europe. Il n'est pas étrange que nous, gauches, en ayons déduit que le prolétariat avait besoin d'un organe de direction bien plus mûr: ce qui voulait dire demander la scission du parti socialiste.

Entre autres événements également, on se dirigea vers le Congrès de Bologne d'octobre 1919, que nous traiterons en profondeur. Le congrès régional de Naples se tint le 14 septembre. Les abstentionnistes vainquirent, mais notre auteur se complaît à dire qu'il y eut une forte opposition (sans donner de chiffres) et il recherche avec zèle à démontrer que dans «Il Soviet» on ne parlait pas de scission mais d'abstentionnisme. Nous prouverons que ce n'est pas vrai (Lénine le savait par sa lecture du journal) mais avant cela nous ne pouvons pas ne pas nous arrêter sur le texte indiquant que cette forte opposition, qui se déclarait «électoraliste», bien que se battant contre «Il Soviet», avait accepté de «proposer l'incompatibilité d'appartenance au parti de ceux qui niaient l'usage de la violence et la dictature prolétarienne.» Comme nous le prouverons pour d'autres questions, la fraction abstentionniste donna à Bologne une importance plus grande que celle de la tactique abstentionniste à la scission du parti; mais les fameux «maximalistes électoralistes» ne voulaient pas l'entendre de cette oreille (l'«Ordine Nuovo» inclus).

Une des thèses préférées du rassembleur de ces textes est que le groupe de «Il Soviet» ne fit qu'accumuler d'énormes erreurs tactiques, mais que ses textes montraient une vision historique juste et puissante. Les imbéciles peuvent donc avoir une vision prophétique du devenir historique? Si c'est le cas nous avons trouvé une autre bonne raison pour nous retrouver heureux parmi les imbéciles.

Nous nous servirons d'une autre citation. Le 4 janvier 1920, à brève distance des élections générales et de l'apparition sur la scène politique du nouveau parti populaire (d'abord catholique ou clérical, puis démocrate-chrétien), «Il Soviet» écrivit:

«Il est possible que le pouvoir passe aux mains d'un vaste parti formé d'un agrégat social-réformiste formé des restes du parti radical, du socialisme autonome, du parti populaire - qui constitue un nouveau parti démocratique à mille lieues du programme antédiluvien d'une restauration théocratique - et d'une partie des forces encadrées actuellement par notre propre parti. Ils constituent l'adversaire de demain.»

Le texte de la chronique attribue un sens historique élevé aux auteurs de «Il Soviet» et relèvent que l'allusion à «une partie de notre parti» se réfère au groupe de l'«Ordine Nuovo»: mais le rapprochement que nous tentions d'établir n'est pas celui que réalise le texte. Le jugement que nous faisions il y a 43 ans sur le parti catholique n'était-il pas prophétique de la honte de 1963, de la politique d'«ouverture à gauche» dans lequel convergent démocrates-chrétiens, socialistes réformistes et partis dégénérés du mouvement communiste du premier après-guerre?

Le chroniqueur rapporte cependant en quoi nous critiquions l'«Ordine Nuovo»:

«Soutenir que les conseils ouvriers, avant la chute de la bourgeoisie, sont déjà des organes non seulement de la lutte politique mais aussi de la préparation économico-technique du système communiste, est un pur et simple retour au gradualisme socialiste. Celui-ci, qu'il s'appelle réformisme ou syndicalisme, est défini par la fausse position indiquant que le prolétariat pourrait s'émanciper en gagnant du terrain dans les rapports économiques alors que l'ennemi détient encore, avec son État, le pouvoir politique.»

D'autre part: «On ne peut voir que jusqu'à un certain point les germes des soviets dans les Commissions internes d'entreprises. Ou mieux, nous pensons que si celles-ci sont destinées à devenir des conseils d'entreprise chargés de fonctions techniques et de discipline durant et après la socialisation de l'entreprise, le Soviet politique citadin quant à lui pourra être élu là où ce sera le plus facile et sans doute lors de réunions peu différentes de celles des sièges électoraux actuels.»

Ces passages sont cités à propos de la polémique avec Misiano. Celui-ci ne s'intéressait à ce cas que dans la mesure où, revenant d'Allemagne, il avait apporté la nouvelle de la scission entre parti communiste et parti communiste ouvrier, et la condamnation par Lénine de ce dernier, qui ne voulait ni des élections au Parlement, ni du travail dans les syndicats «jaunes». Nous, de la gauche, avons clarifié le fait que ces deux positions n'avaient pas le même poids, et que le KAPD se trompait sur la question syndicale et se plaçait sur cette question en opposition avec les principes marxistes. Il n'est pas juste de dire que Misiano et Lénine nous plaçaient sur la même ligne, nous gauche italienne, et les kaapédistes et tribunistes hollandais. Ici notre narrateur est efficace. Misiano énonca ce qui (à son dire) était un postulat fondamental: «la tactique varie suivant les contingences des situations particulières». Et «Il Soviet» bondit: «Telle a été l'erreur de la Deuxième Internationale, mais ce ne doit pas être celle de la Troisième. Pour les communistes, principes et tactique forment un tout.»

Aujourd'hui [en 1963], il n'est pas difficile de faire le bilan. La Troisième Internationale a eu la fin de la Deuxième. Cela n'épuise pas la question de la tactique et des principes, question que nous avons souvent développée. Le parti doit imprégner ses militants tant des thèses de principe que de celles de la tactique, et ni l'une ni l'autre ne doivent être laissées à l'improviste sous le prétexte d'un nouveau tournant.

Nous aurons beaucoup à dire sur la Russie, l'Allemagne et la Troisième Internationale, mais pour l'instant revenons-en à Naples sur quelques autres épisodes qui éclairent la dynamique de l'action syndicale communiste. Prenons acte d'un autre compliment sur la solidité de la vision historique de la gauche par cette citation: «En Italie la tradition parlementaire est solidement établie, depuis longtemps, et enracinée dans la conscience et les habitudes du prolétariat lui-même, à la différence de la Russie où il a été possible de convoquer les élections pour la Constituante, et dissoudre ensuite celle-ci par la force. Ici la préparation est plus complexe et sera bien plus longue.» C'était un rapport à Moscou, et il manquait une bonne raison que nous ne pouvions indiquer en 1920: même vingt ans de Mussolini n'ont pas éradiqué le vice puant de l'électoralisme…

De nouveaux mouvements syndicaux eurent lieu au début de 1920. Le 24 mars le sang coula lors de l'expulsion des usines Miani et Silvestri qui étaient occupées par les ouvriers ayant déployé le drapeau rouge. Par un vil stratagème, après avoir laissé passer les parlementaires avec un sauf-conduit et une civière avec un blessé grave, les carabiniers firent irruption et jetèrent dehors les rebelles entre des cordons de soldats derrière lesquels hurlaient les femmes prolétariennes. Le soir on frémit d'indignation à la Chambre du travail. Notre chroniqueur se moque d'un ordre du jour des gauches, jeunes et adultes, qu'il qualifie de doctrinaire et inopportun parce qu'il disait: «Nous présageons prochaine la conquête des instruments de production de la part du prolétariat à travers la conquête de sa dictature politique et le système soviétiste.» Mais la leçon du fait tragique n'était-elle pas celle-ci: l'illusion de pouvoir prendre l'usine sans avoir pris, pour le briser, l'État des carabiniers et des soldats au service de la tyrannie patronale?

Le véritable événement de cette soirée fut tout autre, et il termine bien notre étude sur la manière dont le parti agit dans les syndicats. La masse des milliers de travailleurs hurlait: grève générale! On objecta que n'étaient présents ni les membres du Conseil général de la ligue ni ceux de la commission exécutive. Et alors? avons-nous répondu. Les militants révolutionnaires ne sont-ils pas membres du parti socialiste? Ne sommes-nous pas ici des ouvriers de toutes les catégories et de toutes les usines? Nous avons décidé la grève et réparti les piquets de grève.

Le matin suivant, bien que de manière non complètement réglementaire (par rapport aux directions syndicales), Naples ne travaillait plus!

Est-ce du doctrinarisme ou la manière pratique de combattre en posant le parti à sa place: à la tête du prolétariat?

Trente années s'étant passées, à l'endroit même où nous avions été de piquet, nous avons demandé à un ouvrier ferroviaire: vous faites grève aujourd'hui? Celui-ci leva les bras: nous attendons les décisions, dit-il. Phrase digne du temps du fascisme, et du fait que le fascisme, avec la «nouvelle renaissance» des renégats, s'était consolidé au pouvoir.

24 - L'explosion de l'«après-guerre italien» [prev.] [content] [end]

Une fois fermée ce que nous pouvons appeler non une digression mais une utile anticipation, venons-en à la question de l'après-guerre en Italie.

L'armistice avec l'Autriche fut signé à la date «fatidique» du 4 novembre 1918 et les hostilités cessèrent sur le front italien.

Évidemment, les harnachements de la guerre restèrent encore de longs mois en vigueur, et parmi ceux-ci la censure politico-militaire sur la presse. Toutefois le mouvement de la classe ouvrière et son parti socialiste, qui avait déjà dû s'occuper selon ses possibilités des problèmes de l'après-guerre et des fameux problèmes de la paix, entra dans une activité fiévreuse, mais avec de lourdes incertitudes et contradictions. Notre courant, celui de l'extrême gauche du parti, avait une vision nette et claire des tâches de l'heure (que l'on pense à ce qu'il a été dit sur le Congrès de Rome de février 1917) et les avait développées et opposées à toutes les positions banales qui voulaient voir dans cette date seulement celle d'une grande joie et d'une grande fête. Le chemin du prolétariat fut semé de fêtes de ce genre, jusqu'à la chute du fascisme et jusqu'à la présente situation de ruine et de honte du prolétariat italien.

Certes les places des villes trépidèrent ces premiers jours de novembre, non pas tant pour chanter des louanges à la victoire nationale bourgeoise, mais parce que nous prolétaires et socialistes descendions sur ces places illuminées pour crier au visage des fauteurs et bénéficiaires de guerre que l'heure des comptes avait sonnée.

La droite nationaliste et bourgeoise sentait notre haine et avait peur de nous, et elle faisait taire pour un moment son insolence. Deux forces ennemies, deux armées de classe se mesuraient dans une guerre sociale que tous sentaient venir. Pour les révolutionnaires qui n'étaient pas d'opérette, il ne s'agissait pas de jubiler et de railler l'adversaire, mais de l'étudier correctement et de bien jauger les coups à lui porter afin de le laisser définitivement au sol, comme il le faisait de son côté à notre égard.

Nous ne voulons pas exposer le lourd calendrier des événements, mais la première date que nous ayons sous les yeux est celle d'un mouvement du camp ennemi et d'une solide riposte de notre part, riposte que nous allons suivre pendant tout son cours. Une critique qui n'est ni posthume ni facile, à tant d'années de distance, mais que nous suivrons comme nous l'avons formulée alors, dans le vif des événements.

13 novembre 1918. Les anti socialistes, c'est-à-dire les fauteurs de l'intervention et de la guerre, qui avaient tremblé à une époque devant la perspective de la défaite, et qui maintenant ne pouvaient pas renoncer à l'exploitation de la victoire, organisèrent une campagne contre certaines administrations locales de couleur socialiste, comme les communes de Milan et de Bologne. Le lecteur qui a suivi notre récit, sommaire mais sûr, se rappellera que ces communes étaient aux mains de la droite du parti, que celle-ci n'avait pas péché par excès d'anti bellicisme et que nous l'avions à plusieurs reprises harponnée pour son indulgence d'abord, sa main tendue à la bourgeoisie ensuite, main destinée à adoucir ses blessures de guerre et surtout l'exaspération des blessures que sa guerre avait portée dans les chaires prolétariennes.

Mais la bourgeoisie dominante et politicarde, surtout lorsqu'elle part en campagne en faveur d'une démocratie mondiale, ne sait pas ce qu'est la gratitude et aurait volontiers broyé ses ingénus serviteurs. Elle couvait déjà ses incursions, ses expéditions punitives contre la presse, contre les organismes et les bureaux d'organisations rouges, et nous étions peu alors à dire que le seul remède à sa soif de destruction n'était pas l'invocation de la démocratie mais la préparation par nous d'expéditions punitives et d'incursions en armes pour la jeter au sol: et non pas pour venger six cent mille prolétaires massacrés pendant la guerre, mais pour sauver les générations et l'humanité futures d'autres guerres capitalistes. La révolution est un moyen sérieux; la vengeance une fin imbécile.

Nous citons un manifeste, lancé après les manifestations contre les interventionnistes, qui avait «provoqué» la campagne contre les communes socialistes. Naturellement il fut facile à la presse jaune, dès ces premières manifestations, de commencer à dénoncer nos provocations. En fait, quand les masses qui protestaient rencontrèrent les jeunes patriotes qui exhibaient leurs citations de guerre, et parfois quelques médailles, ceux-ci furent accueillis par des sifflets et des grimaces, et quelques bonnes gifles calleuses trouvèrent les visages des vrais ou faux héros. La stupide histoire de qui avait commencé la provocation débuta: elle n'est toujours pas finie. La tactique en cette matière est claire: il vaut mieux être le provocateur que le provoqué.

Le manifeste fut signé par Caldara du syndicat de Milan, Mariani pour la Chambre du Travail, Interlenghi pour la section socialiste, d'Aragona pour la Confédération, Turati et d'autres pour le Groupe parlementaire. Le bref prologue faisait appel aux formes de lutte civiles (c'est-à-dire à celles qui reniaient la guerre civile, que l'on devait être soucieux de substituer à la guerre militaire); il invitait «au sérieux, à la conscience et à la force organisée», hors de toute «violence inutile», et, alors qu'il saluait les premiers symptômes du développement des «germes jetés en un demi-siècle par les maîtres du socialisme», il retentissait des thèmes de la propagande de l'entente parlant de l'écroulement en Europe des «survivances impériales, féodales, autoritaires et réactionnaires.»

Les simples signatures justifiaient notre critique de base, faite avant, durant et après la guerre. C'est le parti, et le parti seul, qui doit conduire ces actes de lutte politique: les députés et les bonzes confédéraux ne doivent pas donner mais recevoir des consignes d'action.

Dans quelques documents ultérieurs que nous verrons de suite, on tenta de classer les revendications entre «minimales» et «maximales», ne sachant pas dire lesquelles étaient «immédiates». On trouva des formules qui se voulaient être de principe mais étaient impropres comme: «à qui travaille, le fruit intégral de son travail»; d'autres de caractère contingent de la période d'après-guerre telles que: restauration de toutes les libertés, abolition de la censure, amnistie; d'autres pacifistes telles que: désarmement total et permanent, auto-décision du peuple, retrait des expéditions contre la Russie, suppression des barrières douanières; d'autres économiques très vagues comme le contrôle ouvrier dans les usines, la terre et les travaux publics confiés à des coopératives; enfin d'autres de politique interne confuse: abolition de tout pouvoir arbitraire à la direction suprême de l'État (la monarchie?), suffrage universel, etc. Nous ne dressons pas une liste ordonnée et faisons grâce des huit heures, de l'impôt progressif, de la confiscation des profits de guerre.

On ne pensa pas à une formule simple: à la guerre suit un affrontement entre les forces politiques bourgeoises et prolétariennes - et de cette confrontation sortira la lutte violente, en notre faveur si elle est bien organisée, sans oublier que la seule défense est l'offensive. La confusion sur ces questions vint du désir de concilier les formules plaisant au bon révolutionnaire de parti (on n'en manquait pas à Milan), au député et à l'organisateur de droite. La première entrave aux pieds du prolétariat italien était la fausse unité du parti, qui se vantait de son opposition totale à la guerre récente et à la concorde nationale.

Les manifestations de la Confédération du travail précédèrent celles, toujours sur un terrain hybride, du parti. La Confédération réunit son conseil de direction le 30 novembre. Ni le parti ni ses organes ne furent invités. Son petit chef, avant de se réclamer de la lutte de classe et du socialisme international, réclama… la réalisation des promesses faites par la classe dominante au prolétariat pour le décider au grave sacrifice, et donc que la lutte de classe se réduisit à un affermage du sang prolétarien, ce que du reste la «nation» avait affirmé être son droit sacré, et gratis. De là on invitait le prolétariat à être vigilant et à faire pression pour obtenir un programme de réformes immédiates. La liste n'était pas différente de celle de Milan: il n'y était donc pas question de révolution mais de réformes radicales et immédiates.

En tête il y en a une bien bonne: Convocation de la Constituante!! Puis vient la fameuse abolition de tout pouvoir arbitraire, c'est-à-dire la question institutionnelle de la république; mais le terme de république était traître: socialiste ou bourgeoise?

À l'énumération désordonnée que nous avons d'abord indiquée s'ajoute un alinéa vraiment brillant. Nous avons récemment défini cette revendication social-réformiste de 1919 à l'égal de celle fasciste-hitlérienne de 1922 et 1933, et kroutchévienne de 1962. Écoutez et ravissez-vous:

«Transfert du pouvoir délibératif du parlement aux corps consultatifs syndicaux, dûment transformés, pour la partie technique des lois sociales et des règlements qui y sont relatifs.»

En queue on trouve les vieilles frusques du programme minimum d'avant-guerre: école laïque pour le prolétariat. Aujourd'hui, en 1963, après 45 années, nous faisons avec l'ouverture à gauche un fameux pas en avant: école de la démocratie catholique pour le prolétariat!

Nous voyons ici les partis progressistes peu à peu au travail. Et la Constituante a déjà bénéficié d'un ordre civil moderne, n'est-ce pas miraculeux!

Il semble que le manifeste que nous allons examiner soit sorti le 7 novembre, c'est-à-dire avant le texte que nous venons d'examiner. Mais il n'a été rendu public que le 7 décembre, soit bien après. Celui-ci émane de la Direction du PSI qui se joint à la Confédération du travail, au Groupe parlementaire et à la Ligue des coopératives! La conclusion est vraiment déconcertante: «La liberté est le présupposé d'un après-guerre qui ne soit pas fait exclusivement [?] d'exploitation de la part de la classe patronale. Ceux qui ont exploité la guerre veulent exploiter la paix et tentent d'accaparer la domination de l'État…» En fait, ils essayaient d'avoir ce qu'ils avaient déjà: «Vous, travailleurs, ne pouvez rester les mains liées. Ayez un programme immédiat, que votre organisation a par avance préparé. Debout donc! La guerre est finie. Reprenons le travail.»

Bien. Le parti jette de la poudre aux yeux en suivant les autres organisations. Il n'en dit pas moins que le «fruit du travail» doit avoir une nouvelle destination, comme indiqué précédemment.

C'est seulement dans l'«Avanti!» du 14 décembre 1918 qu'il y a un bref compte rendu de la réunion de la Direction du parti du 7 au 11. On doit tenir compte qu'existait encore la censure et l'on a la trace de 11 paragraphes censurés. Une partie notable de la discussion se réfère aux rapports internationaux. La partie regardant les rapports avec les partis de la Deuxième Internationale, comme le parti français, entaché des plus graves trahisons, et avec le Bureau International de Bruxelles, disqualifié depuis longtemps par les socialistes révolutionnaires non seulement de Russie mais d'Italie, n'est pas satisfaisante. En revanche l'opposition résolue à l'annexion par l'Italie de territoires de l'empire ex-autrichien de nationalité slave, ainsi que le compte rendu des contacts avec les socialistes de cette région, pour l'organisation d'une protestation commune contre les effets du tristement célèbre pacte secret de Londres sur le partage de l'Empire austro-hongrois en cas de victoire, est remarquable. Dans ce début d'après-guerre le parti italien refusa de telles annexions, réclamées par les nationalistes extrémistes qui rejoignirent le fascisme. Mais il ne se passera pas beaucoup de temps avant que ne soit prononcée la phrase célèbre de Filippo Turati lors de la préparation de la position à prendre en vue du prochain congrès de la Paix, qui repoussait la «paix des couillons». C'était un premier symptôme de la fracture dans le parti, dans lequel la Direction eut une position de faiblesse lors des premiers votes portant sur la reconstruction de l'Internationale, à quelques mois du premier Congrès de la Troisième Internationale à Moscou, reconstruction qui avait déjà été annoncée par Lénine dans ses thèses d'avril 1917.

L'ordre du jour politique avait la même faiblesse. Il semble que son seul objectif ait été d'adopter le programme «d'action politique immédiate» pour faire siennes les revendications, revendications pour lesquelles le parti s'était laissé précéder par les autres organisations. En préambule on introduisit la requête de République socialiste et de Dictature prolétarienne en précisant, de manière peu heureuse, les «buts» en quatre points, desquels on passa de suite aux quatre autres du programme immédiat, ou minimum comme il l'était vraiment. C'était la première voix officielle du «maximalisme», tant exalté, paroles peu heureuses que nous aussi avons utilisées, dans un premier temps, dans la mesure où on considérait être à un tournant historique au sein duquel la lutte avait pour objet les conquêtes maximum, c'est-à-dire la prise révolutionnaire du pouvoir, laissant de côté les conquêtes minimum qui pouvaient s'obtenir aussi du pouvoir bourgeois traditionnel avant sa chute.

Voici ce document: «La Direction, délibérant d'un programme d'action immédiat, constate avant tout que les éléments responsables de la présente situation cherchent à refaire leur réputation perdue en prenant dans le patrimoine des revendications prolétariennes quelques-unes des revendications les plus connues, qui ne sont plus suffisantes aujourd'hui pour satisfaire les aspirations ardentes du prolétariat durement touché par les maux de la guerre et aspirant à l'émancipation sociale de sa propre classe, et à répondre au devoir de solidarité avec les socialistes de Russie et d'Allemagne; déclare que le parti socialiste, prompt à soutenir les revendications que les circonstances imposeront et qui seront réclamées par les organisations prolétariennes, se propose comme premier objectif l'institution de la République Socialiste et de la Dictature du prolétariat avec les buts suivants:

1 - Socialisation des moyens de production et d'échange (terres, mines, industrie, chemins de fer, flotte marchande) avec gestion directe par les paysans, ouvriers, mineurs, ouvriers ferroviaires et marins; 2 - Distribution des produits réalisée exclusivement par la collectivité au moyen des organisations coopératives et communales; 3 - Abolition de la conscription militaire et désarmement universel à la suite de l'union de toutes les Républiques prolétariennes dans l'Internationale Socialiste; 4 - Municipalisation des habitations civiles et des services hospitaliers; transformation de la bureaucratie, confiée à la gestion directe des employés».

Et voici le programme immédiat: «1 - Démobilisation immédiate de l'armée; 2 - Retrait immédiat des soldats du territoire de la Russie révolutionnaire; 3 - Droit aux libertés civiles fondamentales; 4 - Amnistie de tous les condamnés pour faits politiques ou militaires.»

Nous ne commenterons pas les quatre points minimalistes, mais ceux indiqués comme «buts» de la dictature prolétarienne.

Dans le premier la «socialisation», qui est posée de manière correcte dans le temps, soit après la conquête du pouvoir, est présentée de manière non marxiste mais corporatiste et «immédiatiste», c'est-à-dire comme remise de la gestion des moyens de production à la catégorie économique concernée, poussant la farce jusqu'à spécifier ouvriers ferroviaires et marins. Marx avait vainement mis en garde durant des décennies, et cela concernait même les travailleurs de la terre, contre le danger de chantage d'une partie de la société sur la société tout entière.

Dans le second point on fait appel, pour la réalisation de la distribution, aux organisations déjà existantes et qui sont aux mains des plus vulgaires réformistes. Nous verrons plus loin la distinction entre programme économique immédiat et final de la dictature; pour l'heure la confusion des idées est totale quant à la succession dans le temps des programmes. Dans le programme maximum, c'est la doctrine qui doit en premier lieu être sauvée, et il va de soi que, dans un pays complètement sous domination bourgeoise, le but de la dictature en matière de distribution des biens est l'abolition du mercantilisme et du monétarisme. Toutefois cette mesure contingente pourrait être admise à condition d'établir le contrôle suprême du parti et des conseils politiques (soviets) - desquels, comme nous le montrerons, rien ou presque n'avait encore été compris.

Le troisième point comportait le problème de la conquête internationale du pouvoir, étant entendu que la conquête devait se réaliser dans tous les pays pour pouvoir passer en plein à la socialisation économique. Cependant, dans la succession des phases, l'armement militaire du prolétariat précède le désarmement universel.

Le quatrième point est d'un radicalisme certain sur la question de la propriété immobilière urbaine (question peu facile), mais infantile en ce qui concerne la réforme de la bureaucratie: la dictature des gens en col dur et culotte de cuir, peste de l'époque bourgeoise!

Le parti, dirigé officiellement par les révolutionnaires, parla bien tard, et de plus il parla mollement et faussement.


[suite]


Source: Traduit de «Editions Il Programma Comunista» - 1964

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HISTOIRE DE LA GAUCHE COMMUNISTE 1912 - 1919 If linked: [English] [German] [Italian] [Spanish]



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Première Partie Introduction | 1 - 5 | 6 - 10 | 11 - 15 | 16 - 20 | 21 - 24 | 25 - 28

Seconde Partie 1 - 10 | 11 - 20 | 21 - 30 | 31 - 40 | 41 - 50 | 51 - 56



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La ligne historique de la gauche communiste des origines à la fin 1919 en Italie 25 - Premiers pas incertains du Parti et réactions vigoureuses de la Gauche 26 - Escarmouches préélectorales 27 - Les grandes luttes prolétariennes et leurs reflets dans le Parti 28 - Les graves divergences d'orientation dans le Parti Notes Source



La ligne historique de la gauche communiste des origines à la fin 1919 en Italie

25 - Premiers pas incertains du Parti et réactions vigoureuses de la Gauche [top] [content] [next]

La Direction devait convoquer le Parti, et le Parti seul. Mais elle hésita devant le vide et mit en place pour les 22 et 23 décembre une autre de ces réunions hybrides dans laquelle elle se laissa attaquer à fond par la droite, sans savoir réagir, et accepta une proposition… obscène, celle de la célèbre constituante du prolétariat!

Nous rapportons plus loin la motion votée ainsi qu'un article décisif de commentaires de «Il Soviet» de Naples du 29 décembre 1918 afin de montrer que nos critiques ne sont pas nées aujourd'hui. Nous aurons ainsi un cadre exact de la situation en Italie à la fin de la dernière année de guerre.

L'«Avanti!» du 22-23 décembre 1918 donna un compte rendu de la réunion socialiste tenue à Bologne avec la présence de la Direction, de la CGL, du Syndicat ferroviaire, de la Ligue des communes socialistes et du Groupe parlementaire. Les points à l'ordre du jour furent les 4 du programme immédiat - sur lesquels il n'y eut pas de désaccord - ainsi qu'une première étude en vue de la réalisation du programme maximum ou, comme c'est indiqué ici, «maximaliste», selon un ordre du jour que l'on lira en partie dans la motion Turati-Prampolini du 14 janvier 1919. Dans la motion finale on lit que les organes convoqués:

«Alors qu'ils reconnaissent la nécessité d'une agitation immédiate pour les objectifs indiqués aux points 1, 2, 3 et 4 de l'ordre du jour [le programme minimum] de la Direction, retiennent que la décision sur la possibilité et sur les moyens d'agitation pour les buts maximalistes indiqués dans le même ordre du jour et mieux spécifiés dans un autre ordre du jour de la Direction, et jugés par elle immédiatement réalisables, est de la compétence du prolétariat organisé politiquement et économiquement, et - invoquant la convocation du congrès des organisations intervenant à la présente réunion, suivant les modalités de leurs statuts respectifs - passent à la discussion des moyens afin de mener l'agitation pour atteindre les objectifs évoqués aux points 1, 2, 3 et 4 [le programme minimum] de l'ordre du jour cité.»

Suivirent des réunions et des congrès des différentes organisations, politiques et économiques, sur les problèmes du programme maximum.

Et voici, dans «Il Soviet» du 29 décembre 1918, la réponse opportune et vigoureuse de la gauche: «Dimanche 22 décembre, les représentants de la Direction du Parti socialiste, du Groupe parlementaire socialiste, de la Confédération générale du travail, de la Ligue des communes socialistes et du Syndicat ferroviaire Italien se sont réunis à Bologne dans le but de discuter les moyens de réalisation du programme de revendications immédiates formulé par cette même Direction à la réunion des 7-11 courant et comprenant les points suivants:

1 - Démobilisation immédiate de l'armée. 2 - Retrait immédiat des soldats de la Russie révolutionnaire. 3 - Droit aux libertés civiques fondamentales. 4 - Amnistie pour tous les condamnés politiques.

Du compte rendu paru dans l'«Avanti!» du 25 courant, il résulte que les participants ont aussi voulu discuter des délibérations de la Direction sur le programme maximum d'action, lequel dit que le Parti se propose d'instituer la république socialiste et la dictature du prolétariat.

Nous ne nous attarderons pas à contredire les affirmations anti-révolutionnaires des députés et organisateurs réformistes qui n'ont rien de nouveau.

Nous protestons cependant contre l'ingérence des différentes organisations, qui ont leurs propres tâches bien délimitées, sur le terrain des tâches du Parti socialiste, qui est de tracer les grandes directives de l'action politique du prolétariat.

Précédemment, lors du dernier congrès, on a critiqué à diverses reprises le fait que la Direction soumette ses délibérés à l'accord du Groupe parlementaire et de la Confédération. Nous, de l'extrême gauche, avons toujours été des adversaires résolus de la proposition Treves pour la création d'un Comité de ces trois organisations, qui aurait d'après elle dû assumer depuis la fin de la guerre la direction de la politique ouvrière.

Cette proposition a été faite sous diverses formes, et nous la voyons réapparaître dans l'ordre du jour voté à la réunion de Bologne pour une espèce de Constituante du prolétariat.

Ces assises ouvrières devraient être élues par les Congrès nationaux des différentes organisations réunies à Bologne (pour éviter une possible confusion entre les termes, nous prévenons nos lecteurs de ne pas confondre cette proposition de Constituante du prolétariat avec l'Assemblée nationale constituante dont on parle par ailleurs et dont nous nous occuperons dans un autre article de fond du prochain numéro).

Nous sommes nettement opposés à cette délibération et à cette proposition. Avant tout nous ne saurions pas dire de quels congrès peuvent prétendre obtenir un mandat le Groupe parlementaire socialiste et la Ligue des communes, tous deux étant des organes du Parti socialiste, dont le congrès s'exprime à travers sa Direction élue par la majorité.

Ce que pensent collégialement la majorité des députés ou des maires socialistes, en s'exprimant à travers leurs votes, a une valeur nulle dans la détermination de la politique socialiste.

Quant aux organisations syndicales, elles peuvent réunir leurs Congrès, mais ceux-ci n'ont pas la valeur de consultation des congrès du Parti, pour lesquels chaque section discute et nomme ses propres délégués; alors que les ligues de métiers ne sont pratiquement jamais convoquées pour discuter, et que leur représentation est assurée par les organisateurs qui, par définition, ne reflètent pas la pensée des masses.

Que la Direction ait le courage de déclarer explicitement que le Parti socialiste italien, organe politique de classe, représente bien mieux que les réunions des députés, des maires ou des organisateurs de profession, la volonté du Prolétariat Italien, qu'elle l'encourage de son soutien et de sa sympathie lors de ces tristes heures où l'adversaire semble pouvoir crier victoire, et que le prolétariat s'accroche d'autant plus à celle-ci que l'heure de la rescousse et de notre victoire est proche.»

Plus significatif encore est l'ordre du jour voté à la réunion méridionale déjà mentionnée du 29 décembre 1918 émanant de la section de Naples:

«Les représentants de la section socialiste réunis à Naples, saluent les travailleurs du monde entier en lutte contre la domination capitaliste qui, vaincue en Russie, s'effondre en Allemagne et chutera successivement dans tous les autres pays;

déclarent que la doctrine marxiste et les expériences socialistes contemporaines convergent toutes dans la détermination du développement historique conduisant au socialisme: lutte du prolétariat organisé en parti de classe contre la bourgeoisie; conquête révolutionnaire du pouvoir politique; organisation du prolétariat en classe dominante; intervention du gouvernement socialiste dans tous les rapports de l'économie pour réaliser la socialisation des moyens de production et d'échange, dans le but de supprimer les classes et d'instaurer le régime de la solidarité et de l'égalité sociale;

retiennent que, à l'exception de ces buts historiques spécifiques, le PS ne doit pas s'employer à la réalisation de buts minimaux tendant à rendre plus supportable et donc plus durable le régime bourgeois;

affirment qu'il est du devoir urgent du PS d'intensifier le travail de propagande et d'organisation interne pour se trouver en mesure de guider le prolétariat dans les conquêtes de la révolution;

pensent que les organisations syndicales participeront d'autant plus à ces grandioses événements qu'elles s'y préparent fermement, répudient tout compromis avec la classe bourgeoise et reconnaissent la valeur politique de la lutte de classe, donnent à leur travail un caractère socialiste et poussent l'avant-garde des travailleurs organisés dans les rangs du Parti;

repoussent la proposition d'Assise prolétarienne ou de Constituante ouvrière votée à Bologne le 22 décembre, contestent que le Groupe parlementaire et la Ligue des communes puissent délibérer et suivre une direction contraire de celle sanctionnée par le congrès du Parti, dont ils sont de simples organes exécutifs;

s'affirment certains que la Direction saura revendiquer pour le Parti la tâche de tracer la voie de l'action politique révolutionnaire du prolétariat; et que celle-ci répondra à l'appel du Parti, avec lequel elle partage en frémissant les heures de l'adversité et des persécutions, quand sonnera l'heure de l'épreuve suprême, que les desseins et le travail des socialistes doivent hâter au travers de tous les efforts et sacrifices.»

Dans une réunion inter provinciale à Milan, le même 29 décembre, les directives de la gauche prévalurent et Interlinghi présenta une motion, qui fut approuvée, concluant sur les objectifs de république socialiste et de dictature du prolétariat.

Ainsi, pendant que dans toute l'Italie les organisations de base du Parti et sa vivace presse hebdomadaire s'orientaient vers les thèses de la gauche, les réformistes prévalurent dans le Groupe parlementaire, s'agitèrent et se réunirent à Milan les 12 et 13 janvier, suite aux délibérations de Bologne qui lui avaient conféré un pouvoir illégitime.

À cette réunion étaient également présents la Ligue des communes socialistes et la Confédération générale du travail. On déclara que la réunion faisait suite à celle de décembre et aux décisions de la Direction du parti, orientées vers l'obtention des moyens de lutte pour les quatre points du programme immédiat, et on se référa à la motion politique de la Direction pour en faire une critique catégorique. À porter au mérite de la Direction, on trouve une phrase reportée dans cette critique et que l'on ne trouve pas dans les textes précédents: «la paix internationale n'est réalisable qu'après la démolition du régime capitaliste bourgeois.»

Après quelques observations des représentants de la Direction, l'assemblée reconnut n'avoir qu'un rôle consultatif dans la détermination de la politique du parti. Quand on en vint aux votes, seuls les députés votèrent avec la répartition suivante: 9 pour la motion Turati-Prampolini, 7 pour une motion de Bussi, un peu moins à droite, et 4 abstentions de membres les plus à gauche: Caroti, Maffi, Morgari et Basaglia.

Un ordre du jour de Treves sur la politique internationale, d'une rédaction habile mais d'un ton totalement réformiste, fut voté à l'unanimité. Les appétits impérialistes des puissances victorieuses de l'Entente y étaient déplorés, ainsi que les excès des minorités nationalistes fermentant dans toute l'Europe à travers des heurts sanglants. On invoqua l'action du Bureau International plus que putréfié pour organiser une défense socialiste, et on finit avec l'éloge de l'«idéalisme wilsonien» (Treves, qui critiquait l'idéalisme de la gauche, l'exalta chez le répugnant quaker qu'était le président américain!) par une formule exécrable: la convergence dans un autre système des intérêts politico-capitalistes en harmonie avec les buts les plus immédiats du prolétariat… (!!). On devançait ainsi, en soulevant les invectives contemporaines de Lénine, la coexistence pourrie de 1960 et des années suivantes.

Mais il y eut encore pire dans la motion Turati-Prampolini. Rappelant le programme maximum de la Direction et ses quatre points mal posés, elle a beau jeu d'observer «que - en faisant abstraction de l'étrange mélange de socialisme maximaliste abstrait et de syndicalisme corporatiste concret, et donc antisocialiste, contenus dans l'énonciation susmentionnée - la formulation d'un tel programme d'ensemble, indivisible dans ses parties comme dans son esprit, révèle une irrémédiable contradiction théorique, tactique et pratique entre les objectifs qu'elle met en avant, et impliquerait l'abdication de l'action socialiste, tant par rapport à ses buts immédiatement ou rapidement réalisables que - par nécessaire conséquence - par rapport à ses objectifs plus lointains…» Et, en continuant, on condamna l'affirmation de l'impossibilité de la paix avant la chute du capitalisme pour exalter un pacifisme démocratique. On déplora l'illusion que le socialisme puisse vaincre par un acte de volonté instantané et prodigieux de la part de minces minorités. On exorcisa le recours à des «tentatives de violence.» On condamna «l'allusion imprécise et équivoque à une dictature du prolétariat sur la majorité nationale» comme destinée à provoquer une réaction de droite. On qualifia la grève générale de provocatrice et capable d'entraîner des désastres prolétariens. On encensa les conquêtes graduelles du pouvoir et l'éducation des grandes masses à son exercice (depuis quand ces conquêtes ne remplissent-elles pas les panses des contre-révolutionnaires et des traîtres au socialisme??). On renouvela la litanie des revendications minimum. Et ainsi de suite. Finalement on invita les travailleurs à se rapprocher non du parti socialiste mais de ses représentants parlementaires et de leurs efforts, ainsi que des représentants syndicaux et communaux.

Cette motion fut un vrai manifeste de provocation des forces contre-révolutionnaires, bien installées dans le parti. Il nous convainquit, nous, de la gauche, que pour espérer une issue favorable à la classe ouvrière et au socialisme des luttes de l'après-guerre, ces forces devaient être battues et expulsées.

Il faut noter que le même d'Aragona qui présentait pour la Confédération les points programmatiques indiqués ci-dessus, dit entre autres approuver «les affirmations maximales [sic!] de la Direction du parti quand elles indiquent l'aspiration à une conclusion définitive du processus historique que la guerre a accéléré.» Les députés socialistes se sont donc montrés plus audacieux dans leur poussée à droite que les tristement célèbres bonzes syndicaux…

Le 30 janvier, au milieu de cette véritable mobilisation des forces de la droite, le conseil national de la Confédération se réunit encore à Bologne et développa le programme de novembre. Le 2 février l'«Avanti!» rapporta la motion finale et divers discours.

Le quotidien du parti, s'il protesta contre le sabotage politique de son travail, n'en rendit que peu responsable la droite: la réunion parlementaire apparaît sous le titre: Les députés socialistes contre la dictature impérialiste, et la réunion confédérale est présentée simplement sous le titre: Les directives de la Confédération du Travail fixées par la réunion nationale.

Nous trouvons ici, plus que lors de la réunion des députés, des traces des réactions de la gauche. Le député Cagnoni fit de sérieuses observations aux orateurs de droite. Polano, qui représentait la Fédération des jeunes, déclara ne pas voter l'ordre du jour à cause du peu de clarté de la rédaction sur la distinction entre programme minimum et maximum. La première motion approuva huit des points de détail des revendications immédiates. On passa ensuite aux quatre de nature politique. Cagnoni intervint encore pour laisser la responsabilité de ces questions au parti. Le réformiste Bianchi (Giuseppe) défendit à fond l'orientation confédérale. Cet habile polémiste, dont nous montrerons à diverses reprises la duplicité, prétendit citer Marx à l'encontre de la dictature du prolétariat. Selon lui (dommage qu'il soit mort et qu'on ne puisse plus le narguer en lui fournissant les preuves) les paroles suivantes seraient de Marx: «Ce qui importe au prolétariat est de se préparer par le développement de ses organisations économiques et politiques - quoi qu'il puisse advenir - à être à la hauteur des événements. Plus cette organisation autonome de la classe ouvrière se développera, plus la conception primitive et simpliste de la dictature du prolétariat devra subir de profondes modifications. Avec un prolétariat puissamment organisé on peut admettre qu'il ne s'agira pas d'utiliser l'État bourgeois à d'autres fins, mais de lui substituer le nouvel État qui est déjà en formation à travers des vastes organisation syndicales et coopératives.» (!!??)

Il s'agissait d'un faux grossier, et il y aura bien un camarade qui trouvera, dans la presse de l'époque, comment on le fit régurgiter au super-droitier orateur. Il le présenta en conclusion de la motion confédérale, qui fut vivement discutée. Le député Nino Mazzoni, néanmoins homme de foi et de courage à toute épreuve, fit un puissant discours contre la partie concernant la transformation corporatiste du parlement. Il montra que cette tendance néo-corporatiste, voulant un retour vers des formes du Moyen Age, était puissante dans nombre de sphères capitalistes, et blâma les dégénérescences du labourisme et de l'ouvriérisme vulgaire. En tant que social-démocrate, Mazzoni affirma que «la désignation de la souveraineté des masses ne peut se faire qu'à travers une compétition d'intérêts généralisée sous la bannière de l'idéalisme politique.» Ce n'était pas une formulation doctrinale de marxiste révolutionnaire mais le signal d'un grave danger déviationniste que dans les années suivantes nous pourrons désigner sous les noms de Mussolini, de Gramsci et de Kroutchev.

On vota par sections. Le point sur lequel s'opposa Mazzoni n'obtint qu'une faible majorité: 88 481 contre 75 773 voix. Mais les représentants ne se prenaient pas pour rien! L'ignoble motion fut donc approuvée à l'unanimité. Le vrai parti politique et l'organisation des socialistes italiens errait dans une dangereuse incertitude.

Le 9 février se réunit à Berne une conférence internationale socialiste. Les invités italiens, Morgari et Casalini, se retirèrent sagement après avoir constaté qu'il ne s'agissait pas de redonner vie à l'Internationale sur la base de la lutte de classe, mais de faire une nouvelle tentative de réunion des socialistes des seuls partis des pays victorieux. D'autres sections d'orientation classiste se retirèrent également.

Les camarades bolcheviks russes, pendant ce temps, travaillaient à la fondation de la Troisième Internationale communiste. Finalement la Direction se réunit du 18 au 22 mars 1919 à Milan, avec un esprit plus décidé, et par 10 votes contre 3 décida l'adhésion à l'Internationale révolutionnaire.

L'extrême gauche avait depuis longtemps demandé l'adhésion à Moscou et fait comprendre que c'était un problème à résoudre par la Direction et le Congrès national, sans avoir à demander l'avis des organisations économiques ou du groupe parlementaire. La section socialiste de Naples s'était prononcée dans ce sens, comme il ressort de l'extrait suivant du n° 14 de «Il Soviet» (11):

«La IIIe Internationale va bientôt être un fait accompli. Il y a une proposition formelle du gouvernement des Soviets de Russie pour sa constitution. [censure]

… À ce propos la section de Naples a voté l'ordre du jour suivant: «La Section socialiste de Naples invite la Direction du Parti à accepter intégralement la proposition du Parti communiste russe pour la constitution d'une nouvelle Internationale, et à couper toute relation avec le Bureau international socialiste de Bruxelles».»

La Direction du parti accepta formellement, à Milan, la proposition russe, avec le vote de la délibération suivante, qui - écrivit «Il Soviet» - «a notre accord inconditionnel»:

«La Direction du PSI, prenant acte du fait que le «Bureau socialiste international» est désormais un instrument de la politique de guerre de la bourgeoisie pseudo-démocratique, tendant à la mystification du prolétariat, n'éprouve que de la gêne à la perspective de la reprise d'activité de l'Internationale socialiste révolutionnaire; constatant que tous les efforts réalisés pour redonner vie au prolétariat socialiste moyennant l'action du BSI, qui s'est transformé en otage de la bourgeoise impérialiste de l'Entente, ont été vains; que l'alliance constituée à Berne entre les tendances social-patriotiques des impérialismes de l'Entente ainsi que les tendances social-patriotiques des impérialismes des Empires centraux, met en pleine lumière le caractère réactionnaire de toutes les fractions qui n'ont par tenu les engagements de l'Internationale contre la bourgeoisie capitaliste qui a lancé les peuples dans la guerre;

- constate de ce fait inconcevable la permanence d'un organisme unique où se retrouveraient ceux qui ont été fidèles aux principes de l'Internationale et ceux qui l'ont trahie et s'opposent à la réalisation du socialisme;

- tenant compte du fait que le Bureau, au lieu de pourvoir, aussitôt arrêté le conflit mondial, à la convocation des partis et organisations adhérents, se hâta de tenir la conférence de Berne qui ne fut rien d'autre qu'un travestissement de Conférence internationale socialiste;

- décide de cesser toute relation avec le BSI, de travailler à la constitution de l'Internationale socialiste révolutionnaire sur la base et sur les principes exposés par les camarades russes, et à une Conférence internationale socialiste contre les traîtres au prolétariat;

- décide par ailleurs d'œuvrer activement pour obtenir que les socialistes de tous les pays restés fidèles à l'Internationale socialiste adhèrent à cette idée, soit en les convoquant en réunion préliminaire, en dépit de toute interdiction, soit en menant toute action apte à atteindre les buts délibérés.»

26 - Escarmouches préélectorales [prev.] [content] [next]

La réunion de la Direction eut lieu du 18 au 22 mars 1919 à Milan. L'ordre du jour, rapporté avec de légères différences dans «Il Soviet» et l'«Avanti!» (il faut penser à la censure) porte les signatures de Gennari, Serrati et Bombacci. Il obtint dix votes contre trois. Nous ne savons pas qui furent les trois adversaires, ni si Lazzari fut parmi eux.

La Direction ne pouvait pas ignorer les protestations qui venaient de toutes parts après les réunions insatisfaisantes du Groupe parlementaire et de la Confédération du Travail, dont nous avons parlé plus haut.

Parmi d'autres hebdomadaires du parti, «Il Soviet» rédigea un vigoureux article, dans son numéro du 2 février, contre l'attitude du groupe parlementaire, et critiqua âprement le conseil national de la Confédération du 31 janvier, dans son numéro du 9 février, avec un article sous le titre L'accouchement du labourisme italien, soulignant l'accord du fascisme mussolinien à cette orientation pernicieuse qui, insensiblement, et sans trouver d'autre résistance que celle des forces de la batailleuse gauche italienne, se propagera pendant des décennies sous les formes de l'ordinovisme et du kroutchévisme. On y lit:

«La Confédération travaille de cette manière contre le Parti et contre la Révolution à travers un accord significatif avec la classe industrielle qui se révèle par divers indices sur lesquels nous porterons notre attention, et prépare avec le consensus des Mussolini ce Parti du Travail qui, faisant sienne une politique corporatiste et réformiste, se fera le bouclier de la bourgeoisie italienne contre le bolchevisme du Parti.

Face à cette situation nous pensons qu'il faut organiser des manifestations des masses confédérales contre ces dirigeants confédéraux et pour la politique du parti, auquel elles doivent remettre la direction de la lutte politique plutôt qu'aux quelques secrétaires et fonctionnaires propres aux organisations syndicales. Mais que fait la Direction au lieu de cela? Et comment l'«Avanti!» peut-il publier les prolixes comptes rendus confédéraux sans les commentaires nécessaires pour protéger le prolétariat des fausses positions qui y sont contenues?

On verra avec quelle détermination on marchera résolument vers une sélection, que les réformistes accélèrent de leur côté par leur indiscipline, et on en terminera avec le spectacle d'incertitude et de contradictions qui ronge les nerfs et détruit l'énergie du prolétariat socialiste

La Direction, donc, lors de la séance dont nous parlons, revint sur la question. On trouvait à l'ordre du jour la question de l'action pour les «quatre points immédiats» (démobilisation, libertés, retrait des troupes de Russie et de Hongrie, amnistie générale et complète): la Direction confirma la proposition d'organisation d'une grève de soutien à ce programme, grève dont «la proclamation sera faite dès que le travail d'organisation et de cohésion des forces prolétariennes et socialistes donnera confiance en son plein et complet succès.» Au cours de la réunion, furent vivement critiqués le Groupe parlementaire et la Confédération du travail. Le premier pour avoir introduit au détriment du susdit programme minimum «la diversion de la réforme électorale», et la seconde pour sa proposition de Constituante. Sur ces critiques l'ordre du jour suivant est voté:

«La Direction… constate encore une fois que l'activité des représentants politiques dans et hors du Parlement n'est pas à même de satisfaire à l'action réclamée par la gravité du moment présent et aux exigences que celui-ci impose au Parti [Repossi s'abstint sur cette partie «parce qu'il est nécessaire de condamner de manière plus précise le travail du Groupe, plus particulièrement la réunion des députés à Milan et ses délibérations, ainsi que sa conduite lors de la présentation du projet de loi pour la proportionnelle»], il réclame des sections concernées une vigilance attentive sur le travail effectué par leurs députés, dans le but d'en obtenir un meilleur accord avec les organes directeurs du Parti, et la réalisation de leur mandat selon les volontés expresses du dernier Congrès national, et pour l'heure, réclame qu'elles assurent en priorité leur devoir de solidarité internationale, que le Parti a toujours mis en avant, afin d'assurer la liberté et le triomphe de la République Socialiste de Russie.»

Rappelons que les partis parlementaires de la gauche bourgeoise avaient approuvé la réforme faisant passer du scrutin uninominal (le suffrage universel avait déjà été donné par Giolitti pour faire passer la «pilule» de la guerre de Tripoli) au scrutin de liste par provinces, avec représentation proportionnelle. Les partisans de Giolitti, de Nitti et les catholiques, en se parant de leur qualité d'ex-neutralistes, faisaient le jeu des responsables de la guerre en offrant ce jouet au prolétariat. Le camp socialiste, lui, devait affirmer bien autre chose: que la fin de la démocratie élective c'était la dictature du prolétariat. Mais messieurs les députés de la droite avalèrent la pilule amère sans sourciller et magnifièrent cette conquête démocratique: d'où la juste colère de Luigi Repossi. Cette situation se répétera dans le second après-guerre avec l'élargissement du suffrage aux femmes malgré les sempiternelles plaintes des prêtres. Quant à nous, nous crions avec Marx depuis un siècle: assez de démocratie! - cela contre toutes les générations de charognes qui glapissent: plus de démocratie!, se faisant ainsi les apôtres de la contre-révolution.

Ce qui entraînait le parti n'était pas la vision radieuse d'une Europe rouge mais celle obscène d'une vaste orgie de victoires électorales.

La Direction fut vite contrainte de s'occuper de cette question, dont discutait tout le parti. La section de Naples avait été la première à se prononcer pour l'abstention aux élections générales qui s'approchaient, et «Il Soviet», organe de la fédération napolitaine, évoluait vers sa seconde fonction, celle d'organe d'un mouvement national, la Fraction communiste abstentionniste du PSI. De toutes parts en Italie provenaient à «Il Soviet» les adhésions non de camarades isolés, mais de groupes et de sections entières du parti. La polémique commençait à s'accentuer et la droite du parti s'alarmait. À peine vaut-il dire que les premiers arguments lancés dans cette polémique par les «électoralistes» invétérés furent de nous traiter d'extrémistes enragés, d'éléments anarchistes qui retournaient aux positions d'avant 1892, et bien sûr de bakouninistes. Nous verrons plus loin comment le courant de «Il Soviet» non seulement n'avait aucune position anarchiste ou syndicaliste, mais au contraire était caractérisé par la plus rigide condamnation, sur une base marxiste, de l'anarchisme et du syndicalisme à la Sorel, et était loin d'un insurrectionnalisme aveugle et barricadier.

Aucun des membres de la Direction ne se fit le porte-voix de la position abstentionniste, il n'y eut qu'une vague allusion de Gennari, dont nous reparlerons, et l'ordre du jour sur la participation aux élections fut voté à l'unanimité.

La prise de position des abstentionnistes se retrouva dans les réunions méridionales de Campanie, les réunions de section à Naples, ainsi que dans les articles: «L'illusion électorale» du 9/02/1919, «Contre l'intervention dans la bataille électorale» du 16/02, «Elections ou conquête révolutionnaire du pouvoir, Contre le préjugé électoral», du 23/02 et se retrouve peu ou prou dans chaque numéro. Il faut dire qu'il est faux d'indiquer que «Il Soviet» ne s'occupait que de la question de la tactique électorale. Dans le numéro susnommé on traite de: «Le bolchevisme, plante de tous les climats», qui est une réponse préventive aux trahisons staliniennes postérieures, et, sans vouloir tout citer, dans le numéro du 27/04: «L'utopie de la paix bourgeoise», où l'on prend position contre cet autre futur chancre de la politique révolutionnaire, l'infâme pacifisme.

Voici le texte du vote de la Direction, dans lequel nous signalons la timide réserve initiale indiquant que la révolution politique pourrait précéder la convocation des élections! Ce que nous revendiquions était au contraire de sauver le prolétariat et son parti du naufrage et de la noyade dans l'orgie légaliste, situation dans laquelle la bourgeoisie avait intérêt à l'attirer. Quand «Il Soviet» écrivait: «Ou élections, ou révolution», il voulait dire qu'on ne devait pas se jeter dans les élections mais se consacrer au contraire à la préparation de l'action illégale pour la prise du pouvoir, dont on ne prétendait pas, comme nous le verrons, préfigurer la date - comme il était au contraire possible de le faire pour la journée de la folle course aux urnes.

«La Direction, confirmant à toutes les sections et à tous les organes du Parti le devoir de rendre plus intense et plus tranchée l'agitation en vue de l'action immédiate et pour les objectifs qui constituent l'orientation de la politique actuelle du Parti,

- face à la possible convocation des élections avant que l'effort libérateur du prolétariat n'aie porté aussi en Italie la classe travailleuse à la prise du pouvoir exécutif;

- rappelle que la méthode électorale pour la conquête des pouvoirs publics est une partie constitutive du programme fondamental et de l'histoire du Parti, lequel ne peut y renoncer sans perdre son authentique caractère;

- retient que les délibérations des derniers congrès nationaux indiquent clairement et suffisamment la tactique parlementaire que le Parti doit suivre pour maintenir également sur le terrain parlementaire l'indépendance et la séparation de l'action socialiste de celle de tous les courants politiques de la classe dominante;

- décide d'employer toutes les sections du Parti à la préparation du travail parlementaire, adoptant pour le choix des candidats la méthode du scrutin par larges circonscriptions régionales qui seront déterminées par la Direction du Parti, avec représentation proportionnelle (méthode que le Parti réclame énergiquement de l'État pour les élections) et suivant les critères suivants: une inscription au Parti pour une période non inférieure à cinq ans et l'acceptation de la discipline du Parti hors et dans le Parlement;

- établit qu'en cas de ballottage aucun appui ne sera donné aux candidatures extérieures au Parti, et que les candidatures se trouvant en minorité numérique évidente seront retirées;

- détermine que, dans la lutte électorale, les lignes directrices suivantes doivent servir de base à l'agitation dans la présente période de luttes politiques:


- soutenir face au système législatif parlementaire de la bourgeoisie le système de représentation politique au moyen des Conseils de travailleurs; - révéler les mensonges de la démocratie bourgeoise en condamnant les responsables de la guerre, pour opposer à la dictature des exploiteurs celle des exploités; - démontrer la nécessité qu'à la conquête du pouvoir politique le prolétariat doit ajouter celles du pouvoir économique pour créer les nouvelles organisations adaptées à la gestion collective pour la production et la distribution des richesses.»


À noter que Gennari avait proposé d'insérer un préambule indiquant qu'on n'aurait participé aux élections que dans le cas où «n'adviendraient pas de nouveaux événements rendant possible la réalisation de notre programme d'action» et à la condition que soient assurées la liberté maximum de propagande et de vote, la démobilisation générale et l'amnistie complète: «Si de telles conditions ne sont pas assurées et respectées, les élections devront être empêchées par tous les moyens.» La proposition n'eut pas de suite.

En commentant ce vote, «Il Soviet» du 30/3/1919 exprima sa désillusion devant le fait que la Direction «maximaliste» ait décidé la participation du Parti aux élections. Il confirma l'acceptation de la discipline aux décisions mais releva que

«pendant que la Direction approuve l'action maximaliste et accepte les élections, il existe dans le parti d'autres éléments qui acceptent les élections mais nient l'action révolutionnaire. Avec ces derniers il ne peut ni ne doit y avoir de collaboration, ni de notre part à nous abstentionnistes, ni de la part des camarades maximalistes favorables aux élections.»

Et en conclue qu'il était nécessaire de convoquer le Congrès national socialiste pour parvenir à l'irrévocable «coupure» d'avec la droite opportuniste - coupure qu'en automne, au Congrès de Bologne, l'extrême gauche proposera de nouveau, prête à sacrifier à cet effet la position abstentionniste, mais que les creux défenseurs du maximalisme repoussèrent.

Parmi les incertitudes évidentes des organisations de lutte de la classe ouvrière, à qui il manquait une claire vision des directives à suivre, et pendant que s'affrontaient les ordres contraires et incompatibles entre eux, se développèrent irrésistiblement les premiers mouvements prolétariens, dont nous ne pouvons dresser le tableau qu'à grands traits.

27 - Les grandes luttes prolétariennes et leurs reflets dans le Parti [prev.] [content] [next]

Toutes les catégories réclamaient les huit heures et le salaire minimum, poussées par la rapide perte de valeur de l'argent rendant dérisoires les salaires restés fixes depuis le début de la guerre, sauf pour quelques travailleurs spécialisés. Les graves problèmes et luttes économiques surgissaient des effets de la démobilisation militaire, des exigences des invalides et mutilés, des veuves et orphelins de guerre, auxquels l'administration étatique ne pourvoyait que de manière inadaptée et avec une grande lenteur. En opposition aux associations patriotiques d'anciens combattants se forma la grande Ligue prolétarienne des mutilés qui se montrera puissante et combative.

La catégorie des métallurgistes, qui se débarrassait des obligations semi-militaires de la guerre, était particulièrement combative. Nous avons déjà parlé de la lutte des métallurgistes de la région de Naples, où cette catégorie de travailleurs était pourtant à l'état naissant.

Les premiers jours de février 1919 éclata à Trieste une grève des cheminots qui paralysa les opérations de déplacement des troupes occupant la Vénétie julienne. La répression de la «grève politique» fut énergique: le tribunal accusa les grévistes «d'avoir abandonné de manière improvisée le travail auquel ils étaient astreints auprès des chemins de fer de l'État» et condamna au maximum: 5 ans et 2 000 lires d'amende pour 5 cheminots, 3 ans et une amende pour près de 40 autres accusés. Ce furent les premiers des «irrédentistes».

Le 5 février les huit heures furent reconnues aux 500 000 métallurgistes, après une longue lutte. Pour les mêmes objectifs les cheminots, ouvriers du textile, employés administratifs, etc., étaient en lutte dans toute l'Italie.

En mars les métallurgistes ligures furent en grève pendant 11 jours, les ouvriers agricoles de Novare 8 jours; les métallurgistes de Brescia se mirent aussi en grève. Les cheminots de Trieste luttèrent sept semaines jusqu'à ce qu'ils obtiennent leur réintégration aux conditions reconnues par l'administration autrichienne.

Mais il est pratiquement impossible de faire une chronique de toutes les luttes syndicales, ou de détailler celles qui durèrent le plus longtemps, eurent le plus grand nombre de participants, les conquêtes les plus grandes ou encore la répression étatique la plus violente.

En avril eurent lieu les luttes revendicatives des métallurgistes, des imprimeurs, des employés administratifs, des journaliers agricoles, etc. Le 23 mars fut fondé le parti fasciste, prenant une position ouvertement anti-socialiste. Le 15 avril eurent lieu les premiers affrontements de rue entre ouvriers et groupes fascistes. La salle de rédaction de l'«Avanti!» fut assaillie et dévastée - avec la pleine solidarité, comme dans tous ces épisodes, des forces publiques, sans lesquelles de telles actions n'auraient jamais été possibles, ce qui en rend responsable à la fois l'engrenage bourgeois de l'État et les partis démocratiques qui étaient à sa tête. La riposte fut la grève générale qui surgit dans toute l'Italie de manière imposante. Mais la direction du parti s'exprima et se comporta mollement. «Il Soviet» du 20 avril indiqua: «À Naples la grève se déroule de manière imposante et totale. À la Chambre du Travail, où siègent en permanence le secrétariat de la Chambre et le Comité de la section socialiste, il y a un afflux continuel d'ouvriers et de camarades organisés en groupes de vigilance qui rapportent avec enthousiasme des nouvelles sur la splendide réussite de la grève dans les diverses localités et de la part des diverses catégories.» Les dockers, qui n'étaient pas confédérés, se mirent également en grève. Un télégramme fut envoyé, comme de toutes les villes italiennes, à la Direction, augurant de la riposte prolétarienne.

À l'approche du Premier mai la tension était grande entre le prolétariat et les forces ennemies. Nombreux étaient ceux qui disaient vainement que le premier «Premier Mai» d'après-guerre devait signer la date de la révolution. Pour démolir la vieille mais également nouvelle légende voulant que les camarades de la gauche soient des insurrectionnalistes aveugles, il est utile de rapporter ce qu'écrivait «Il Soviet» daté du 29 avril:

«Mais pour nous, pour tous les prolétaires qui n'ont pas encore réussi à s'émanciper de l'esclavage capitaliste, ce Premier Mai a une autre signification: la ferme et définitive résolution du peuple travailleur de s'emparer avant tout du pouvoir pour substituer à l'économie capitaliste exploiteuse le communisme, fondé sur l'égalité et la liberté des travailleurs. Notre bourgeoisie a compris la signification qu'aura cette manifestation, et elle fait ses préparatifs de répression armée. Elle conserve la mentalité de 98 et espère qu'encore cette fois le prolétariat se laissera tromper par des provocations, savamment organisées à l'avance, et effectuera des mouvements de rue qui permettront un massacre souhaité par les lansquenets de la classe dominante, et l'arrestation de ses dirigeants. Vaines illusions! Le prolétariat a beaucoup appris entre 98 et aujourd'hui: plus particulièrement il a appris le sens de la discipline et de l'action méthodique, comme il l'a démontré dans les récentes grèves de protestation contre les agressions de Milan. Il descendra dans la rue lorsque, et seulement lorsque la volonté révolutionnaire l'aura totalement imprégné, et que le seul déploiement de sa masse armée d'une volonté indestructible suffira à rendre vaine, impossible, irréalisable toute résistance bourgeoise. Et ce sera aux travailleurs de choisir le moment. Il serait certes plus commode pour la classe dominante que la révolte se fasse à court terme et à date fixe. Mais précisément parce que la chose serait commode pour la bourgeoisie, le prolétariat l'évitera. Donc, le Premier Mai ne sera pas la date de la révolution, mais seulement une autre manifestation pacifique destinée à intensifier et à élargir dans les couches toujours plus profondes du prolétariat la conscience de la maturation de son destin…»

Au printemps 1919 la précipitation de la crise économique conduisit par la force des choses le prolétariat sur un autre terrain de luttes. Le prix des biens de première nécessité, de la nourriture aux vêtements, augmentait de manière vertigineuse et insoutenable pour les plus démunis, pendant que l'on ressentait l'impossibilité de suivre l'effondrement de la valeur d'achat de l'argent par des augmentations de salaires toujours plus dérisoires.

De violents mouvements éclatèrent, dans les principales villes, qui prirent le nom de «mouvement contre la vie chère». Des foules menaçantes devant les magasins et les marchés imposèrent la diminution des prix. Les commerçants terrorisés subirent la fixation des prix par les Chambres du Travail ou, par peur du pire, apportèrent leurs marchandises aux sièges des organisations ouvrières qui accomplissaient des distributions sommaires. Les journaux bourgeois et bien-pensants parlèrent de saccages, de rapines et autres, mais le fait essentiel est que ce mouvement n'avait pas d'issue du fait du rapide épuisement des réserves. Les incidents, souvent graves, ne manquèrent pas, ainsi que les heurts avec la police, qui avait l'ordre de rétablir l'ordre et la liberté du commerce mais finit par laisser courir.

Il en sortit des comités inspirés par l'idée de défense du consommateur qui ne pouvaient rien avoir de révolutionnaire même s'il y eut des cas de violence apparemment «expropriatrice». On prétendait que toutes les couches de la population avaient intérêt à un retour illusoire au «bon marché» et il s'en fit tout un tintouin. Les révolutionnaires ne pouvaient que blâmer cette forme d'action absurde, et ils le firent en affrontant l'impopularité. Nous trouvons dans «Il Soviet» du 29 juin un bon article d'un de nos valeureux camarades qui sera reproduit intégralement. On y dénonce courageusement l'hypocrisie des fauteurs de guerre et de la Confédération patronale qui entrent en lutte contre la vie chère parce que… les patrons ont intérêt à ce que les ouvriers mangent à prix réduit. On y démontre la vanité de vouloir obscurcir la conscience des antagonismes de classe qu'on ne peut supprimer, et on stigmatise la Confédération du travail qui se fait l'écho de l'appel des patrons. Et encore une fois on condamne l'envahissement par la confédération d'un terrain qui est de la compétence du Parti.

Après avoir mis en évidence que le renchérissement des prix, particulièrement pour les biens alimentaires, était inévitable en régime capitaliste, et spécialement après les guerres, l'article conclut: «Quand nous aurons démontré que les coûts élevés sont indissolublement liés à tout le système capitaliste de production et d'échange, il sera facile de conclure que c'est seulement avec l'élimination de ce système que l'on aura un remède efficace aux maux qui travaillent l'humanité.»

De fin mai à début juin se déroula une grande grève des cardeurs de laine. Toutes les catégories ouvrières entrèrent en lutte. Les femmes se distinguèrent particulièrement, la police procéda à des arrestations de masse, la troupe fut appelée contre les chômeurs. L'agitation se développa chez les gaziers, les travailleurs de l'hôtellerie, les conducteurs de tramway et les cheminots. Les 8 et 9 juin se déroula à Naples la grève de solidarité, que nous avons décrite, avec les métallurgistes.

Le 10 juin le mouvement contre la vie chère explosa à La Spezia. La foule assiégea le marché et lors des heurts avec la police il y a deux morts et 25 blessés. Suivit une grève générale très violente qui fit accourir comme pacificateurs les députés et chefs confédéraux, accueillis par la foule, comme toujours à l'époque, aux cris de «pompiers!». Le 12 se déroulèrent des mouvements analogues à Gênes et à Turin où, durant la grève générale, la Maison du Peuple fut assaillie par la police et les groupes fascistes. Le 16 juin éclata la grève des métallurgistes de Dalmine où ceux-ci occupèrent les usines. C'est alors que Mussolini fit son fameux discours. L'habile politicard s'affirma favorable aux revendications ouvrières, approuva la grève, fit l'apologie d'un mouvement syndical lié au parti fasciste. Seul un «expert» du mouvement ouvrier pouvait être utile à la bourgeoisie afin de conjurer la menace rouge et établir sa propre dictature.

Le discours illustre le nouveau syndicalisme noir et développe le programme de San Sepolcro du 23 mars. Non seulement celui-ci vaut bien celui de la Confédération réformiste, mais il revendique des points qui seront ceux des faux courants de gauche, comme celui de l'«Ordine Nuovo»: suffrage universel, suppression du Sénat, constituante (éventuellement républicaine), journée de huit heures, participation des ouvriers à la gestion des usines, impôt progressif ayant le caractère d'expropriation des richesses, et la célèbre phrase démagogique: «Que les riches payent!»

Il y eut plus: Mussolini devança alors la débauche de la politique opportuniste avec son ignorance rhétorique et sa légèreté intrigante mortifère. Il déclara se moquer des étiquettes et définitions idéologiques. Les fascistes n'étaient ni socialistes, ni anti-socialistes et suivant les moments ils se déclaraient prêts à se porter sur le terrain «de la collaboration de classe, de la lutte de classe et de l'expropriation de classe». Ils étaient, comme le dit leur Duce, des «problémistes», et leur parti était un antiparti qui n'avait pas de principes fixes et pour norme seulement l'action du moment. En 1919 Mussolini ne pouvait pas encore démentir les polémiques qu'il avait menées contre le révisionnisme local et international caractérisé par la formule de Bernstein: «le but n'est rien, le mouvement est tout.» Les chefs dégénérés du faux parti communiste contemporain, qui ont comme seul motif d'orgueil le fait d'avoir tué le fascisme et son chef, ne voient pas qu'ils ont grandi à son école. Quand, après la seconde guerre, nous en avons trouvé quelques-uns autour de nous et que nous avons eu le malheur d'échanger quelques répliques avec eux, la phrase avec laquelle ils ont tourné les épaules à toujours été la même: «Il n'est pas encore temps de ramener les questions de principes devant les masses!» De nombreuses années après que nos voies aient divergé, ils en étaient arrivés à tenir le même langage que Mussolini à Dalmine: principes, buts, solutions générales de la lutte sociale, nous n'en parlons plus et les laissons aux «dogmatiques». Ils sont, comme Benito voulait l'être, des «problèmistes» - et des problèmes «concrets» comme le voulait Gramsci, étant donné que sa thèse était la suivante: nous vous laissons les abstractions, quant à nous, notre «problématique» couvre chaque matin le champ clos ou se conduit la basse agitation des fauteurs de réformes de structure de la société bourgeoise, ce qui sortant de la bouche d'un Turati aurait provoqué des vomissements. Nous faisons allusion, on le comprendra, au petit parti qui a pour duce Palmiro [Togliatti]. Quant à l'autre chef célèbre, Nenni, il ne lui a pas fallu faire un si long tour pour en venir à Mussolini: il quitta le parti avec lui en 1914 pour se joindre aux faisceaux interventionnistes de combat. Ce fut un champion de la cohérence.

Tous ces gens, comme Benito Mussolini, Palmiro Togliatti et Pietro Nenni, ne pourraient pas naviguer même s'ils avaient une boussole. Ils ont en commun de ne se lier les mains par aucun acte de foi, parce qu'au cours de leur vie ils ont rénové cent fois la doctrine suivant leurs besoins, mettant toujours la voile sous le vent.

Problèmistes: nous donnons à Benito le brevet de ce terme qui définit tous les malotrus et les charlatans d'aujourd'hui. Une autre preuve de ce que la méthode fasciste a vaincu en profondeur lors de la Seconde Guerre mondiale, la fin tragique de Mussolini et Hitler n'étant qu'un fait superficiel. Les leçons de l'histoire sont toujours dialectiques car «Graecia capta ferum victorem coepit», c'est-à-dire: la culture de la Grèce vaincue a subjugué et guidé le belliqueux vainqueur romain.

On n'aurait pas pu détruire Benito sans faire fi des principes, c'est votre excuse obscène. Mais, avec votre ignoble tactique du front antifasciste, le résultat c'est que c'est vous que Benito a subjugué et humilié! Le principe socialiste a été jeté dans la fange, le «problèmisme» que Benito a enseigné a triomphé en vous comme dans le monde bourgeois dont vous êtes désormais une partie bien digne.

En juillet 1919 la violence de l'agitation contre la vie chère, dont nous résumerons les phases, atteint un degré extrême. Il y avait entre autres un projet de grève internationale fixé au 20 juillet pour arrêter les opérations militaires contre la Russie et la Hongrie.

L'incertitude de la situation dans la bataille prolétarienne et les dangers qui résultaient des directives indécises de tant de comités de lutte contre la vie chère - qui fit parler dans certaines villes de journée de gouvernement prolétarien, alors que dans d'autres villes la foule mettait en déroute des bataillons entiers de carabiniers, et que l'État envoyait l'aviation en renfort de la police - rendit nécessaire une nouvelle réunion de la Direction du parti.

La discussion ne clarifia pas grand chose, comme on le voit dans la résolution votée sur proposition de Gennari et dans laquelle:

La Direction reconnaissant «justifiée l'accentuation de l'ire populaire contre tous les affameurs et les spéculateurs», citant en exemple «les camarades et travailleurs organisés qui ont guidé et discipliné en les coordonnant les agitations… les transformant de simples et aveugles exaspérations en actions ordonnées et plus efficaces, plus conscientes des graves problèmes d'alimentation du peuple», invite le parti à éclairer les masses sur les causes et les remèdes de la situation actuelle, à refuser «toute forme de collaboration» dans des comités mixtes, et à constituer «des conseils de travailleurs formés seulement de représentants directs du Parti, des organisations économiques et de la Ligue prolétarienne des mutilés» pour «discipliner et coordonner les mouvements contre la cherté de la vie… Leur action sera menée uniquement sur le terrain de la lutte de classe, et affirmera la détermination de ce qu'une prochaine lutte finale du prolétariat le porte à la conquête du pouvoir économique, et que celui-ci, sur la base de la dictature, sera entièrement confié aux organisations de la classe travailleuse.»

On décida aussi de convoquer au plus vite le conseil national du Parti avec l'intervention des délégués de la Fédération. Celui-ci se réunit le 13 juillet.

Les délégués de la gauche prirent une vive part aux discussions sur tous les arguments. Concernant la grève internationale, ils soutinrent que l'on devait la soutenir à outrance pour obtenir que les forces de l'Entente se retirent réellement du front russe et de Hongrie, faute de quoi on appuyait l'action réactionnaire déchaînée des Roumains. La Direction opposa qu'il n'était pas possible d'obtenir l'accord tant des socialistes français qu'anglais, qui avaient accepté de participer à la grève non par solidarité avec les républiques soviétistes mais sur la base d'une vague formule bourgeoise de non-intervention dans les affaires d'autres pays. La position de la gauche peut être déduite de cet extrait de «Il Soviet» du 13 juillet à Bologne:

«Les camarades ont pu déduire par la lecture de l'«Avanti!» le développement des discussions à la Réunion socialiste de Bologne à laquelle les sections de la région de Naples ont été représentées.

De nombreux côtés la décision de la Direction de faire une grève purement démonstrative limitée à 48 heures a été vivement discutée. On a par contre seulement survolé les questions de l'organisation internationale dont nous avons amplement débattu dans les numéros précédents, et les buts que donnent à celles-ci les socialistes anglais et français.

La réunion de Bologne, qui n'avait pas de pouvoir délibératif, une fois examinée la situation politique, conclut unanimement pour l'application disciplinée des modalités établies par la Direction du Parti.

Il ne reste aujourd'hui rien d'autre à faire que de travailler pour que la grève réussisse complètement et que la démonstration de force soit puissante.

Le prolétariat socialiste italien réaffirmera sa force et sa foi en s'abstenant de travailler le 20 et le 21 en signe de solidarité avec les républiques soviétiques communistes des Soviets de Russie, de Hongrie et de tous les autres pays où le communisme a triomphé, contre la politique d'agression militaire, de sabotage et de blocus économique des gouvernements bourgeois.

Nous n'avons pas besoin de rappeler aux camarades qu'ils doivent accomplir tous leurs devoirs pour la pleine réussite du mouvement, et pour l'instant se conformer avec la plus stricte discipline aux décisions des organes dirigeants du Parti.»

La grève n'eut pas un succès complet en Europe, surtout à cause du sabotage du parti et de la confédération française. En Italie il y eut aussi la très grave défection du Syndicat des cheminots. On peut tirer le bilan du louable Manifeste de la Direction du Parti lancé le 22 juillet à peine terminé le mouvement, adressé «aux camarades des gouvernements communistes de Russie et de Hongrie»:

«Au lendemain des manifestations prolétariennes de solidarité pleine et complète avec vos Républiques communistes, nous sentons le besoin de réaffirmer et d'expliquer ce que les masses travailleuses ont voulu signifier en ces jours, et vous envoyer, par notre intermédiaire, le salut ému de tout le Prolétariat d'Italie.

La grève générale des 20 et 21 courant ne devait pas, pour nous, avoir d'autre signification que celle de solidarité avec vous, camarades, qui par l'instrument de la dictature prolétarienne traduisez en acte notre Idéal de rédemption humaine. Nous voulons que cela constitue un avertissement, une menace envers la bourgeoisie qui tourne ses armes contre vous, ou par un blocus inhumain tente de vous affamer, ou organise, incite, encourage, protège les menées contre-révolutionnaires dans vos pays. En somme, contre les bourgeoisies qui, de toutes les façons, agissent au mépris de leurs propres lois internationales et interviennent dans d'autres pays pour suffoquer violemment la volonté des peuples. Cela n'a pas été le début de notre bataille. Ce devait tout au plus en être le préambule. Ce devait, en somme, exprimer l'âme de nos foules qui ont l'intention de manifester toute l'admiration qu'elles ont pour votre travail, toute leur solidarité et leur intention de suivre le sillon que vous avez ouvert et tracé, et, dans le même temps, veulent s'interposer entre vous et l'arme posée sur votre poitrine par la bourgeoisie capitaliste exploiteuse internationale. C'était l'objectif proposé: c'est pour cela que nous tissons des liens avec les prolétaires des autres pays.

Malgré toutes les manœuvres, les insinuations, les mensonges, les intimidations du gouvernement et de la bourgeoisie; malgré la mobilisation de toutes les forces gouvernementales et capitalistes qui agirent comme si elles devaient soutenir le heurt suprême avec les énergies prolétariennes; malgré la faiblesse coupable de quelques dirigeants d'une catégorie de travailleurs des services publics; malgré l'inexplicable et inexcusable défection de la CGT française - défection annoncée et diffusée par le gouvernement au dernier moment, alors que le prolétariat français était pour la mobilisation et l'action –, malgré tout cela, le prolétariat italien des usines et des campagnes répondit dans l'union et de manière compacte à notre appel: la vie économique et civique fut suspendue dans toute l'Italie. La bourgeoisie, pleine de crainte, trembla devant la voix puissante, la menace de notre prolétariat.

Le prolétariat d'Italie sent désormais que ses luttes ne sont qu'un aspect, qu'une fraction des luttes qui se déroulent dans chaque coin du monde; que celles-ci doivent se coordonner et se diriger vers un but unique, celui de la révolution mondiale pour la destruction de la domination capitaliste et pour l'instauration de la dictature prolétarienne. Il ne juge pas de la nécessité et du résultat de ses batailles dans le strict cadre national mais à la lumière des nécessités de la révolution prolétarienne mondiale. Il est convaincu que n'existent dans le monde que deux seules races irréconciliables: celle des exploités et celle des exploiteurs. Il se sent, pour cela, toujours plus strictement lié, solidaire du prolétariat du monde entier, il voit chaque jour s'approfondir l'abîme qui le sépare de la bourgeoisie de son propre pays comme de la bourgeoisie internationale. Il est plus et mieux convaincu chaque jour de la nécessité et de l'urgence de s'apprêter pour les ultimes batailles afin d'écraser, d'anéantir le système d'exploitation capitaliste bourgeois.

Le souffrant prolétariat d'Italie, exaspéré par les mille blessures, par les deuils, par les douleurs, par les misères, par la honte causée par le monstrueux fouet de la guerre, n'entend pas, ne veut pas être enseveli avec la bourgeoisie dans l'écroulement économique et moral que celle-ci prépare aveuglément. Il sait que, en régime bourgeois, sa paix est toujours précaire, toujours menacée; qu'il se prépare de nouveaux et plus sanguinaires massacres; que les conflits économiques, la féroce lutte impérialiste de concurrence industrielle, de tarifs douaniers, d'accaparement de matières premières aggravera toujours plus - le rendant incurable - le marasme, la paralysie économique qui envahit déjà tout le monde bourgeois et qui sera fatale, mortelle pour des pays économiquement faibles et pauvres comme le nôtre. Il veut et aspire à l'égalité et à la paix entre tous les peuples: paix civile et paix économique. Il déclare par contre la guerre sans quartier à tous les exploiteurs, à tous les oppresseurs. Il réunit toute son énergie, toutes ses forces pour la sauvegarde de l'Humanité, sauvegarde qui ne peut se réaliser que dans l'ordre nouveau: par la conquête révolutionnaire du pouvoir politique de la part du Prolétariat, par la substitution de sa dictature à celle de la bourgeoisie, par le travail de reconstruction économique socialiste.

Tout ceci, camarades des Gouvernements communistes de Russie et de Hongrie, le Prolétariat d'Italie vous le dit et en prend l'engagement solennel. Le Parti socialiste Italien s'en rend garant, lui dont les vœux vont à vous et convergent vers la victoire finale du Socialisme International.»

Les débats sur l'agitation contre la vie chère ne furent pas moins vifs, lors de la réunion du 13 juillet, et là aussi la gauche s'opposa vivement non seulement à la droite réformiste mais aussi aux multiples positions désordonnées des fameux «maximalistes». Pendant que le parti était entièrement dominé par les projets d'une campagne électorale triomphale, auxquels les forces de la droite ouvertement contre-révolutionnaire avaient bien sûr donné un soutien décisif, le centre maximaliste parlait d'ordres à donner au mouvement révolutionnaire comme d'une chose qui pouvait s'effectuer d'un moment à l'autre. Et de divers côtés retentissait la phrase démagogique et peu heureuse de «grève expropriatrice». L'«Avanti!» rapporta de manière non conforme l'intervention du représentant de Naples sur ce point, et on relève une lettre de rectification de «Il Soviet» du 20 juillet:

«Cher «Avanti!», Le compte rendu de ce que nous avons brièvement dit à Bologne mérite un éclaircissement. Nous voulions indiquer le danger contenu dans la formule «grève expropriatrice» trop synthétique et inexacte, en rappelant que l'acte et le fait révolutionnaire revêtent un caractère politique et consistent dans le passage violent du pouvoir de la bourgeoisie au prolétariat.

La grève n'est que la mesure tactique indispensable pour la mobilisation dans ce but des forces prolétariennes.

Le passage du régime économique capitaliste au régime économique communiste ne commence qu'immédiatement après par la réalisation d'une série de mesures selon lesquelles les nouveaux organismes politiques procèdent graduellement à l'expropriation économique.

Dans ce sens on ne doit pas parler de révolution politique mais d'évolution économique, même si c'est à un rythme accéléré, qui s'effectue après avoir brisé les freins que les vieilles institutions politiques posent au développement des formes de production.

Il en est ainsi dans le langage marxiste et dans le développement des révolutions communistes auxquelles nous assistons.

Le concept d'expropriation simultanée à l'insurrection et effectuée suivant les caprices d'individus ou de groupes, implicite dans la phrase de «grève expropriatrice», est un concept anarchoïde qui n'a rien de révolutionnaire.

Merci et salutations.»

De ce que nous rappelons émergeait d'un côté la position nettement contre-révolutionnaire de la droite, très forte dans le Groupe parlementaire et chez les cadres de la Confédération du travail, et de l'autre le peu de clarté des positions de la Direction du parti et de sa majorité qui, cependant, s'était déclarée, avant que la guerre ne finisse, solidaire de la grande révolution bolchevique, et adepte d'une action d'attaque contre le régime bourgeois en Italie.

La tâche de la gauche communiste fut de lutter contre les deux dangers, c'est-à-dire l'action de torpillage ouvert que conduisaient les réformistes parlementaires et confédéraux et le désordre de programme et de méthode des maximalistes. Les deux périls s'ajoutaient pour n'en former qu'un: que la phase objective d'élan prolétarien vers la lutte finale ne se termine avant qu'un parti capable de diriger la révolution italienne ne se soit formé, en se libérant de ces deux graves déficiences et hésitations et en rompant pour toujours avec le courant social-démocrate que les bolcheviks, en Russie, avaient su battre avant la victoire finale d'octobre 1917.

Nous cherchons ici à suivre parallèlement la pression de classe des travailleurs et la lutte entre les orientations divergentes au sein de leurs organisations et dans le parti. La fertilité, la chaleur et l'ardeur de la situation transpirent des chiffres statistiques sur les mouvements syndicaux.

La Confédération du travail, qui avait toujours rassemblé la majorité des travailleurs organisés, eut le maximum d'adhérents en 1911 avec un chiffre de 384 000. Il y eut ensuite une légère baisse, accentuée en 1916, jusqu'à 234 000. Et en 1918, dernière année de guerre, les adhérents furent 201 000. L'élan de l'après-guerre fut tel qu'on arriva à un chiffre de 1 159 000, et pendant le flamboyant 1920 on arriva au maximum de 2 150 000. La descente commença dès 1921 où les adhérents ne furent plus que 1 076 000. En 1922, année de naissance du fascisme, le chiffre tomba à 400 000, restant à ce niveau médiocre jusqu'en 1925, après quoi les organisations de classe furent pratiquement détruites.

Quant aux grèves dans l'industrie, de 27 en 1880 elles sautèrent à 810 en 1913, et les grévistes de 22 000 à 384 700. L'année de l'éclatement de la guerre il y eut seulement 539 grèves et 132 100 grévistes, chiffres qui baissèrent constamment jusqu'à la fin de la guerre. Et l'on arrive au formidable chiffre du 1919 rouge: 1 663 grèves et 1 049 000 grévistes. En 1920, la situation était encore fiévreuse: 1 881 grèves et 1 268 000 grévistes, bien que les journées de grève chutent de 18 888 000 à 16 398 000.

Ensuite l'intensité de la lutte baissa: en 1921, 1 045 grèves, 645 000 participants, 7 773 000 journées. En 1922 les chiffres montrent une position de défense: seulement 552 grèves et 443 000 grévistes, mais toujours 6 586 000 journées: durée moyenne de chaque lutte de 12 à 15 jours. Ensuite les chiffres baissent fortement.

La part des travailleurs agricoles dans ces luttes fut impressionnante. En 1908, 286 grèves avec 173 000 grévistes. En 1918 (guerre) seulement 10 avec 657 participants. Mais en 1919 on eut 208 grèves avec 505 000 grévistes. En 1920 on eut le maximum avec 208 grèves mais 1 046 000 grévistes, soit plus des trois quarts des effectifs; le rapport fut encore plus fort pour les journées de grève. (12)

À partir de 1921 les chiffres baissèrent; cette année un peu plus d'un dixième des grèves et grévistes furent d'origine agricole: il est connu que l'action des fascistes commença dans les campagnes (avec ce bref exposé nous ne voulons pas dire que le fascisme fut la seule cause du recul prolétarien; la principale cause ce furent les néfastes opportunistes).

Dans une situation aussi objectivement favorable les erreurs et les fautes du mouvement organisé et du parti furent très graves.

Nous allons montrer que, dès les premiers signes, la Gauche les dénonça et anticipa la prévision de leurs effets délétères.

Pendant qu'en juillet 1919 la Direction et le Conseil national du parti discutaient des difficiles problèmes tactiques et que prédominait une grande confusion sur les perspectives, on peut tenir une chronique des mouvements par le dépouillement de l'«Avanti!».

3 juillet: à Forli la foule assaille les commerces et transporte les marchandises réquisitionnées à la Chambre du Travail. Le «Conseil des ouvriers réunis» reçoit la clef des boutiques par les négociants.

4 juillet: à Imola les policiers tirent à vue sur la foule; 4 morts.

5 juillet: grève générale à Florence: réquisitions comme ci-dessus. «À midi la masse ouvrière est maîtresse de la ville». Constitution de «Soviet d'approvisionnement» en Emilie, Romagne, Marche, Toscane. À Prato et Pistoia grève générale.

6 juillet: «L'insurrection contre les affameurs s'étend dans toute l'Italie.» La grève générale paralyse Florence, où des groupes de «commissaires rouges» font rouvrir les boutiques; les soldats et les carabiniers patrouillent en ville et tirent sur la foule; deux morts et de nombreux blessés. La nuit du 6, les organisations politiques et syndicales suspendent la grève. À Empoli le ravitaillement est dirigé par un comité populaire; à Sienne les ouvriers organisés de la Chambre du Travail procèdent à la réquisition de denrées alimentaires auprès des usines.

À Palerme, grève générale proclamée par les métallurgistes; réquisition de nombreux négoces; arrestations en masse de la part de la police qui «rétablit l'ordre».

À Brescia grève générale et réquisitions; la cavalerie et les carabiniers tirent sur la foule. Fermentation à Ancône.

7 juillet. Malgré la suspension de la grève l'agitation continue à Florence; les carabiniers attaquent (2 morts, 8 blessés, 200 arrestations; avec les précédentes, celles-ci se montent à près de 700). À Milan la foule réclame la diminution des prix de l'alimentation de 50 pour cent; après de premiers heurts sporadiques sur les marchés de quartier, des boutiques sont prises d'assaut et les rideaux de fer baissés sont arrachés. Des membres du PS et de la Chambre du travail interviennent pour «calmer» les manifestants; quelques commerçants affichent un écriteau indiquant: «marchandises à la disposition de la Chambre du Travail.»

8 juillet: à Gênes, tumultes et affrontements avec les forces de l'ordre: 1 mort et de nombreux blessés. À Naples les ouvriers proclament la grève, qui s'étend aux autres catégories. Un cortège qui se dirige vers le centre ville est attaqué par des charges massives de la police.

9 juillet: à Brescia l'agitation atteint des sommets. La foule rassemblée devant la Chambre du Travail demande la libération des détenus. Un escadron de carabiniers tire sur la foule qui réagit et les contraint à fuir. Intervient alors un contingent de soldats, et dans la soirée arrivent les chasseurs alpins armés de mitrailleuses. Des avions survolent la ville qui est pratiquement en état de siège.

6-10 juillet: à Barletta le Conseil des Travailleurs assure ouvertement la réquisition et la répartition des biens alimentaires: l'«Avanti!» parle de «deux jours de gouvernement socialiste.» Dans la soirée du 10, la citadelle est assiégée et finalement soumise.

9 juillet: 4 morts et de nombreux blessés parmi les ouvriers à Tarente.

10 juillet: arrestations en masse à Foggia.

13 juillet: affrontements à Luchera (8 morts et 30 blessés dans la foule) et à Rio Marina sur l'île d'Elbe (1 mort et de nombreux blessés). Une partie du Syndicat des cheminots [SFI] rejette la décision du comité central de la SFI de révoquer l'ordre de grève pour la journée de solidarité internationale.

20-21 juillet: pleine réussite de la grève générale de solidarité avec les républiques soviétiques de Russie et de Hongrie malgré la défection d'une partie des cheminots (employés, etc.); sévère condamnation de la non-participation à la grève de la CGT française.

28 juillet: grève des métallos à Milan qui s'étend le sixième jour aux sidérurgistes et devient générale le 9 août en Lombardie, Ligurie et Emilie en plus des villes de Toscane.

28 - Les graves divergences d'orientation dans le Parti [prev.] [content] [next]

Pour donner une idée de la manière dont le heurt entre les positions opposées devenait toujours plus âpre au sein du parti socialiste, alors que la dynamique de la lutte prolétarienne était particulièrement intense, nous allons nous référer à un communiqué du secrétariat de la Confédération du Travail, en date du 17 juin, qui fut étrangement diffusé sans commentaires dans l'«Avanti!».

Le texte justifiait les «explosions irréfrénables» des masses indignées par les privations mais passait tout de suite à la dénonciation - sous la juste raison de la nécessité pour le mouvement d'avoir une direction unique et commune à toutes les villes - du travail de groupes «sécessionnistes» mal définis qui affirmeraient assumer la responsabilité des actions locales extrémistes, et qui se poseraient ainsi en opposition aux buts du parti et des organisations syndicales unitaires. Il n'était pas précisé qui étaient ces «organisations sécessionnistes intentionnelles [?]» qui étaient accusées d'être «très faiblement suivies par les masses organisées», avec pour seul argument l'expédient que la représentation des «masses» était toujours réalisée par les forces de la droite.

On fit hypocritement allusion aux liens internationaux qui étaient en train d'être discutés, à Paris, pour la défense des républiques soviétiques (nous savons que par la suite les organisations françaises trahirent), et là aussi il est étrange que l'«Avanti!» ne protestât pas contre ces allégations sous les seuls prétextes de la discipline et de l'unité. L'article concluait sur la nécessité de «déjouer toute tentative d'abus de la part des organismes sécessionnistes.»

Qui étaient les sécessionnistes? Du point de vue syndical, les sécessionnistes étaient les anarcho-syndicalistes de l'Union syndicale italienne, sortis de la Fédération avant-guerre et séparés par la guerre en deux tronçons: celui des interventionnistes, dit de Parme, et celui de gauche, dit de Bologne. Il s'agissait d'une sécession effectuée depuis des années ainsi que de forces déjà en dehors de l'unité confédérale. On faisait aussi allusion au Syndicat des cheminots, n'adhérant pas lui non plus à la Confédération, et il est vrai qu'il avait été peu actif pendant les grèves de juillet, et qu'il n'avait pas eu une attitude combattive dans les mouvements de rue, mais il est aussi vrai qu'il fut conquis plus tard par les tendances de gauche.

L'allusion prenait pour cible l'extrême gauche du parti, qui était très active au sein des organisations syndicales. Nous étions face à une première attaque des ultra-droitiers, qui abhorraient avec raison la gauche puisque celle-ci voulait les jeter hors du parti. Ils commencèrent à dire que l'abstentionnisme électoral n'était qu'un retour aux positions anarchistes et syndicalistes d'avant-guerre et attribuèrent à la nouvelle gauche marxiste la tactique de la scission dans les syndicats, que celle-ci n'avait jamais proposée, de la même manière qu'elle ne s'alliait pas aux anarchistes qui diffamaient alors dans toute l'Europe la dictature prolétarienne à la fois dans son application en Russie et dans son principe. Les pompiers confédéraux ignoraient également notre position sur la formation du parti de la dictature, qui devait balayer les sociaux-démocrates avec le maximum d'énergie avant l'heure de l'affrontement suprême.

Il est vrai que, dans le parti, il existait parmi les «maximalistes» des éléments extrémistes qui se montraient favorables à une entente avec les groupes anarchistes et syndicalistes-révolutionnaires dans les mouvements de rue. Cela n'avait rien de pernicieux dans l'action, mais avait les pires conséquences sur le terrain des principes et du programme politique, substituant à la vision historique de la lutte en Europe pour la révolution prolétarienne une banale position de rébellion petite-bourgeoise héritant d'un localisme stérile et d'une apologie creuse de la violence individuelle. Nous avons déjà montré dans ces pages comment la vision marxiste de l'authentique gauche, qui se confrontait fréquemment par la polémique, y compris avec les bons anarchistes, était loin de cette position. Il suffira de rappeler notre condamnation des agitations informes contre la vie chère, notre position sur le Premier Mai et notre mise au point sur le fameux slogan de Bombacci sur la «grève expropriatrice» pendant cette période.

Il faut cependant donner acte à la direction de l'«Avanti!» d'avoir à ce moment réagi aux manœuvres de la droite parlementaire du parti. Celle-ci ébauchait déjà, en 1919, une tactique de trahison qui était au fond la même que celle que nous verrons réaliser ensuite par le Parti communiste quand, malheureusement, commencera l'irréparable processus de dégénérescence, seulement cinq à six ans après sa formation.

On voyait s'avancer le mouvement de Mussolini et on prévoyait qu'il tenterait de prendre la direction de l'État. Francesco Ciccoti, appartenant autrefois à la gauche intransigeante, défendit une «voie nouvelle» que le parti aurait dû prendre par l'intermédiaire d'une alliance parlementaire avec les partis de Nitti et Giolitti et avec le nouveau parti catholique, qui avaient tous été «contre la guerre».

Le numéro du 26 juillet de l'«Avanti!» avait une tonalité peut-être naïve, mais louable par son indignation, dans un article intitulé «Notre voie immuable». Il suffit de citer la première réplique: combien de «voies nouvelles», depuis que le prolétariat s'est organisé en parti, ses amis lui ont tour à tour conseillé!

En fait, peu avant son expulsion au Congrès de Reggio Emilia en 1912, Bonomi avait écrit un livre: «Les voies nouvelles vers le socialisme». Après un demi-siècle les traîtres d'aujourd'hui n'impriment-ils pas la revue «Voie Nouvelle»? L'article de 1919 explique qu'il s'agit, comme toujours, de l'ignoble impasse habituelle qui conduit à la ruine, et que le parti prolétarien ne s'en est sorti que lorsqu'il a su, dans la tempête, rester solidement sur la «vieille voie» de la lutte de classe. L'article rappelait avec justesse les étapes du transformisme de la sordide bourgeoisie italienne, dont l'incorrigible rêve est encore aujourd'hui de s'«ouvrir vers les socialistes», avec des ressources bien plus pernicieuses que la dictature proclamée, et stigmatise le confusionnisme avec lequel «La Stampa» de Frassati avait applaudi Ciccoti. Cette formule était le précurseur de formules modernes plus honteuses: les Comités de Libération de 1945 ou le centre-gauche des élections de 1963!

Le directeur de l'«Avanti!» de l'époque était parmi ceux qui n'ont jamais compris que la tactique électorale et parlementaire a des conséquences inexorables auxquelles il est vain de vouloir se soustraire et qui historiquement sont immuables.

De ce que nous venons de voir on peut noter les points cardinaux de la politique de la tendance de gauche: la lutte mise en route contre l'aile réformiste du groupe parlementaire et la direction confédérale se développa jusqu'à sa conséquence logique de demande de division du parti qui ne pouvait plus tolérer en son sein des éléments opposés à la perspective révolutionnaire. La question des élections fut posée dès les premiers numéro de «Il Soviet». Par exemple dans le numéro 27 du 29 juin 1919 le premier article fut «Ou élections ou révolution.» S'ensuivit la revendication d'un congrès national pour décider de ce point vital. L'article partait de phrases de Lénine, citées dans «La Riscossa» de Trieste et largement censurées. Lénine établissait qu'il «fallait en finir avec le parlementarisme bourgeois» et rappelait que l'utilisation de l'action parlementaire par les socialistes se faisait «dans un but de propagande, tant que la lutte se développe par nécessité au sein de l'ordre bourgeois.»

Pour «Il Soviet», appeler le prolétariat aux urnes signifiait donc proclamer que la lutte devait se développer «nécéssairement au sein de l'ordre bourgeois», et contredisait donc toute préparation révolutionnaire pour la prise du pouvoir dans sa forme dictatoriale et soviétiste.

Les maximalistes avaient l'habitude de répondre: la révolution sera mûre lorsqu'on n'aura plus le temps d'aller jusqu'aux élections! «Il Soviet», abhorrant toute légèreté gauchisante, répondit (et il s'agissait d'une prophétie facile!):

«Pendant que la bourgeoisie se prépare à juguler les républiques soviétiques… chers amis du concret, nous arrivons aux élections! Et pendant que le sacrifice et l'honneur de sauver la révolution restent en totalité aux prolétaires russes et hongrois qui versent sans regrets leur propre sang, qui ont confiance en nous, nous allons conduire au Parlement une centaine de députés, héros de la pacifique lutte électorale, dans le joyeux oubli de toute dignité et de toute foi que donne l'orgie du bulletin de vote. Réussirons-nous à le conjurer?»

Dans le même numéro on indiquait les nombreuses adhésions aux positions abstentionnistes de sections et fédérations des jeunes, dont celle obtenue lors du congrès d'Emilie-Romagne.

On s'entendit rapidement sur la nécessité d'organiser la fraction à l'échelle nationale. «Il Soviet» du 13 juillet indiqua la tenue d'une première réunion de camarades venus de toute l'Italie à Bologne, et de la première rédaction d'un programme «qui sera présenté au prochain Congrès pour le substituer à celui de Gênes de 1892.» On indique aussi que la Direction se réclame déjà de ce programme.

Dans la seconde partie nous donnerons le texte complet du programme de la fraction. Nous en citons un passage: «Lorsque la période historique de la lutte révolutionnaire entre prolétariat et bourgeoisie est ouverte, le but du parti prolétarien est d'abattre par la violence la domination de la bourgeoisie et d'organiser le prolétariat en classe dominante. À partir de ce moment l'envoi de représentants du Parti dans des organismes représentatifs du système bourgeois devient incompatible avec ce but…»

Dans ce texte on explique clairement la participation des communistes aux syndicats ouvriers ainsi que le travail de formation des Soviets et des comités de vigilance au développement du heurt révolutionnaire.

Après cette première exposition des positions bien nettes et organiques des communistes abstentionnistes, et après avoir donné un aperçu de leurs rapports avec la fraction maximaliste favorable à la méthode électorale, il est temps de donner un aperçu sur le groupe qui était en train de se former à Turin autour de l'hebdomadaire «Ordine Nuovo» et qui, comme l'admettent même les historiens d'aujourd'hui qui lui sont favorables, commit l'erreur de ne pas comprendre à temps qu'il fallait se donner une organisation nationale.

Nous reviendrons largement sur la méthode proposée par l'«Ordine Nuovo» afin de distinguer l'apport de ce groupe et de celui de «Il Soviet» dans la formation du Parti communiste à Livourne en janvier 1921.

Les deux méthodes se distinguent nettement l'une de l'autre sur les questions de théorie comme sur les questions de principe, notamment ceux de la création du parti, donnant lieu à d'utiles leçons sur la méthode de fondation du parti basée sur la «convergence» de «forces» politiques qui apparaissent analogues mais en fait ne le sont pas.

Nous citons ci-dessous le texte du «salut» avec lequel «Il Soviet» du 15 juin 1919 annonça la sortie du journal turinois, car il s'y reflétait l'importance des doutes qui s'élevaient dès le début, bien que ce soit sous la forme la plus cordiale:

«L'«Ordine Nuovo» est un nouvel hebdomadaire des camarades de Turin sorti le 1er juin et auquel nous envoyons nos vœux fervents.

Le but de cette nouvelle publication, dont le secrétaire est Antonio Gramsci, sera principalement, si nous avons bien compris, l'étude des réalisations générales concrètes imminentes de l'Ordre socialiste.

Lourd et grandiose but qui reçoit nos applaudissements, avec une seule observation, qui ne constitue pas une réserve.

L'imminence de la période de mise en pratique du Programme socialiste ne doit pas être considérée sans tenir compte de la barrière qui nous en sépare nettement dans le temps, et sans la détermination d'une condition préalable, c'est-à-dire la conquête de tout le pouvoir politique par la classe travailleuse, problème qui précède l'autre et sur le processus duquel il y a encore tant de problèmes à résoudre et définir.

L'étude concrète des réalisations socialistes vitales pourrait les entraîner loin de l'oxygène qui les alimentent, celui de la dictature du prolétariat, pour les considérer compatibles avec les institutions actuelles, les faisant glisser vers le réformisme.

Le maximalisme voit sous une lumière parfaitement réaliste le cours complexe de la transformation de l'économie capitaliste en économie communiste, et il le pose aussi sur une base concrète et réelle, celle de la révolution politique, refusant d'avoir, avant la victoire ce celle-ci, d'autre but concret que celui d'y préparer les masses prolétariennes.

C'est un danger possible que nous avons voulu montrer du doigt plus par… scrupule d'orthodoxie que par peur que les camarades de l'«Ordine Nuovo» y tombent.»

Août et septembre 1919 furent marqués par des grèves aussi étendues que celles des mois précédents.

Signalons les imposantes grèves des ouvriers du textile (30 000 à Comascofra les 30.07 et 1.08), des typographes et des marins. Et surtout la grève des métallos de Lombardie, d'Emilie et de Ligurie qui se poursuivit compacte du 9 août au 27 septembre (signature de l'accord de Rome sur le salaire minimum), et donna lieu à des manifestations de solidarité d'une rare puissance, entraînant dans la lutte 200 000 autres ouvriers d'industrie.

Pendant cette période la direction de la grève n'eut ni incertitude ni hésitation. Les communiqués avaient la saveur de bulletins de guerre (aux grévistes, aux non-grévistes, aux travailleurs des autres catégories, à la population; organisation de ravitaillement pour les grévistes; meetings et cortèges de solidarité). On ressentait les premiers symptômes de positions qui se concrétisèrent les années suivantes. À Milan, le 6 septembre, le «comité des métallurgistes… déclara que la classe ouvrière était disposée et prête… à assumer la gestion de l'industrie non plus dans le sens du profit patronal et individuel mais pour le bien-être du pays et de la collectivité.»

Un épisode d'attaque des cercles socialistes et syndicaux par les gardes blanches eut lieu à Trieste le 4 août. Carabiniers, arditi et policiers assaillirent et dévastèrent les bureaux des organisations ouvrières, procédant à 420 arrestations et blessant 20 personnes. La grève générale fut déclarée.

À la mi-septembre eut lieu une grande grève victorieuse des travailleurs de la terre, dans les provinces de Pavie et Novare, pour les huit heures et un nouveau contrat de fermage.

Cette phase fut le prologue du congrès socialiste de Bologne et constitua une période de vives polémiques dans tout le parti. Nous ne pouvons pas rapporter les innombrables articles de l'«Avanti!» et de «Il Soviet».

Le quotidien du parti du 21 août 1919 rapporta un débat dans un article intitulé: Préparation révolutionnaire ou préparation électorale? À cet article, écrit par un camarade de la fraction abstentionniste, répondit pour le journal Luigi Salvatori. Précisément parce qu'il s'agit d'un élément incontestablement révolutionnaire, bien que partisan de l'électoralisme, il est intéressant de donner un aperçu sur les arguments qu'il opposa. Salvatori, qui était un homme loyal et dépourvu de démagogie, fut un des meilleurs témoins de ce que les abstentionnistes n'étaient pas des barricadiers extrémistes, des hystériques violents et convulsifs, mais étaient des révolutionnaires qui suivaient le cours de l'histoire de manière satisfaisante et comprenaient le déterminisme. Salvatori se dit plus volontariste: il est certain que nous ne l'avons jamais été. La volonté ne peut pas faire les révolutions et le parti ne peut les créer, il peut ou doit les favoriser, par son action consciente, en bloquant à temps les fausses directions dans lesquelles l'opportunisme tire la généreuse foule et force prolétarienne. La solution que l'histoire offrait et que le parti laissa fuir, de par sa déplorable absence de maturité théorique marxiste, était de barrer la route aux manœuvres ennemies, ennemis qui savaient qu'en ouvrant la voie des urnes on conjurait le heurt avec la masse révolutionnaire. Si le prolétariat, se libérant des illusions démocratiques, avait brûlé derrière lui le vaisseau parlementaire, la lutte se serait terminée bien autrement. Le parti révolutionnaire avait le devoir de tenter cette voie grandiose, en se mettant en travers de l'autre. Mais le parti n'était pas révolutionnaire.

L'auteur développa ce concept: «Même si le fait de rester sans représentants, au lieu d'être un avantage - comme nous le croyons, soutenus par une longue expérience - est un danger, ce danger n'en serait pas moins comparable à celui de compromettre ou même de seulement retarder la préparation révolutionnaire du prolétariat à la conquête de sa propre dictature» (voir seconde partie, texte 56).

Le commentateur dit: «Ce n'est pas que nous voulions éloigner la révolution (en cette matière nous avons des concepts plus simples, plus casse-cou, plus volontaristes [sic] que ceux froidement et rigidement théoriques de l'auteur de l'article), mais si la révolution, étant une chose [il aurait été plus juste de dire fait] et non une volonté, se trouvait encore à l'état potentiel, sans avoir encore abouti à sa phase dynamique… serait-il propre à la sereine objectivité marxiste de lancer le parti dans le négativisme électoral?»

Analyser la personnalité des révolutionnaires et des marxistes est stupide. Nous qui sommes aujourd'hui dans la salle d'étude de l'histoire et d'évaluation des mouvements collectifs, peu nous importe d'accepter le qualificatif de froids et de renoncer à celui de casse-cou. Le parlementarisme a ajouté à une révolution manquée quarante années de dévastations infâmes.

La faute du maximalisme électoraliste est lourde, même si, par objectivité marxiste, nous l'avons fait parler par la bouche de l'un de ses plus loyaux partisans.

Notes: [prev.] [content] [end]


Voir pour «Il Soviet» de 1918-1919 voir les textes 38-54. [back] Voir N. Cilla, «Effets économiques du fascisme», Bibliothèque du Comité syndical du PC d'I, Milan, 1925. [back]

Source: Traduit de «Editions Il Programma Comunista» - 1964

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